Qui est John Law, notre premier banquier central ?

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John Law de Lauriston (1671-1729), aventurier, banquier et théoricien de l’économie. On lui doit l'introduction du billet de banque et la création d'une des premières Bourses au monde. Il commença à dématérialiser la monnaie métal par l’utilisation du papier-monnaie. Il réalisa les premières importantes émissions de titres qui accompagnèrent le lancement des Bourses de valeurs.
John Law de Lauriston (1671-1729), aventurier, banquier et théoricien de l’économie. On lui doit l'introduction du billet de banque et la création d'une des premières Bourses au monde. Il commença à dématérialiser la monnaie métal par l’utilisation du papier-monnaie. Il réalisa les premières importantes émissions de titres qui accompagnèrent le lancement des Bourses de valeurs. (Crédits : Reuters)
Dans son ouvrage, "John Law : la dette ou comment s'en débarrasser", paru aux éditions Les Belles Lettres, Nicolas Buhat restitue la vie flamboyante de cet Ecossais qui fut le ministre de l'Economie de Louis XIV, sans s'interdire le recours à l'uchronie. Surtout, il montre combien les intuitions géniales de Law en matière de finances et de politique monétaire sont plus que jamais d'actualité, avec la crise de la dette.

John Law est sans doute un des ministres des Finances français à la fois des plus célèbres et des plus mal connus. Et il est assez frappant de constater que celui qui, de 1717 à 1720, tenta une des entreprises les plus audacieuses de l'histoire économique du pays, intéresse finalement assez peu aussi bien les historiens que les économistes.

Depuis Edgar Faure et son magistral et si complet ouvrage dans la fameuse collection des Trente Journées qui ont fait la France, paru en 1977 et jamais réédité depuis par Gallimard, rien n'a été écrit en France spécifiquement sur cet épisode pourtant central de notre histoire économique. L'ouvrage de Nicolas Buat, qui vient de paraître aux Belles-Lettres, comble heureusement ce vide et complète l'œuvre de l'ancien président du Conseil qui peut, il est vrai, parfois dérouter par son luxe de détails le lecteur simplement curieux qui aurait eu le hasard et le bonheur de dénicher un ancien exemplaire...

Pourquoi un tel silence ? Sans doute parce que, dans l'esprit collectif auquel les universitaires échappent sans doute moins qu'ils ne le croient, le personnage de l'Ecossais provoque un malaise. Celui d'une expérience sulfureuse, qui sent son alchimie et qui vise à changer le papier en or, ou plutôt l'inverse. Peu importe que, depuis 1971 et la démonétisation de l'or, John Law a eu, 250 ans plus tard, raison. Son image reste celle d'un Nicolas Flamel du 18e siècle qui aurait défié la logique économique. Il ne mérite donc pas l'intérêt de la communauté « scientifique. »

Eloge de l'anachronisme

Le livre de Nicolas Buat a le mérite de remettre John Law à sa place : celle du théoricien, sans doute un des plus visionnaires de son temps. Il le fait par une méthode qui ne manque pas de pertinence. Plutôt que d'écrire une simple biographie, l'auteur a joué avec les temporalités pour tenter de relever deux défis a priori incompatibles : expliquer la pensée de Law par son contexte économique, social, personnel et théorique et la replacer dans le cours de l'histoire économique pour lui redonner à la fois son épaisseur et son actualité.

L'auteur n'hésite donc pas, pour dresser le portrait complexe de l'Ecossais à le faire dialoguer avec des personnages d'autres époques. Il reprend ainsi « l'éloge de l'anachronisme » que faisait, dans son dernier ouvrage, la grande historienne de l'antiquité Nicole Loraux. Et de fait, le parallèle entre Law et Casanova, né à Venise cinq ans avant la mort de l'économiste dans la même ville, permet de comprendre le monde des aventuriers et des joueurs auquel Law appartint durant l'essentiel de sa vie. De même, celui entre Keynes - qui évita toujours soigneusement la référence à Law - et Law relève un héritage ambigu entre les deux penseurs.

Gouverner en théoricien

Mais qu'on ne s'y trompe pas : l'ouvrage de Nicolas Buat est une mine d'informations sur la vie de John Law. La construction de sa pensée monétaire est brillamment expliquée par le contexte écossais et français, son arrivée au pouvoir par la construction patiente d'un réseau dans l'atmosphère lourde de la fin du règne de Louis XIV et de la Régence.

Le « Système » de Law, machine complexe, est décortiqué avec clarté. L'auteur insiste particulièrement sur son caractère complet. Dans l'esprit de l'Ecossais, il ne s'agissait pas seulement de donner à l'Etat français les moyens de survivre, il s'agissait aussi de rénover de fond en comble la France, en irriguant de monnaie son économie et en simplifiant ses structures. John Law apparaît comme un précurseur des Révolutionnaires, non pas seulement par le parallèle avec les assignats, mais bien davantage par sa volonté de rationnaliser un ancien régime qui ploie déjà sous le coup des exemptions et de la bureaucratie. Et l'on comprend mieux comment le Régent a pu se laisser séduire par une telle entreprise. Et comment, face aux résistances de toute une société, il a pu reculer devant le grand plongeon, comme plus tard Louis XVI reculera.

