La Tribune

Don't cry for me Argentina. La leçon de Cristina aux Européens.

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Alexandre Kateb  |   -  705  mots
Alexandre Kateb est économiste et directeur du cabinet Compétence Finance. Il est l'auteur de "Les nouvelles puissances mondiales. Pourquoi les BRIC changent le monde" (Ellipses, 2011).

On se souvient de l?émouvante performance de Madonna dans le rôle d?Eva Peron, la seconde femme charismatique du président Juan Peron - le De Gaulle argentin -, devenue une véritable pasionaria de la cause des femmes et des pauvres. Décédée du cancer à l?âge de 33 ans, elle est toujours considérée comme une icône très populaire en Argentine. Cristina Kirchner, l?actuelle présidente argentine, réélue triomphalement pour un second mandat en octobre 2011, n?a jamais caché son admiration pour cette figure féministe. Celle qui est restée très longtemps dans l?ombre de son mari, l?ancien président Nestor Kirchner, s?est fait élire à la présidence en 2007 en promettant de continuer la politique d'inspiration péroniste de son mari et de redorer le blason de l'Argentine dans le monde.

C'est pourquoi, si l?annonce à la mi-avril de la nationalisation de la compagnie pétrolière YPF (Yacimentos Petroliferos Fiscales) à travers l'expropriation de son actionnaire majoritaire, la major espagnole Repsol, a choqué le gouvernement espagnol et a provoqué une levée de boucliers dans l'Union européenne, elle a été plutôt bien accueillie en Argentine. Au sud du Rio de la Plata, on se rappelle encore la "décennie honteuse" des années 1990, au cours de laquelle beaucoup de grandes entreprises nationales, dont YPF, avaient été bradées aux étrangers à vil prix. Pour beaucoup d'Argentins, ce n'est donc qu'un juste retour des choses. Ainsi pour l'ancien ministre de l'économie Roberto Lavagna, en poste de 2002 à 2005, "c?est une bonne chose que l?Etat reprenne le contrôle d?YPF, qu?il n?aurait jamais dû perdre". Selon lui, "Repsol n?a pas investi comme il l?aurait dû et a très largement redistribué ses dividendes".

Le coeur du problème est là. D'un côté, il y a les intérêts d'une société étrangère privée, Repsol, qui tirait de sa filiale argentine la moitié de sa production d'hydrocarbures, 40% de ses réserves et un tiers de son bénéfice brut. De l'autre côté, il y a l'intérêt national d'un Etat dont la facture énergétique a considérablement augmenté ses dernières années, à mesure que l'économie reprenait des couleurs après la crise de 2000-2001, et qui a vu la production nationale se contracter faute d'investissements suffisants de la part d'YPF-Repsol. L'Argentine a ainsi importé du pétrole pour près de 10 milliards de dollars en 2011, faisant chuter sa balance commerciale et menaçant le pays de redevenir déficitaire dans les années à venir. Or, comme le rappelle Mark Weisbrot dans le Guardian, le pays n'a pas accès aux marchés internationaux de capitaux et tout déséquilibre de sa balance courante pourrait provoquer une grave crise de la balance des paiements.

La décision de nationaliser YPF vient d'être approuvée par le Sénat argentin. Avec l'exploitation des immenses gisements de pétrole et de gaz non conventionnel découverts récemment, l'Argentine pourrait reconquérir son autonomie énergétique et devenir un exportateur net d'hydrocarbures. Mais une telle exploitation ne pourra se faire sans des investissements colossaux que les groupes privés rechignent à engager. La solution passera donc sans doute par Pékin et par Brasilia avec lesquels le gouvernement de Cristina Kirchner entretient des liens étroits. Le Brésil est la grande puissance hégémonique de la région, mais il importe du gaz en provenance d'Argentine. La Chine, elle, importe déjà une bonne partie de la production de soja et de boeuf argentins, et s'intéresse beaucoup au potentiel de ces nouveaux gisements pétroliers et gaziers. Quant aux Européens, ils ont été trop lents à réagir et à comprendre les reconfigurations à l'?uvre à l'échelle de la planète, sur les plans géoéconomique et géopolitique. En refusant de prêter des capitaux à l'Argentine lorsqu'elle en avait besoin, ils ont jeté cette dernière dans les bras de la Chine. Ils ne faut pas s'étonner qu'ils deviennent aujourd'hui les dindons d'une farce multipolaire !

Retrouvez le blog d'Alexandre Kateb, "Nouveaux mondes, nouvelles puissances".
 

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Commentaires

janky01@live.com  a écrit le 02/05/2012 à 18:56 :

dans cette periode de crise ,il semble que la france a perdu ses reperes son etat d'ames voir ses principes de la republique; au lieu de chercher des solution a la crise dont elle traverse ,elle oriente son debat vers la l'insecurite

EcoGuy  a écrit le 30/04/2012 à 1:33 :

L'Argentine a volé YPF à Repsol car il envisageait de céder YPF aux Chinois !

L'Argentine, comme la France, n'accepte pas le capitalisme, ne respecte pas la propriété privée, ne paie pas ses dettes et bascule dans la démagogie. Elle préfère embrasser un marxisme à la Chavez, et le peuple applaudit les forfaits de ses dirigeants.

Belle leçon, en effet.

Patrice  a écrit le 28/04/2012 à 19:38 :

Il y a du vrai dans ce que vous dites, mais il est vrai aussi que pour souper avec le Diable, il faut une longue cuiller . Les Chinois valent bien les diables étrangers dans l'art de rafler la mise .

Oubli  a écrit le 27/04/2012 à 13:02 :

Ce que vous oubliez de dire aussi c'est que REPSOL envisageait de vendre sa part d'YPF à des chinois. Il était temps que l'Argentine en reprenne le contrôle.

azerty  a écrit le 27/04/2012 à 11:55 :

Les BRICS (Brésil, Chine, Russie, Inde, Argentine, Afrique du Sud)qu'Alexandre Kateb semble tellement admirer ont pour seuls points communs la corruption géneralisée à tous les niveaux de leur société et la confiscation de leur richesse nationale par une petite fraction d'oligarques et de proches du pouvoir. C'est çà la réalité des BRICS aujourd'hui et je ne pense pas que les européens aient quoi que ce soit à leur envier.

pEKIN  a écrit le 27/04/2012 à 11:50 :

Les chinois sont toujours la quand il y a des affaires a faires, il achete le petrole Iranien en dessous des cours (du fait de l'embargo), ils font de meme en Birmanie.

Et maintenant ils vont faire la meme chose avec l'argentine...

Bref les Argentins ont laissé rentré le loup dans la bergerie!

Bernier  a répondu le 27/04/2012 à 13:56:

j'imagine que pour les chinois le "loup" est l'Europe, n'est ce pas ?

churchill  a écrit le 27/04/2012 à 10:20 :

"" assera donc sans doute par Pékin et par Brasilia "" !! parfait !!! les chinois vont lui faire bouffer ses godasses de luxe !! lol ( et faudra pas demander l'aide internationale en temps voulu...)