Technophiles contre technophobes, biophiles contre biophobes, un essai de définition

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(Crédits : DR)
Ce que pourrait être une techhophilie raisonnée aujourd'hui, qui sont ces biophobes qui croient en le dépassement de la nature... Par Michel Puech Université Paris-Sorbonne, Philosophie

Puisque la technologie occupe une part de plus en plus importante dans notre vie, dans ses joies et ses peines, on peut se demander si un lien plus profond entre amour de la vie et amour des technologies n'y serait pas à l'œuvre, et en même temps suspecter un possible lien entre la crainte ou la méfiance envers les technologies et la crainte ou méfiance envers la vie. En définissant un peu ces notions, on arrive à un tableau de quatre positions fondamentales possibles qui me paraît suggestif et éclairant.

La plus constructive des positions mérite le nom d'humanisme rénové et je m'y situe sans hésiter. Le biophile qui reste technophobe devient un écologiste radical, de la variante appelée « biocentrisme », deuxième possibilité. Le technophile qui malheureusement pour lui reste biophobe risque de s'enfermer dans le transhumanisme, dont je parle plus bas. Je ne sais comment qualifier la dernière case, à la fois technophobe et biophobe, notamment parce que je crains d'avoir à y ranger une majorité de mes collègues enseignants-chercheurs-fonctionnaires en sciences humaines...

Mais travaillons sur les définitions de base. Commençons par les colonnes du tableau, et d'abord par la technophilie. Elle ne consiste pas, chez l'adulte raisonnable, en une gadgetophilie débridée, qui serait la pure et simple soumission à la publicité et au marketing des marques de technologie. Passant par autant de déceptions (quand il faut remplacer un modèle par le suivant, six mois après) que de joies (à l'acquisition du nouveau modèle), cette forme la plus superficielle de technophilie est clairement auto-réfutante en termes de bien-être existentiel.

 Une technophile raisonnable et critique

C'est plutôt en termes de confiance qu'en termes d'enthousiasme que le technophile se définit : il considère une nouvelle technologie ou une nouvelle version, un nouveau modèle, comme une potentielle avancée dont il présuppose qu'il arrivera à faire quelque chose de constructif pour ses projets et activités ; il se renseigne et si les paramètres d'environnement le lui permettent il essaie de l'adopter. A la différence d'une idéologie ou d'une addiction, cette technophilie raisonnable est critique, elle peut conduire à rester sous Windows 7 au lieu de passer à Windows 8 par exemple.

 Le technophobe est d'abord méfiant

La définition intéressante de la technophobie se déduira donc de la relation de confiance elle aussi : le technophobe moyen n'a pas à proprement parler « peur » d'un objet ou d'une technologie, d'autant plus qu'il utilise souvent tout autant de téléphones mobiles et d'ordinateurs portables que la moyenne, sans éprouver aucune émotion réelle à leur contact, en tout cas pas celle de la peur.

Car c'est de méfiance, de manque de confiance qu'il s'agit. A l'annonce d'une nouvelle technologie, d'un nouveau modèle, ou d'un nouvel usage, le technophobe présuppose qu'il s'agit encore d'un produit de consommation que le système essaie de lui imposer, il prend tout lancement comme une agression qui le remet en question dans son bien-être existentiel. Avec d'autant plus de mauvaise conscience qu'il sait plus ou moins confusément qu'il finira par céder. Donc il n'a pas confiance en la nouvelle technologie mais il n'a pas non plus confiance en lui et il y a un lien entre les deux.

Le biophobe veut dépasser la nature

Passons aux colonnes. La notion de biophilie a été proposée par Edward O. Wilson en 1984, dans un livre paru sous ce titre. Il s'agit pour lui de la tendance innée en nous à s'attacher aux formes de vie et aux processus qui ont la forme de la vie. A la racine de plusieurs de nos émotions morales et de notre sensibilité à la nature, la biophilie est un constituant important du psychisme humain, bien qu'elle soit modérée et contrecarrée par de nombreuses autres motivations dans notre civilisation. La biophilie peut prendre sens en termes de confiance elle aussi, surtout si on passe par la définition de la notion, plus innovante, de biophobie.

Je caractériserais comme biophobie un référentiel de valeurs qui se rencontre à son extrême chez les transhumanistes, ce mouvement récent qui veut reconstruire l'humain en dépassant la nature : modifications génétiques massives, implants électroniques et nanotechnologiques de toute sorte, jusqu'à supprimer non seulement la maladie, mais aussi le vieillissement et la mort, ou les contourner en « téléchargeant son esprit » sur un support informatique immortel et enfin dégagé de toute biologie imparfaite ! Ils voient un triomphe de l'humanisme dans ce projet.

En les lisant, j'ai toujours perçu surtout de la névrose et de la phobie, une peur plus ou moins panique des imperfections et contingences de la nature humaine, dont le vieillissement, la maladie et la mort. La biophobie est donc un dramatique manque de confiance dans la vie, un refus de l'accepter et de s'y engager.

Technophobes et biophobes ont en commun une tétanisation effrayée

A partir de ces définitions le tableau prend sens selon la diagonale de la confiance : technophiles et biophiles se caractérisent ("existentialement" dirait un heideggerien) par la confiance, leur style de projection dans le monde et dans le temps est la confiance, en eux et dans les ressources de leur environnement, humain, matériel et symbolique. Technophobes comme biophobes se caractérisent par une tétanisation effrayée.

Cette différence en termes de confiance renvoie à un fondamental, qui a été particulièrement bien dégagé en psychologie par la théorie de l'attachement et plusieurs courants contemporains : la confiance en soi, autonomie, self-reliance (capacité à compter sur soi), qui inclut une représentation optimiste de l'aide qu'on va pouvoir recevoir (de la part d'humains mais aussi, doit-on ajouter, d'objets technologiques et de ressources culturelles), constitue la base "secure" à partir de laquelle l'individu, depuis l'enfance, part explorer le monde.

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