Oui Jean Castex, la relance passera par les territoires !

LETTRE OUVERTE AU PREMIER MINISTRE JEAN CASTEX. Au moment où le gouvernement s'apprête à dévoiler son plan de relance, Nicolas Hazard, président d'INCO, un groupe mondial qui investit dans des entreprises innovantes et durables, et Jean-Christophe Tortora, président de La Tribune, lui adressent les 12 propositions élaborées par les participantes et les participants de The Village lors des débats citoyens organisés à l'occasion de l'événement. Objectif : des mesures concrètes pour accélérer et favoriser dans les territoires la revitalisation économique, la transition écologique, l'accès à la santé, la transition agricole, l'accès au numérique ou encore la mobilité.
Philippe Mabille

10 mn

12 propositions pour réconcilier échelle locale et échelle globale, et mettre en lumière les atouts sous-estimés de cette France exclue du club fermé des grandes métropoles et pourtant si essentielle à un nouveau départ commun.
12 propositions pour réconcilier échelle locale et échelle globale, et mettre en lumière les atouts sous-estimés de cette France exclue du club fermé des grandes métropoles et pourtant si essentielle à un nouveau départ commun. (Crédits : Gonzalo Fuentes)

En janvier 2017 une tribune remarquée (*) démontrait à l'aide de chiffres éloquents que notre économie mondialisée est pour partie une économie de l'absurde. « Pour un même secteur, et parfois pour un même type de bien ou de service, nous exportons la majorité de ce que nous produisons alors que, dans le même temps, nous importons la majorité de ce que nous consommons ».

A l'échelle nationale, les Français exportent ainsi 30% de ce qu'ils produisent et importent 38% de ce qu'ils consomment. Les auteurs estimaient alors que « le degré d'autonomie » de l'économie française était de 49%, mais il n'était plus que de 10 à 25% pour une moyenne-grande aire urbaine et de 2 à 10% pour les territoires ruraux et les petites aires urbaines de l'Hexagone.

Depuis, la pandémie Covid-19 est venue cruellement nous rappeler cette situation. Et confirmer la vision portée par INCO et La Tribune depuis maintenant 4 ans au travers de l'événement The Village : face au chaos de la mondialisation, il faut repenser notre économie, en revenant à un certain ancrage territorial.

Lire aussi : The Village: la relance devra-t-elle passer par l'écologie et le local ?


Nous en sommes persuadés : en matière d'énergie, de santé, de mobilité, de lutte contre les inégalités, de relocalisation, d'éducation, d'agriculture, c'est à l'échelle locale que les alternatives s'élaborent. Que les individus, les entreprises et les institutions transforment le monde pour le rendre plus juste et plus respectueux de l'environnement. Il est impératif d'agir local pour avoir un impact global. Et la crise économique, écologique et sanitaire est une opportunité exceptionnelle pour réinventer nos territoires, les placer au cœur de notre résilience, pour faire de la proximité est le nouvel avantage comparatif en matière de production économique, de robustesse écologique et de qualité de vie.

Au moment où le gouvernement s'apprête à dévoiler son plan de relance, INCO et La Tribune, co-organisateurs de "The Village", ont présenté lors de la 4e édition 12 propositions pour accélérer et favoriser dans les territoires la revitalisation économique, la transition écologique, l'accès à la santé, la transition agricole, l'accès au numérique ou encore la mobilité. 12 propositions pour réconcilier échelle locale et échelle globale, et mettre en lumière les atouts sous-estimés de cette France exclue du club fermé des grandes métropoles et pourtant si essentielle à un nouveau départ commun.

Santé

Le Covid-19 nous a brusquement rappelé à quel point notre santé était notre bien le plus précieux. Et à quel point notre système de santé, exceptionnel à bien des égards, a également montré ses limites : centralisation poussée à l'extrême, fonctionnement en silos et en pré carrés, marge de manœuvres locales réduites, dépendance forte vis-à-vis de l'étranger concernant certains produits de première nécessité... Sans compter le fait que le virus a d'abord frappé les plus vulnérables et les plus précaires.

De manière plus générale, la question de l'accès aux soins est devenue, sans aucun doute, la préoccupation numéro un des habitants des territoires ruraux, tant la situation en matière de démographie médicale s'est dégradée ces dernières années et tant cette dégradation cristallise le sentiment d'abandon qui se développe dans ces espaces. Quand il faut plusieurs mois pour décrocher un rendez-vous avec un spécialiste, qu'il est devenu impossible de trouver un médecin référent ou que le premier service d'urgence est à plus d'une heure de route, ce sont bien les fondements de notre égalité républicaine qui sont remis en cause.

1/ Favoriser le développement des maisons e-médicale : soit des associations locales regroupant des praticiens de différentes disciplines (médecins, infirmiers, kinésithérapeutes, pharmaciens, biologistes, aides-soignants, psychologues...) qui s'appuient sur des moyens technologiques adaptés (smartphones, outils de la e-santé comme les capteurs de chutes...) pour constamment rester en contact entre eux et avec leurs patients et, sur un territoire donné, prendre en charge à 360° les malades. Ce mode de fonctionnement limite les retards de prise en charge, assure un suivi efficace des patients et prévient les complications voire les décès qui peuvent intervenir par manque de réactivité ou de suivi.

