Si une industrie peut relever le défi de sa transformation, c'est bien l'aéronautique

 |  | 964 mots
Lecture 5 min.
(Crédits : REUTERS)
OPINION. Présent au Paris Air Forum 2020 organisé par La Tribune, l'aéronaute suisse qui a réussi, avec le pilote britannique Brian Jones, le premier tour du monde en ballon (du 1er au 21 mars 1999) à bord du ballon Breitling Orbiter 3 et a co-développé et co-piloté l'avion solaire Solar Impulse, avec lequel il a réalisé un tour du monde de mars 2015 à juillet 2016, prend la défense du secteur aérien qui doit et peut s'adapter au défi de l'objectif zéro carbone en 2050. (*) Par Bertrand Piccard, président de la Fondation Solar Impulse.

Je ne surprendrai personne en disant que je suis passionné d'aviation, mais je ne suis pas non plus dupe devant le besoin impérieux de la rendre compatible avec les enjeux écologiques. L'aéronautique est à mon sens l'une des plus fantastiques avancées dans l'histoire de l'humanité. Au-delà de son rôle fondamental dans les échanges économiques et des millions d'emplois qu'elle a créés, son avènement a eu des bénéfices majeurs sur notre ouverture au monde et nos échanges culturels. Symbole de l'innovation s'il y en a, elle doit continuer à inspirer tous les pionniers qui pourront la faire évoluer.

On ne peut aujourd'hui que constater le déclin dans lequel est plongé ce secteur depuis plus d'un an, combinaison de deux crises successives. Alors même que l'avion était accusé de tous les maux pour son empreinte écologique et que naissait la "honte de prendre l'avion", une pandémie mondiale a cloué au sol la grande majorité des aéronefs, entraînant avec elle une "impossibilité de prendre l'avion". Aujourd'hui l'enjeu n'est autre que la survie du secteur et il faut pour cela revenir à la raison.

L'étude des sources mondiales de CO2 montre que les plus importantes proviennent des moteurs à combustion, des bâtiments mal isolés, des chauffages et climatisations inefficients. Mais l'impuissance à résoudre ces énormes problèmes de façon systémique a poussé certains à se retourner contre des cibles de moindre importance, en cherchant des boucs-émissaires, comme les sapins de Noël et les avions. Au risque de ridiculiser la cause qu'ils veulent défendre.

Que "2 à 3%" des émissions globales

Quand on parle de trafic aérien, il faut savoir que les émissions de CO2 par passager ont diminué de 80% au cours des 70 dernières années pour ne plus représenter, avant la crise du Covid-19, que 2 à 3% des émissions globales. Moins que le secteur numérique dont les tenants du streaming vidéo ne sont jamais montrés du doigt. Et pourtant l'aviation subit des attaques sans commune mesure avec son impact réel sur le climat. Elle est devenue l'otage d'une idéologie qui prône la décroissance comme seule solution aux enjeux environnementaux et qui déroule un « avion-bashing », un dénigrement, qui frôle le fanatisme, comme pour se donner bonne conscience et oublier qu'on pollue ailleurs.

Si l'horizon semble bien sombre, je suis pourtant convaincu que l'industrie peut transformer cette crise en opportunité. C'est justement parce qu'elle est au pied du mur qu'elle n'a d'autre choix que de s'inventer un avenir différent. Si un secteur peut relever le défi de sa transformation, c'est bien l'aéronautique. Sa capacité à évoluer est inscrite dans son ADN. Les femmes et les hommes qui la composent, ingénieurs, chercheurs, compagnons, techniciens, pilotes, sont les héritiers des pionniers qu'étaient les frères Wright, Amelia Earhart, Blériot, Saint-Exupéry, Mermoz, Latécoère et bien d'autres.

Pour ce faire, l'aviation doit reprendre le chemin de la disruption qui a fait son succès. Alors même que les cinquante premières années de son histoire ont été très riches en innovations disruptives - nous sommes passés du Wright Flyer au Boeing 707 - le demi-siècle suivant a surtout été marqué par de l'optimisation. Les appareils de demain devront être radicalement différents de ceux que nous connaissons aujourd'hui, tant par leurs formes aérodynamiques que par leurs motorisations. L'électrification du secteur deviendra une réalité, que ce soit grâce aux batteries ou à l'hydrogène. En parallèle de ce développement, il faut accélérer l'adoption des biocarburants de troisième génération et du kérosène synthétique, qui ne représentent aujourd'hui qu'une part insignifiante du marché mondial. Le secteur pourra ainsi devenir neutre en carbone plus rapidement qu'on ne le pense.

Mais n'attendons pas ce jour-là sans rien faire et jouons tout de suite sur les procédures. Il est urgent de généraliser les approches en descente constante plutôt qu'en paliers et les routes plus directes, sans oublier les logiciels d'optimisation des plans de vols qui représentent des gains de consommation pouvant atteindre 5% ! Au sol, les tracteurs électriques pour amener les avions au seuil de piste ou encore l'alimentation en électricité par l'aéroport plutôt que par les APU (génératrices auxiliaires) sont des manières de rendre les aéroports plus efficients.

Aux compagnies aériennes de prendre leurs responsabilités

Le temps que toutes ces nouveautés soient mises en place, c'est aux compagnies aériennes de prendre leurs responsabilités en assurant, dès à présent, une compensation totale des émissions de CO2 pour chacun de leur vol. Le coût d'une telle mesure serait en réalité assez faible, en refacturant environ 5 euros à chaque passager pour un vol européen et représenterait à mon sens la meilleure manière de répondre au malaise des nouvelles générations face à l'aérien. Air France en a pris l'initiative en 2019 déjà pour ses dessertes intérieures. Au fur et à mesure des améliorations technologiques, la compensation diminuerait, jusqu'à ce que, tôt ou tard, il n'y ait plus aucun gaz à effet de serre à compenser !

En reprenant la voie de la disruption et en devenant ainsi l'un des premiers secteurs à atteindre la neutralité carbone, l'aviation redeviendrait un modèle pour la société tout entière. Elle couperait l'herbe sous le pied de ses détracteurs et retrouverait sa gloire d'antan, lorsqu'elle faisait rêver petits et grands. L'aviation a longtemps été le symbole de la capacité de l'homme à relever des défis impossibles. Aujourd'hui elle doit reprendre ce rôle et relever le plus grand défi de tous.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 22/11/2020 à 11:58 :
Dans ce cas pourquoi ne l'a t'elle pas fait avant ?
a écrit le 20/11/2020 à 14:50 :
La princesse va se transformer en citrouille !

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :