L’émergence des travailleurs affranchis

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(Crédits : DR)
[Rencontres économiques d'Aix] Comme chaque année, le Cercle des Economistes donne la parole aux étudiants. Cette année, le concours portait sur le thème « Imaginez votre travail demain ! ». Voici la copie d’Hugo Froger, Supélec, 24 ans et d’Akshita Madhan, ESCP Europe, 25 ans.

Les nouvelles technologies ne cessent de transformer nos vies et notre économie. C'est ainsi que de nombreux métiers ont disparu : en France, Il n'y a plus aujourd'hui de poinçonneurs ou d'aiguilleurs de trains. D'autres métiers sont en voie de disparition: livreur, bibliothécaire, conducteur de train ou hôte de caisse. Et de nouveaux métiers émergent: garagiste en voiture électrique, data scientist, télé-assistant pour personnes âgées ou juriste spécialiste des drones.

Une étude récente montre qu'un Européen change aujourd'hui quatre fois d'employeurs dans sa vie. Cette tendance se poursuivra et s'accentuera dans les années à venir. Il semble loin le temps de « l'emploi à vie ». Le sentiment d'appartenance à une entreprise et l'adhésion à une culture d'entreprise semblent compromis par cette liberté croissante et la mobilité des employés. La mondialisation se poursuit. Aujourd'hui, presque 2 millions de Français vivent à l'étranger et un Francilien sur six travaille pour un groupe étranger. Nous sommes amenés à vivre et travailler demain dans un contexte mondialisé. Aujourd'hui, un travailleur est susceptible de travailler dans plusieurs langues et de collaborer avec des clients, des fournisseurs et des équipes du monde entier. Toutes ces transformations promettent de réinventer le travail.

Économie collaborative, réseaux sociaux, développement durable : les entreprises accumulent souvent des retards. Elles ne voient pas toujours venir les grands changements technologiques et sociétaux. C'est la thèse que défend Dominique Turcq dans l'ouvrage Eloge du retard de l'entreprise. Être sans cesse innovante n'est pas une sinécure pour une entreprise. Même les groupes jugés les plus innovants se retrouvent à un moment ou l'autre en retard : Google s'est laissé distancer par ses rivaux sur les réseaux sociaux et Google+ a été un fiasco. Facebook n'a pas vu venir la révolution des smartphones et a racheté Snapchat et Instagram pour refaire son retard. Les entreprises deviennent souvent trop rigides et lentes une fois devenues trop grandes. Certaines entreprises ont compris que pour rester innovantes elles devaient repenser leur organisation. On a vu donc apparaitre les organisations matricielles pour lutter contre une structure trop hiérarchique. Yahoo a été une des premières grandes entreprises à généraliser le télétravail. Google a inventé le 80-20 en invitant ses employés à travailler sur le projet de leur choix avec les collaborateurs de leur choix tous les vendredis. C'est ainsi qu'un employé de Google a développé une voiture sans chauffeur. Les grands groupes ont donc compris que pour innover, ils devaient rendre un peu de liberté à leurs employés.

La libération de l'employé dans les entreprises va probablement se poursuivre. Ce thème, cher à Isaac Getz (voir sources), est un vrai mouvement de fond. Les entreprises prennent conscience que leur performance est très liée à l'épanouissement de leur salarié. Et les salariés les plus épanouis sont les salariés à qui on laisse choisir comment ils peuvent atteindre leurs objectifs.

Les entreprises ont aujourd'hui besoin d'employés innovants et capables de comprendre leurs nouvelles problématiques (réseaux sociaux, Big Data, Qualité du service) : parler anglais ou chinois, comprendre Twitter ou Facebook, savoir programmer sont des compétences aujourd'hui très recherchées. Les entreprises ont besoin d'employés prospectivistes, des employés qui vivent avec leur temps. Connaitre les processus et les structures n'est plus un avantage. Il faut au contraire savoir les questionner pour innover. Les entreprises qui sauront innover demain seront donc celles qui rechercheront des travailleurs capables de faire bouger les lignes. La qualité du travail d'un employé ne se mesurera pas à sa docilité, mais au contraire à sa liberté.

Le travailleur de demain est donc un travailleur affranchi. Il travaille au bureau, de chez lui, à la bibliothèque, dans des anti-cafés (voir sources) ou dans des espaces collaboratifs. Il organise son emploi du temps. Il décide des moyens à mettre en place pour atteindre les objectifs fixés par l'entreprise. Il n'est pas lié à l'entreprise à vie, mais pour un an, pour le temps d'une mission ou jusqu'à ce qu'il souhaite rompre la collaboration. Il travaille pour un grand groupe, une ONG et une PME en même temps. Il a plusieurs casquettes. On peut imaginer donc demain que les entreprises auront des employés « fixes » chargés de la gestion de l'entreprise (financière, marketing et stratégique). Ces employés assureront l' « intégrité » de l'entreprise et consacreront la plupart de leur temps de travail au groupe qu'ils auront choisi. Mais, dans le même temps, les entreprises feront appel à des employés libres, des free-lances, des mercenaires modernes ayant des capacités et des compétences précises qu'ils mettront ponctuellement au service d'une entreprise ou d'une autre.