2/ Grâce aux nouvelles technologies, favoriser une meilleure répartition du temps médical disponibles entre les médecins et praticiens, certains, installés dans des déserts médicaux, ne pouvant prendre de patients car déjà surchargés de travail, d'autres étant moins sollicités car dans des zones où l'offre médicales est abondante. Également impliquer davantage les élus locaux, en particulier les maires, à l'organisation et aux fonctionnement des systèmes de santé régionaux et locaux.

Transition énergétique

La transition écologique était une préoccupation majeure des Français au sortir du Grand Débat organisé en 2019 : 62% des répondants estimaient que leur vie quotidienne est touchée par le changement climatique et 69% considéraient que le financement de la transition écologique doit concerner tout le monde, et donc inclure entreprises, administrations et particuliers. Les espaces ruraux ont vocation à occuper un rôle et une place stratégique dans la transition vers une économie bas carbone pouvant donner lieu à de nombreuses réciprocités entre villes et campagnes. La transition écologique et énergétique est en cela une opportunité, notamment pour promouvoir de véritables coopérations à travers les solidarités de court rayon (traitement et valorisation des déchets, politiques énergétiques locales, promotion des énergies renouvelables ou projets alimentaires territoriaux).

1/ Accélérer le développement de projets d'installation de production d'énergie locale et citoyenne, d'une part en incitant les collectivités à soutenir ce type de projet, ceci en changeant les règles de répartition de la fiscalité issue de ces installations et en faisant en sorte qu'elles soient plus favorables aux communes (aujourd'hui, les recettes sont reversées à 50 % au département et à 50 % à la communauté de communes). Également en encourageant les individus à s'engager via une fiscalité sur l'épargne plus favorable dès lors que celle-ci est orientée dans la production d'énergie locale. Un label de gouvernance local pourrait être délivré pour les projets exemplaires.

2/ Donner du pouvoir aux collectivités locales sur l'affectation des enveloppes du futur plan de relance dédiés au volet transition écologique.

Numérique

La couverture numérique inégale du territoire est facteur de fractures sociales et territoriales. Aujourd'hui, 500 000 Français n'ont pas accès à une connexion fixe. Ce phénomène est particulièrement important dans les communes de moins de 1000 habitants, où plus d'un tiers des habitants n'a pas accès à un Internet de qualité. Cela représente 75% des communes de France et 15% de la population. La couverture numérique du territoire est un enjeu d'égalité territoriale. Elle fait l'objet d'inquiétudes ces dernières années face à des opérateurs réticents à s'installer en zones rurales car moins rentables que les zones denses.

Dans un contexte post-crise où le télétravail a été plébiscité, l'accélération des innovations numériques et du débit fait courir le risque d'un décrochage des territoires ruraux par rapport à la ville. Le numérique y est pourtant une condition sine qua non de leur développement et de leur attractivité.

1/ Proposer une offre global publique d'accès internet à bas coût, avec un accès à Internet garanti et financé par l'Etat pour chaque citoyenne et citoyen et, dans le cadre du plan de relance, la fourniture par l'Etat d'un ordinateur portable issu de l'économie circulaire à chaque lycéen, sous logiciel libre.

2/ Développer la solidarité numérique intergénérationnelle selon le mécanisme suivant :  des seniors qui disposent d'une chambre libre hébergent des étudiants ou des jeunes travailleurs en échange d'un petit loyer et de quelques services, notamment l'initiation aux usages du numérique, et notamment internet.

Mettre en place des ambassadeurs du numérique sur l'ensemble des territoires pour développer l'inclusion numérique.

Alimentation et agriculture


La question du développement rural est fortement connectée à la question agricole ; le développement rural ne se fera pas sans agriculteurs. Or, l'agriculture française fait face à trois défis majeurs :
- l'essoufflement du modèle agricole classique et extensif, qui ne permet plus de répondre aux exigences environnementales et sociétales des consommateurs ;
- la consommation foncière des terres agricoles, qui réduit le stock de terres exploitables et participe à l'artificialisation des sols ;
 - le maintien des actifs agricoles et la transmission des exploitations, qu'il convient d'anticiper en raison du départ à la retraite de près de 200.000 agriculteurs d'ici dix ans.

1/ Accélérer la structuration de filières agroécologiques, en favorisant l'émergence de régions agroécologiques sur le modèle des biovallées qui réunissent les acteurs économiques de tous secteurs (agriculture, recyclage, énergie, construction) et les habitants autour d'un projet commun : maintenir et développer l'activité économique tout en veillant à préserver les ressources naturelles, garantir une qualité de vie et produire du savoir autour de l'écologie.

2/ Promouvoir l'agroécologie via le développement du « yuka » de l'agroécologie qui doit permettre aux consommateurs de sourcer et privilégier les produits locaux, issus de l'agro-écologie et la sensibilisation puis l'éducation à ce type d'agriculture dans le parcours scolaire de chaque enfant.

