Pandémie et guerre  : l'inflation va propulser l'épargne des Français aux sacrifices financiers forcés

DECRYPTAGE. Même si la France n'était en aucun cas les épicentres des crises financières européennes depuis un siècle, leur nombre a explosé depuis 1971. Avec la politique monétaire actuelle de la France et de l'Europe, elles seront de plus en plus coûteuses pour les Français. Par Gaspard Gabriel, Chef d’entreprise à la retraite, spécialiste en économie financière.

8 mn

(Crédits : Mathieu Stern via Unsplash)

L'extrême brièveté de la mémoire financière. La "grande dépression de 1929", partie des États-Unis, se diffusa dans le monde entier sous la forme d'une grande dépression généralisée. Elle est créée par l'économie de marché et effacée par le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en 1939 (les chiffres qui racontent la Seconde Guerre mondiale). Pour La crise de 1974 l'origine apparaissait simple : le quadruplement du prix du pétrole à l'automne 1973 avait brutalement perturbé les échanges mondiaux et les taux d'inflation des pays capitalistes atteignaient des niveaux très élevés (15% pour la France).

Les Français payent encore le prix de cette crise. En effet, depuis plus de quarante ans la France est en déficit budgétaire ! Il faut remonter à l'année 1974 pour retrouver la trace d'un solde budgétaire positif : 8,5 milliards de francs de l'époque. Cette crise a été ralentie par le choc des nouvelles technologies informatiques à partir de 1985. En 2008, une nouvelle crise financière atteint la France : elle a débuté aussi aux États-Unis avec les difficultés rencontrées par les ménages américains à faible revenu pour rembourser les crédits qui leur avaient été consentis pour l'achat de leur logement. Pour créer le choc nécessaire et absorber cette crise, la Banque centrale européenne abaisse son taux directeur jusqu'à zéro. Elle injecte beaucoup de liquidités et rachète de la dette publique et privée.

La crise financière de 2008 a coûté en 10 ans approximativement 1.541 milliard d'euros à la France en termes de produit intérieur brut (PIB) selon les calculs d'Eric Dor, directeur des études économiques à IESEG School of Management. La dette de la France a augmenté de 1.000 milliard d'euros entre 2007 et 2017. Pour la même période, le total de remboursement d'intérêts des dettes, à lui seul, s'est élevé à 500 milliard d'euros. Déjà fin 2019, selon un résultat d'une enquête de Natixis Investment Managers auprès de 500 investisseurs, les niveaux atteints par la dette publique, les taux d'intérêts historiquement bas et les tensions politiques les préoccupent et 83% anticipent une crise financière d'ici un à cinq ans.

La cour des comptes met en garde contre le risque d'endettement excessif de la France. En 2019, un an après, la zone euro semble désormais pleinement sortie de la crise de 2008. Le taux directeur de la BCE est aux alentours de 0%. L'Union bancaire n'a pas encore été achevée et l'établissement de mesures de stabilisation en cas de nouveau choc économique négatif n'ont pas encore vu le jour. Au même moment, voilà l'irruption de l'épidémie de Covid en Chine.

L'économie de ce pays a donc logiquement été la première touchée. L'économie mondiale a ensuite été paralysée au fur et à mesure de la diffusion du virus. Il arriva rapidement en France avec une ampleur inconsidérable. Il est encore trop tôt pour estimer le coût réel mais les chiffres à fin 2021 font froid dans le dos. Selon la fiche publiée par FIPECO le 29 mars 2022 :

"La dette au sens du traité de Maastricht était de 2.813 milliard d'euros, soit 112,9% du PIB, fin 2021 (contre 2 648 Md€ et 114,6% du PIB fin 2020 ; 2.375 milliard d'euros et 97,4% du PIB fin 2019)".

En deux ans elle a coûté à la France en termes de produit intérieur brut (PIB) 438 milliard d'euros.

Une guerre aux portes de l'Europe, un troisième choc pour la France en 15 ans. Alors que la crise de la Covid n'est pas terminée, on se retrouve avec des goulots d'étranglement de la chaîne d'approvisionnement, des coûts d'expédition plus élevés, une dégradation inquiétante du déficit du commerce extérieur et des pénuries de main-d'œuvre.

Fin 2021, la France assiste à la dégradation des principaux indicateurs économiques : l'inflation grimpe, la croissance se tasse. Avec une première hausse des prix de l'énergie, tout devient obscur. Mais pour la BCE, l'accélération de l'inflation est temporaire. Comment éviter une crise qui pourra durer plusieurs années comme en 1970 alors que la guerre a la porte de l'Europe a déjà causé des milliers de morts en Ukraine mais aussi des dommages économiques majeurs dans l'Europe et surtout en France ?

