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"Les villes ont un rôle majeur à jouer dans la construction de nouvelles chaînes de valeur"

Photo de Dominique Pialot

Dominique Pialot

Publié le 15 décembre 2016 à 06:45

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[ CITIES FOR LIFE ] Mehdi Houas, ancien ministre tunisien et Pdg de Talan, la SSII qu'il a co-créée avec deux associés en 2004, commente pour "La Tribune" la nouvelle réalité induite par la digitalisation des usages, dans laquelle évoluent ses clients, et le rôle que doivent y jouer les villes.

LA TRIBUNE - Vous avez créé Talan en 2004. Comment avez-vous vu évoluer les attentes de vos clients en un peu plus de dix ans ?

MEHDI HOUAS - Notre savoir-faire est d'avoir compris que nos clients, de grands groupes de l'énergie, des utilities, des télécoms, des transports, du secteur de la banque et de l'assurance, ainsi que des administrations et des services publics qui comptent plusieurs millions d'usagers ou de clients, sont en perpétuelle transformation. Le levier technologique est de plus en plus central pour accélérer cette transformation et notre apport consiste à repérer et actionner les technologies les plus adaptées pour y parvenir.

Les entreprises ont-elles conscience de la nécessité de s'adapter à cette nouvelle réalité induite par la digitalisation des usages ?

La plupart des entreprises l'ont compris. Les technologies permettent d'améliorer leurs process, mais viennent surtout disrupter la chaîne de valeur client-fournisseur-service. C'est aujourd'hui la meilleure analyse et utilisation de l'information qui vient tout bouleverser. Le big data et l'algorithmique - grâce à l'utilisation de modèles mathématiques de plus en plus sophistiqués -, sont au centre des préoccupations de toutes les entreprises qui recrutent, à ce titre, de plus en plus de mathématiciens en complément des informaticiens.

En effet, on évalue aujourd'hui à 5 milliards la quantité d'objets connectés en circulation dans le monde et l'on en prévoit 25 milliards d'ici à trois ans. La capacité à stocker, valider et analyser les informations devient absolument essentielle. À ce sujet, l'IOT (Internet des objets), l'intelligence artificielle, le big data et la blockchain sont les domaines dans lesquels nous investissons le plus. Cela pose la question du rôle du régulateur et du tiers de confiance comme l'a montré le premier Forum parlementaire de la blockchain auquel nous avons récemment participé.

Les acteurs traditionnels vous semblent-ils menacés par les Gafa ?

Il y a trois ans, sûrement, mais aujourd'hui il y a une prise de conscience. Il y a quinze ans, ils ont été menacés par la première révolution Internet, mais celle-ci a explosé en 2000 car les infrastructures n'étaient pas encore opérationnelles. C'est l'arrivée du smartphone en 2007 qui marque réellement la rupture et qui va tout bousculer. Il y a eu également une autre prise de conscience de la part des grands groupes : celle que les startups ne sont pas des ennemies, mais des partenaires, véritables laboratoires de recherche et de démonstration, comme Axa l'est avec BlaBlaCar. Si pour ce dernier, fournir une assurance est une évidence pour garantir un service complet à ses utilisateurs, cela permet à Axa de capter un marché qu'il n'avait pas identifié ni même soupçonné. On assiste ainsi à des mariages entre géants et petits acteurs. Chez Talan, nous avons créé « Better together », un écosystème de petites entreprises innovantes en réseau. Nous les intégrons aux offres que nous faisons à nos clients, ce qui nous permet d'être plus efficients, tout en les valorisant.

Les acteurs historiques sont-ils armés pour ces nouveaux marchés ?

Pour tirer le meilleur profit de ces marchés, les partenariats sont nécessaires. La valeur créée à plusieurs dépasse la somme des valeurs individuelles. Aujourd'hui, sur un plan technologique, le partage de l'information et son utilisation agrégée ouvrent de nouveaux champs et donnent l'impression de permettre de créer de plus en plus d'applications.

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Mais, en réalité, rien ne change. Le monde est toujours le même, basé sur la création et les échanges de biens et de services entre les individus. Ce qui change aujourd'hui, c'est que l'information est devenue la matière première la plus importante, bousculant les rentes de situation. C'est celui qui peut collecter et analyser le plus d'informations en temps réel qui est en position de force. L'accès à la donnée devient essentiel pour concevoir de nouveaux services et les promouvoir auprès de ses clients.

C'est à ce titre que les villes ont un rôle majeur à jouer dans cette nouvelle construction de la chaîne de valeur. Paris l'a bien compris en mettant le sujet de la smart city au coeur de ses préoccupations. Mais les villes doivent aussi assumer la responsabilité de veiller à la bonne utilisation qui sera faite des données, car on élit celui qui est le plus légitime pour en modérer l'usage.

Le big data est-il un facteur d'inclusion ?

Aujourd'hui, dans les villes, l'accès à l'information peut permettre plus de confort, d'inclusion, d'optimisation des ressources... tous ces sujets sont au coeur des préoccupations de nos clients comme au coeur des nôtres, en tant que citoyens. On voit d'ailleurs dans l'éclosion, pour ne pas dire l'explosion, de l'économie du partage qu'une part de la valeur ajoutée est en train d'échapper aux pouvoirs publics. La meilleure façon de récupérer cette part serait de mieux accompagner le mouvement par la création de partenariats de type public-privé, et non d'essayer par tous les moyens de le contraindre ou de le souscrire, comme c'est le cas avec des sociétés comme Uber ou Airbnb.

C'est dans les pays les moins développés que le numérique permet de franchir certains caps plus rapidement, car les services déployés ne viennent pas se substituer aux services déjà existants.

Que représente le marché africain pour vos clients ?

L'Afrique est un relais de croissance naturel pour les grandes entreprises européennes. Mais encore faut-il y être préparé. C'est pour cela que nous avons construit une base arrière depuis 2007, à Tunis, de plus de 300 ingénieurs tunisiens ayant une expérience réussie dans au moins un projet européen et qui pourront demain être en capacité d'accompagner nos clients européens dans leurs déploiements en Afrique subsaharienne avec un haut niveau d'excellence à des coûts maîtrisés. Nous avons commencé à le faire pour le compte du Groupe Orange avec succès et nous avons aussi ouvert une deuxième antenne cet été à Casablanca.

On assiste aujourd'hui en Afrique à une explosion de la téléphonie mobile. Le téléphone sert de porte-monnaie électronique, pour transférer de l'argent, mais aussi pour accéder à l'énergie via des systèmes de Pay as you go. Il permet donc le développement d'un écosystème de petites entreprises et d'artisans, et joue également un rôle d'inclusion par le biais du savoir.

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D'après Thierry Breton [ex-ministre et PDG d'Atos, ndlr] d'ici à dix ans, 10 % du PIB africain sera numérique, alors qu'il n'est que de 1 % actuellement. Dans un pays comme la Tunisie, cette proportion est aujourd'hui de 3 %. Cela démontre que la grande majorité de la population africaine en est aujourd'hui exclue, mais qu'on peut l'inclure très rapidement, en tout cas, plus rapidement que par le déploiement d'infrastructures physiques.

Dominique Pialot

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