Une alternative à la politique de la BCE est-elle possible ?

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Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne
Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (Crédits : YVES HERMAN)
La politique de Quantitative easing conduite par la BCE risque de manquer son objectif macro-économique, à savoir la relance de l'investissement au sein de la zone euro. Des économistes suggèrent une alternative plus directe et efficace: le financement d' investissements réduisant les émissions de carbone.

A qui profite la politique de Quantitative easing (QE) mise en œuvre par la Banque centrale européenne (BCE) depuis le 1er mars ? La BCE s'est engagée à racheter chaque mois sur les marchés pour 60 milliards d'euros d'obligations émises par les États, mais tous les acteurs financiers le disent : à quelques exceptions près, aucune banque ou aucun assureur européen ne souhaite céder ses titres d'État en portefeuille. Question de réglementation prudentielle, le plus souvent.

Quand la BCE achète des obligations aux Qataris...

Ne trouvant guère de vendeurs au sein de la zone euro, la BCE (l'ensemble du système monétaire européen) achète des titres, pour une bonne part, à des institutions financières se situant hors Europe (fonds souverains...). Comment espérer soutenir l'économie européenne en achetant des obligations aux Qataris ? Bref, pour massive qu'elle soit, la politique de Quantitative easing risque fort de ne pas atteindre son objectif initial, à savoir ranimer l'investissement en Europe via un soutien au crédit.

Comme le soulignent les économistes Michel Aglietta (CEPII) et Etienne Espagne (France Stratégie), dans une note publiée ce mercredi et présentée dans le cadre du club du CEPII, un QE traditionnel, tel que mis en œuvre actuellement par la BCE, ne peut être efficace que sous certaines hypothèses. Le soutien à l'investissement est « indirect » soulignent les auteurs, il a lieu via une possible ré allocation des portefeuilles des institutions financières - qui préfèreraient donc avoir en portefeuille des prêts aux entreprises en lieu et place des obligations d'Etat - et la baisse des taux d'intérêt, obtenue mécaniquement à la suite de cet achat massif d'obligations, qui fait monter leurs prix (le rendement d'une obligation est inversement proportionnel à son prix).

La préférence pour la liquidité

Or on voit que cette ré-allocation des portefeuilles n'a pas vraiment lieu, banques et assureurs refusant de céder leurs obligations d'Etat. Et même si c'était le cas, le risque serait élevé, soulignent Michel Aglietta et Etienne Espagne, de voir les investisseurs préférer garder des liquidités en portefeuille. En outre, côté entreprises, là où les responsables politiques attendent un regain d'investissement, « les emprunteurs potentiels pourraient avoir un appétit faible pour l'investissement, soit en raison d'une demande insuffisante, soit en raison de la priorité accordée à la réduction de l'endettement ».

Bref, le QE, dont l'effet tangible est la baisse des taux d'intérêt, profite aujourd'hui surtout aux Etats, qui financent leurs déficits à bon compte, à certains ménages désirant emprunter, tandis que les entreprises préfèreraient de loin payer un peu plus cher leur crédit mais bénéficier d'une demande plus forte. Autre effet de cette politique monétaire non conventionnelle, la baisse du cours de l'euro par rapport au dollar a un impact discuté, notamment en France, où elle ne contribue pas pour l'instant à relancer les exportations.

Un mécanisme de relance de l'investissement...

Que faudrait-il faire, alors ? Michel Aglietta et Etienne Espagne proposent un mécanisme alternatif, dont l'effet monétaire serait le même - faire tourner la planche à billet -, mais qui aurait pour vertu de relancer l'investissement en Europe. Pas n'importe lequel : pour eux, il est impératif de soutenir l'investissement permettant la transition vers une économie plus économe en carbone. Il s'agit de « financer les investissements pour une croissance soutenable en Europe».
Comment ? Les deux économistes veulent promouvoir « une forme de QE sous contrôle ». Au lieu de racheter des titres d'Etat existant, à tout va, la BCE ferait l'acquisition de certificats de réductions d'émissions (de carbone), finançant ainsi directement les investissements permettant d'économiser l'énergie fossile.

Concrètement, une entreprise investissant 100 euros, financés par emprunt bancaire, pourrait se voir attribuer un certificat de 30 euros, à hauteur de la réduction de ses émissions polluantes. Ce certificat, elle le remettrait à son banquier, qui annulerait la dette de l'entreprise à hauteur de ce certificat 30 euros. L'établissement financier pourrait le faire, bien sûr, parce que la BCE le lui rachèterait. Autrement dit, la banque centrale financerait directement une bonne partie de l'investissement productif par création monétaire.

 ...sans nécessiter des réformes institutionnelles

« La monétisation de ces instruments générerait de nouveaux revenus en créant un canal de transmission direct pour abonder l'investissement dans les secteurs soutenables de l'économie », affirment les auteurs de la note. « En se concentrant sur quatre secteurs, il serait possible de réduire l'écart à la croissance potentielle et de créer un chemin crédible vers une économie bas-carbone. » L'avantage du dispositif proposé est de renoncer à tout financement budgétaire, difficilement concevable à l'heure où les États peinent à se désendetter. Un dispositif qui ne peut être conçu que de façon transitoire, admet Michel Aglietta, compte tenu du risque d'un retour de l'inflation, à terme, dès lors que la croissance serait de retour.
« Ce système peut être mis en place sans réforme institutionnelle, qui prendrait des années », estime l'économiste. Il passerait malgré tout par la mise en place de toute une ingénierie : estimation de la réduction du carbone attachée à tout investissement, fixation d'un prix du carbone qui n'aurait rien à voir avec celui en cours sur le marché, beaucoup trop faible.... Et il faudrait convaincre... la BCE.

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Commentaires
a écrit le 06/05/2015 à 11:42 :
Convaincre à défaut de contraindre...Encore une fois se pose la question de l'indépendance de la BCE (Je vous renvoie à l'excellente analyse de Philippe Legrain relayée par Romaric Godin dans ces mêmes pages)...

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