Le contraire d'un apprenti sorcier

Nicolas Buat peut ainsi démonter quelques mythes. John Law n'est pas un apprenti sorcier inflationniste. Il s'appuie sur des expériences connues, comme celle de la Banque d'Angleterre, fondée en 1696, il connaît le milieu bancaire de son temps, de Gênes à Amsterdam, il développe une théorie de la valeur qui, selon l'auteur, n'est pas sans rappeler celle des néoclassiques. Law apparaît comme dépassé par l'emballement de son système. Nicolas Buat décrit ainsi un Law qu'on n'imagine guère dans les images d'Epinal, un Law qui tente de freiner en permanence l'effet inflationniste du système, mais qui, pris dans ses contradictions et celles des pressions politiques de son temps, provoque un krach boursier qui balaiera l'ensemble. Au final, l'expérience de Law pose la question de l'application d'une théorie dans un contexte hostile, idéologiquement et politiquement réticent. Au moment où la Grèce tente, par la voix d'un de ses plus brillants économistes, de se dresser contre la logique européenne, ce « moment Law » est indéniablement une source de réflexion.

Précurseur de banquiers centraux archaïques ?

Nicolas Buat voit, quant à lui, dans John Law un précurseur de la logique des banquiers centraux de notre temps. Il est, selon lui, le « premier banquier central » en ceci qu'il croit pouvoir stimuler l'économie par la seule puissance de la circulation monétaire. Mais, comme les banquiers centraux d'aujourd'hui, cette monnaie ne profite guère à l'économie réelle, elle entretient des bulles spéculatives.

Dans le cas de Law, l'ouvrage insiste ainsi sur le peu d'impact sur l'économie française du système, il démonte les mythes d'une France devenue entièrement spéculatrice et soumis à une inflation frénétique. La hausse des prix de 1719 et 1720 s'explique moins par le système que par celle du blé soumis à de mauvaises conditions climatiques. Et la spéculation resta un phénomène limité, les milliards créés restèrent dans un certain milieu, la France n'en profita pas.

Au moment où la Banque centrale européenne (BCE) lance un programme de 1.160 milliards d'euros, là encore, l'expérience de Law doit demeurer pour nous une référence. Au point même que Nicolas Buat peut s'interroger pour savoir si ce ne sont pas les banquiers centraux actuels qui sont archaïques plutôt que Law qui est moderne... Une chose est certaine : rien n'est plus profitable que ce dialogue intertemporel auquel nous invite l'auteur de ce John Law.

Nicolas Buat, "John Law : la dette ou comment s'en débarrasser", Belles Lettres, Paris, 2015, 21 euros, 262 pages.

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a écrit le 24/03/2015 à 10:53 :
Monsieur Buat ,vous devriez lire l'histoire de France ,de Philippe d' Orléans ,jusqu' à décembre 1789 date de la création des assignats. Visiblement ,il y a des élément et des personnage que vous ne connaissez pas.
a écrit le 23/03/2015 à 20:12 :
Ca démarre mal votre article ! Law, Ecossais (ça ne s'invente pas !) était plutôt le ministre de
Louis XV, encore mineur et donc celui du Régent , Philippe d'Orléans !
a écrit le 23/03/2015 à 18:38 :
Sur Law, relire le témoignage précieux de Saint-Simon.
L'oligarchie aristocratique au pouvoir ne maîtrisait pas même les rudiments de la théorie économique alors balbutiante. Toute imbue de ses intérêts de caste elle s'opposa farouchement à tout essai de réforme de l'impôt.
On sait quel fut le mépris qui accabla Fénelon pour ses remarques concernant la misère du Royaume et le destin d'un Vauban dès lors qu'il proposa dans son mémoire d'impliquer l'ensemble des acteurs économiques de la société française de l'époque.
Quant au parallèle avec le débat actuel relatif aux vertus supposées du programme de la BCE, il vaut ce que valent les analogies historiques...
Audacieuses, séduisantes et méthodologiquement contestables.
Enfin il faudrait analyser la pertinence de ce fantasme de "rationalisation de la société" propre aux intellectuels notamment depuis le 18° siècle.
a écrit le 23/03/2015 à 18:16 :
C'est le monsieur des Assignats !!!!!!!
a écrit le 23/03/2015 à 16:09 :
A lire cet article, on en viendrait à Regretter J. Law, celui qui est à l'origine de la plus grande banqueroute de l'État de l'Histoire de France. Pourquoi pas alors faire un bouquin sur le Grand AH, chancelier allemand qui a pris les rênes d'un pays ruiné par l'hyperinflation (comme l'a France sous J.Law) et qui en moins de 10 ans en a fait une puissance militaire capable de faire trembler le monde entier, tout en ayant lancé des concepts toujours utilisés actuellement ? Quitte à regretter les grands tyrans de l'histoire, autant le faire pour tous. Pas d'exceptions.
Réponse de le 24/03/2015 à 9:50 :
Pour celui dont vous parlez, il a forcé par loi les entreprises à dépenser une fraction de leurs bénéfices en achats d'obligations d'états, ce qui a permis à l'état de maintenir son déficit( car il y avait des clients à n'importe quel taux) et donc son budget d'armement qui est devenu très vite 2 fois supérieur à celui de la France. On parlerait plutôt là d'économie de guerre, mais au lieu d'alimenter le budget militaire on pourrait le refaire en le réorientant vers les infrastructures, mais là le risque serait de tomber comme les japonais à construire des routes n'allant nul part, et des aéroports et des ports vides, ce qui augmente les frais structurels de maintenance. Chaque avantage a son inconvénient, mais tel le grand emprunt, on pourrait le faire sporadiquement en se mettant d'accord à l'avance au niveau national ou régional sur quoi investir.
a écrit le 23/03/2015 à 12:06 :
Il y a des gens, en effet, comme ceux-là, dont on regrette qu'ils aient existé.
A quand un livre réellement impartial sur Roosevelt...? Trop gênant, là, non..??

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