Revitalisation de l'économie locale

Un des enjeux majeurs de la ruralité est celui de l'accompagnement et du soutien aux initiatives locales, qu'elles émanent de chefs d'entreprises, d'artisans, de porteurs de projets de l'économie sociale et solidaire. Si ces initiatives peinent parfois à voir le jour ou à se développer, c'est souvent faute d'information sur les différents dispositifs d'aide existants mais aussi en raison de l'isolement de certains porteurs de projet.

1/ Accélérer le développement de tiers lieux ruraux. Ceux-ci constituent de formidables leviers de développement économiques et de lien social à travers l'offre de services -notamment numérique - qu'ils proposent, les compétences diverses qu'ils drainent, la réponse qu'ils offrent à un télétravail en plein boom. Des lieux où l'on peut réaliser des démarches administratives, se former au numérique, se lancer dans l'entrepreneuriat ou encore travailler dans un espace de coworking.  

2/ Faire du bio et de l'agroécologie l'une des dynamiques majeures de la revitalisation des territoires : jardin partagé, formation à la permaculture, vente de fruits et légumes, puis réouvertures de commerces et venues de nouveaux habitants en quête de qualité de vie.... L'agriculture écologique et responsable peut être l'atout numéro un de la renaissance des villages et petites villes, comme le prouve de nombreux exemples partout en France.

Mobilité

Après la santé, la mobilité est sans conteste la préoccupation majeure des habitants des territoires ruraux. Cette question a d'ailleurs été au centre du mouvement des gilets jaunes dont l'élément déclencheur - la hausse des prix des carburants - était révélateur des difficultés auxquelles sont confrontés de très nombreux Français. Poussés de plus en plus loin des villes où ils ne peuvent plus se loger, ceux-ci se retrouvent prisonniers de l'usage de leur véhicule individuel, sans véritable alternative.

1/ Renforcer, compléter, déployer l'offre de transport dans les territoires en imposant par la législation l'obligation pour les collectivités publiques de faire en sorte que chaque lieu de mobilité créé ou en cours de création - de l'arrêt de bus aux gars et parkings publics- soit obligatoirement intermodal, et associé à un haut niveau de services : conciergerie dans chaque gare, parking à vélo à proximité de chaque arrêt de bus, solutions d'autopartage dans chaque parking...

2/ Engager en urgence dans chaque région une concertation associant collectivités, entreprises et citoyens pour tirer les leçons de l'impact du développement du télétravail sur les mobilités, mais aussi la mutualisation des espaces du travail. Ceci pour organiser et accélérer le rapprochement du travail vers le logement quand cela est possible.

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(*) Elizabeth Laville et Arnaud Florentin, "Il faut réenraciner l'économie dans nos territoires", Le Monde, 11 janvier 2017

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Commentaires 9
à écrit le 02/09/2020 à 3:29
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Et oui, paris n'est pas la France.

à écrit le 01/09/2020 à 19:17
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Relancer les territoires en remettant les clefs a Bruxelles c'est construire un nationalisme impérial!

à écrit le 01/09/2020 à 17:19
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Des territoires, sans moyen, soumis au finance "couleur bleu au étoile d'or" n'amènera que la disparition de la France!

à écrit le 01/09/2020 à 16:24
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"La couverture numérique inégale du territoire est facteur de fractures sociales et territoriales" C'est surtout pour le gouvernement d'avoir une déclaration d’impôt sur ordi.Près de 6 millions de français n'ont pas internet ,on peut rappeler que ...

à écrit le 01/09/2020 à 14:32
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certains n ont pas interent car ils n en veulent pas. J en ai dans ma famille, ils sont vieux, n ont pas d ordinateur et n en veulent pas car n en ont aucune utilité. Et penser qu ils vont heberger quelqu un chez eux est du reve (et d ailleurs quel e...

à écrit le 01/09/2020 à 14:17
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On retrouve une partie des arguments des autonomistes bretons, dont la fin du centralisme jacobin surtout pour les bretons, les richesses qui sont crées sur chaque région ne doivent profiter qu'à sa région, la Bretagne n'a besoin de personne, la bala...

à écrit le 01/09/2020 à 12:34
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A trop entreprendre en même temps , les risques d'échec se multiplient . Commençons par traiter deux à trois priorités : l'accès aux soins de santé , les infrastructures de mobilité , la généralisation d'accès et de maîtrise du numérique . la tran...

à écrit le 01/09/2020 à 11:23
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Une réalité dont Women e Life, webmagazine féminin indépendant ouvert sur le monde avait mentionné toute l'importance aux premiers jours de son entrée en fonction. Comme quoi les regards féminins ne manquent pas de clairvoyance.

à écrit le 01/09/2020 à 11:03
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La relance est d'ores et déjà torpillée par la généralisation du port du masque obligatoire qui crée un climat de défiance inapproprié à la consommation et à l'investissement. Les élus locaux ont beaucoup poussé en ce sens, dans leur lutte contre l'...

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