L'économie Française doit se préparer à se serrer la ceinture en 2022. En octobre 2021, bien avant la guerre aux portes de l'Europe, le Fonds monétaire international (FMI) parlait de risques importants pour l'Europe.

"Ce qui nous préoccupe, c'est la possibilité que la croissance se stabilise vers la fin de l'année 2022 à un taux dérisoire de 1%, voire encore plus faible, au lieu des taux de 2 à 3%... Quant aux banques centrales, elles ne seraient pas en mesure de les aider, étant donné que les taux directeurs sont déjà au plus bas".

Après un choc sur les prix de l'énergie et des matières premières que la France subit aujourd'hui suite au conflit en Ukraine, l'histoire montre qu'en général on assiste rapidement à un ralentissement brusque de l'économie. Dans ses prévisions économiques de mars 2022, la Banque de France parle d'une croissance de 2,8% en 2022 dans un scénario dégradé d'une hausse encore plus importante du prix du pétrole avec une inflation de 4,4%.

Les Français vont perdre 108 milliard d'euros d'épargne en 2022. Selon les calculs de la Banque de France, les Français ont épargné 318 milliard d'euros en 2020 et 2021 dont 175 milliard d'euros d'épargne forcée (ou épargne Covid). Pour les derniers chiffres connus au troisième trimestre 2021, l'épargne totale des ménages s'élevait à 6.000 milliard d'euros, avec 1.784 milliard d'euros en assurance vie, 1.159 milliard d'euros en dépôts rémunérés (Livret A, etc.) et presque 2.099 milliard d'euros en produits de fonds propres (actions cotées, etc.).

Avec un rendement moyen de 1,7% pour les contrats d'assurance vie, une rémunération de 1% pour les livrets d'épargne, et en moyenne 3,3% net de frais pour les produits de fonds propres, l'inflation prévue de 4,4% en 2022 produira au Français une perte approchant 108 milliard d'euros. En 2023 la France doit s'attendre à des jours plus difficiles. Sa croissance devrait être nettement plus basse autour de 0,4% pour Rexecode.

L'économie Française doit se préparer à un atterrissage brutal en 2023 avec des sacrifices financiers imposés. En 2020, la France a connu une récession de 8,2%. La croissance en 2021 s'est établie à 7%, en 2022 elle sera de 2,8% et en 2023 de 0,4%. En quatre ans, l'économie française dépassera de 2% son niveau d'avant la crise sanitaire au lieu d'une croissance de 2 à 3% par an. En 2023 le pacte de stabilité budgétaire et de croissance sera de nouveau en vigueur. Les États européens doivent revenir à un déficit en dessous de 3% du PIB et leur dette publique à un niveau inférieur ou égal à 60% de leur PIB. Tous les Européens s'accorderont-ils à modifiés les traités ?

Comment financer les besoins budgétaires aggravés ? Au lieu de mettre l'épargne des ménages au service de l'économie, le risque existe que la politique monétaire actuelle aspire cette épargne. Comment ? L'Europe agira sur les modalités d'interprétation des critères de convergence. Elle empruntera, comme pour le plan de relance NextGenerationUE, pour aider à reconstruire l'Ukraine via des obligations à long terme. La BCE créera certainement un nouveau programme d'achat des dettes des États.

La dette publique de la France augmentera et les milliardaires deviendront plus riches. La BCE fera de la politique tout court au lieu de respecter sa mission première : gérer la stabilité des prix. Elle privilégiera la soutenabilité des dettes publiques par rapport au pouvoir d'achats des Européens. L'objectif d'inflation à 2% serait mis de côté. L'inflation va donc taxer les épargnes. Les ménages "français moyens" payeront la totalité des coûts du "quoi qu'il en coûte" et le "quoi qu'il arrive". "Le temps passe et rien ne change à l'exception du regard que nous portons sur le monde" Thierry Thomas.

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Commentaires 2
à écrit le 14/04/2022 à 8:35
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ces risques théoriques ne seraient ils pas limités si l'épargne était orienté vers une économie plus réelle ? voir pour l'exemple les rendements de l'économie solidaire !

à écrit le 13/04/2022 à 9:54
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"l'inflation va propulser l'épargne des Français aux sacrifices financiers forcés" Pas l'inflation, l'oligarchie, les ficelles sont trop grosses et trop voyantes maintenant.

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