Le travailleur de demain est donc libre de choisir de son devenir. Ce n'est plus à l'entreprise de lui fixer son poste. Mais, c'est à lui de choisir ce qu'il peut apporter à l'entreprise. Le travailleur pourra se fixer son propre emploi du temps et organiser sa semaine en fonction de ses contraintes professionnelles, mais aussi de ses aspirations personnelles. Il passera du temps dans l'entreprise pour travailler en équipe et s'informer sur le travail des collaborateurs de l'entreprise. Il pourra aussi travailler depuis chez lui ou depuis d'autres lieux s'il s'y sent plus productif. Il choisira de consacrer des demi-journées à sa formation, ou pour travailler pour lui-même ou des associations. La carrière du travailleur libre de demain s'adaptera à cette liberté. Un travailleur pourra choisir de rejoindre une entreprise à temps complet pour y occuper une position de cadre, d'entreprendre ou bien de développer de nouvelles compétences ou de multiplier les projets avec des entreprises diverses. La carrière sera donc à la carte.

La formation sera un grand enjeu pour les entreprises et les travailleurs. En effet, l'accélération des transformations technologique fait qu'une technologie en chasse une autre et qu'un savoir tombe rapidement en désuétude. Les travailleurs devront donc régulièrement se mettre à jour. La formation professionnelle de demain sera collaborative. Nous serons tous formateurs et formatés. Les anciens transmettront leur expérience et leurs connaissances industrielles aux plus jeunes. Les jeunes expliqueront aux anciens comment fonctionnent les nouveaux logiciels. Les travailleurs ne seront plus en quête de diplômes, mais des certifications attesteront de leur maitrise d'une technologie ou d'une autre. L'école et l'université demain nous apprendront à apprendre, plus qu'elle tenteront de nous faire retenir des savoirs désuets. L'école nous permettra de développer des compétences « intemporelles » (le travail en équipe, la programmation, la maîtrise des langues, les mathématiques). Le travailleur de demain devra être conscient de ses lacunes et de ses savoirs, pour apprendre et transmettre son savoir.

Demain, l'entreprise acceptera de donner plus de liberté à ses travailleurs pour se libérer de ses lourdeurs administratives et de ses hiérarchies sclérosantes. L'employé sera libre de construire et d'organiser son travail en fonction de ses aspirations et des objectifs de l'entreprise. La formation sera un enjeu pour les entreprises et les travailleurs soucieux de rester en phase avec les évolutions sociétales et technologiques. Les retards de l'école sur l'entreprise et de l'entreprise sur la société ne sont pas des fatalités. Les premiers signes de changements sont déjà perceptibles dans de nombreuses startups et dans certains grands groupes. Les travailleurs souhaitent s'affranchir des lourdeurs organisationnelles de leur employeur. La révolution des travailleurs affranchis est en marche.

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Commentaires
a écrit le 25/08/2015 à 12:20 :
Snapchat a refusé le rachat de Facebook et très rapidement eu une app. Le rachat d'Instgram puis de Whatsapp était le 1er cas un moyen d'obtenir du contenu photo de qualité (il y en avait peu à l'époque) et dans le 2e cas de se positionner sur le marché de la messagerie mobile.
a écrit le 09/07/2015 à 8:09 :
Un tissus d'inepties porté par le buzz et la pensée mainstream. Par exemple Yahoo est revenu en arrière sur le tele-travail, la logique du 80/20 de Google est et a toujours été un mythe, l'entreprise liberee est une imposture totale portée par un gourou qui n'a jamais mis les pieds dans une entreprise et n'est que le faux nez du Lean management et du cost killing, etc... Il faut espérer pour innover que l'on forme nos "pseudo" élites autrement. Malheureusement j'en doute
a écrit le 09/07/2015 à 8:09 :
Un tissus d'inepties porté par le buzz et la pensée mainstream. Par exemple Yahoo est revenu en arrière sur le tele-travail, la logique du 80/20 de Google est et a toujours été un mythe, l'entreprise liberee est une imposture totale portée par un gourou qui n'a jamais mis les pieds dans une entreprise et n'est que le faux nez du Lean management et du cost killing, etc... Il faut espérer pour innover que l'on forme nos "pseudo" élites autrement. Malheureusement j'en doute
a écrit le 05/07/2015 à 23:35 :
La frontière est mince entre travailleur affranchi et servitude. Tout dépend des conditions d'exercice et donc de l'état de droit. Pour l'instant, le haut du panier peut se prévaloir de conditions qui lui sot à cet effet moins défavorables que pour les couches plus basses. Mais tout cela est très relatif. Si les gouvernements ne mettent pas en place la liberté d'exercice, ne résolvent pas l'iniquité des régimes, y compris sociaux et fiscaux par une remise à plat des textes et règlements en les rééquilibrant au profit des entrepreneurs fussent-ils individuels, ne libèrent pas le choix des assurances et autres régimes d'épargne ou de prévoyance, on tendra inexorablement vers le second.
Attention donc à ne pas fausser la perception des changements actuels par un optimisme bon teint. Dans l'état actuel des textes (qu'on a encore aggravé, voir celui concernant la représentation syndicale), les travailleurs indépendants seront les dindons de la farce.

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