Avec sa procédure de sauvegarde accélérée, Altice France tente le tout pour le tout

Agathe Perrier

Agathe Perrier
Nouvelle étape déterminante pour Altice France. Le groupe de télécommunications, maison mère de l'opérateur SFR, s'apprête à entrer en procédure de sauvegarde accélérée, selon une information de BFM Business. Ce qui n'est toutefois pas une surprise.
Pour rappel, le groupe a conclu il y a trois mois un accord avec une majorité de ses créanciers pour alléger sa lourde dette, qui a atteint 23,7 milliards d'euros au troisième trimestre 2024. Celle-ci sera réduite de 8,6 milliards d'euros pour atteindre 15,5 milliards d'euros. En contrepartie, 45 % des parts du groupe seront transmises aux créanciers signataires, qui recevront aussi 1,6 milliard d'euros en cash. La procédure de sauvegarde accélérée devrait permettre de finaliser cet accord entre fin septembre et début octobre, selon la même source.
À la clé : la possibilité pour l'entreprise de « retrouver la sérénité et la capacité de poursuivre son développement », a déclaré son directeur général, Arthur Dreyfuss, en février. Altice France connaît depuis plusieurs années des difficultés liées en bonne partie au poids de sa dette et à celui du groupe, mais pas que. Retour en quatre épisodes sur cette descente aux enfers.
Début 2014, Patrick Drahi, à la tête de son fonds d'investissement Altice réalise « l'opération de sa vie », dixit l'un de ses amis. Actionnaire majoritaire de Numericable, il rachète SFR auprès de Vivendi pour 13,5 milliards d'euros. La grande majorité de cette somme (11,64 milliards d'euros) est réunie en levant de la dette.
L'appétit de l'homme d'affaires semble alors insatiable. En un an, le groupe met la main aussi bien sur différents opérateurs télécoms (Virgin Mobile, Portugal Telecom) que des câblo-opérateurs (Suddenlink, Cablevision) et des médias (Libération, le groupe L'Express et NextRadioTV, qui détient BFM TV, BFM Business et RMC).
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Toutes ces acquisitions font grimper la dette d'Altice. De 2,7 milliards d'euros en 2013, elle passe à 46 milliards d'euros fin 2015. Un an plus tard, elle s'affiche même à 54 milliards d'euros. Mais Michel Combes, le directeur général de l'époque, l'assure dans une interview à La Tribune : « Notre situation est d'un confort absolu. » Celui qui est aussi PDG de SFR justifie ses propos, un brin provocateur, par le fait qu'Altice n'a pas d'échéance majeure de remboursement « avant 2023 ». Et par le fait que la dette du groupe « est en grande partie à taux fixe » et que sa génération de cash « permet amplement de faire face à une remontée des taux ». Circulez, il n'y a rien à voir.
Une confiance loin d'être partagée. Alors que la stratégie d'Altice — s'endetter pour faire des acquisitions — était appréciée des investisseurs, elle ne fait plus recette à partir de 2017, comme le montre la dégringolade de son cours de Bourse. Ce qui suscite aussi l'inquiétude des marchés est en outre la volte-face sur un programme massif de rachat d'actions. Le groupe en lance un premier en août, portant sur un milliard d'euros, envoyant alors « un "bon signal" sur sa capacité à générer suffisamment de cash et à rembourser sa dette », explique Le Point. Sauf qu'en octobre, il suspend financement ce programme et le remplace par un autre, d'un montant équivalent. « Cette fois, l'annonce venait démentir la promesse faite aux investisseurs et constituait un très "mauvais signal" », poursuit le média.
Dans la foulée, décision est prise de concentrer Altice sur l'opérationnel plutôt qu'aux fusions-acquisitions. Michel Combes fait ses cartons — avec une prime de départ de six millions d'euros — et Patrick Drahi reprend les rênes pour redresser la barre.
Priorité est alors mise sur le désendettement d'Altice. Pour cela, ses activités aux États-Unis et en Europe sont séparées. Patrick Drahi cède aussi différents actifs, comme son réseau de fibre optique SFR FTTH. Son endettement net passe alors de près de 54 milliards d'euros en 2017 à 32 milliards début 2019.
En plus de vouloir relancer ses activités commerciales, le groupe cherche à baisser ses coûts. En témoigne un nouveau plan social lancé au printemps 2021 dans l'Hexagone. Mais l'homme d'affaires n'en délaisse toutefois pas ses envies d'expansion. En juin de cette même année, sa société Altice UK devient le premier actionnaire de BT au Royaume-Uni, qui n'est autre que l'opérateur historique du pays.
À noter qu'un peu plus tôt, en janvier 2021, Altice a soldé une opération de rachat d'actions. Patrick Drahi a récupéré 92 % du capital du groupe, contre près de 78 % précédemment, et profité de ce plein pouvoir pour retirer le titre Altice Europe de la cote à la bourse d'Amsterdam. « Ne plus être sous le regard quotidien des marchés financiers va lui enlever certainement une forme de pression et de contrainte d'immédiateté pour la gestion de son activité. Cela va lui donner certainement un petit peu plus de latitude notamment pour gérer sa dette et ses projets stratégiques », expliquait alors à l'AFP Thomas Coudry, analyste télécoms de Bryan, Garnier & Co.
Reste que malgré toutes les tentatives de son dirigeant, la dette d'Altice peine à baisser, au contraire. Elle s'affiche à 60 milliards cumulés en 2023, dont près de 24 milliards d'euros pour la seule branche française. Devant des analystes, Patrick Drahi promet alors une importante réduction du poids de cette dette, notamment par des cessions d'actifs non stratégiques et une réduction des investissements. C'est ainsi que le groupe se sépare de centres de données (data centers) ou encore de sa branche Altice Media qui comprend BFM TV et RMC (elle est rachetée par Whynot Media, devenu CMA Media, la branche média de CMA CGM, propriétaire de La Tribune),
Comme si cela ne suffisait pas, son empire est fragilisé par un scandale de corruption au Portugal. Armando Pereira, le bras droit de Patrick Drahi et cofondateur d'Altice, soupçonné de s'être enrichi aux dépens de l'entreprise est arrêté au mois de juillet 2023. Une affaire qui éclabousse l'ensemble du groupe.
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Par la suite, Patrick Drahi entame un bras de fer avec ses créanciers. En mars 2024, il leur demande de participer au désendettement d'Altice. Comment ? En les priant d'abandonner une partie de leurs créances, ce qui représenterait pour eux une perte d'environ 30 %. 150 prêteurs du groupe font alors bloc et brandissent la menace d'une prise de contrôle s'ils ne sont pas remboursés comme prévu. Après des mois de négociations, ils finissent par trouver l'accord du 26 février dernier. « Notre entreprise est en passe d'ouvrir un nouveau chapitre de son histoire », a salué Arthur Dreyfuss. Qu'il espère sûrement moins rocambolesque.
Agathe Perrier