Pour le groupe MARS*, le nouveau projet de loi de programmation militaire s’inscrit ainsi dans un cadre conceptuel daté et largement obsolète. Elle ne fait pas assez de place à la « New Defense ».
Le projet de loi d’actualisation de la programmation militaire (LPM) est en train d’être examiné au pas de course par le Parlement afin que le chef des armées puisse la promulguer pour le 14 juillet. Cet acte législatif, qui devrait être un moment solennel dans la vie de la nation, est ainsi banalisé dans un rituel devenu si insignifiant qu’il remet en cause la pertinence même des LPM.
La LPM en cours (2024-2030) résulte d’arbitrages absurdes qui ont eu pour conséquence de désynchroniser les 400 milliards de ressources annoncées par rapport à des besoins estimés à 413 milliards. Estimation elle-même minorée par rapport à la demande des états-majors qui dépassait les 430 milliards. La copie révisée est désormais à 436 milliards. Autrement dit, il a fallu trois ans pour que l’échelon d’arbitrage admette son erreur et rectifie sa copie pour «sincériser» la programmation militaire et ainsi justifier les «surmarches» budgétaires présentées dans le projet de loi de finances. Ce manque de vision fait perdre du temps à tout le monde, un temps précieux. Et forcément, quand on focalise son attention dans le rétroviseur, on en oublie le mur vers lequel on se dirige.
Bien-sûr, il n’est pas question de contester l’opportunité d’un effort de défense conséquent face à la double menace de l’agressivité des vieux empires, à commencer par le russe, et la réorientation vers l’indopacifique de l’effort stratégique de l’empire américain. Mais les budgets militaires actuels ne font que répondre à l’urgence sans que soit pris le temps de la réflexion stratégique. Le dernier Livre blanc date de 2013, précisément l’année avant l’annexion de la Crimée qui a déclenché les hostilités entre la Russie et l’Ukraine. Les « revues stratégiques » successives censées actualiser la menace sont restées à la remorque de l’actualité, sans réelle vision ni perspective.
Une LPM qui s'inscrit dans un cadre conceptuel daté
Le nouveau projet de LPM s’inscrit ainsi dans un cadre conceptuel daté et largement obsolète. On fait notamment semblant de croire à une OTAN immuable, alors que le président des États-Unis déclare à qui veut l’entendre que les forces américaines n’interviendront plus aux côtés des Européens, qui doivent compter sur leurs seules forces. Alors, on fait comment ?
Pour les uns, la solution évidente est de quitter l’OTAN et de se rabibocher avec les Russes. Pour les autres, il suffit de créer une Union européenne de défense. Ces deux attitudes nous paraissent également irresponsables. De notre point de vue, la seule solution est de consolider le pilier européen de l’OTAN afin d’être en mesure d’en appliquer les plans avec ou sans les Américains.
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Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Cela implique que les Européens prennent la responsabilité de la sécurité collective de l’Europe et s’organisent en conséquence. Il ne s’agit en aucun cas de transférer la compétence à l’Union européenne, qui est incapable, juridiquement et techniquement, de prendre en charge une telle responsabilité : sa préoccupation première est de créer un marché unique de la défense… Les nations européennes doivent donc repenser leur propre sécurité dans un cadre otanien renouvelé, et en aucun cas dans le cadre de l’UE.
Un nouveau Traité de sécurité collective européen
La priorité des Européens devrait être par conséquent de convoquer un grand « congrès de Vienne » qui aurait pour mandat de rédiger un nouveau traité de sécurité collective reprenant l’acquis otanien en se substituant au traité de Washington de 1949, qui est à l’évidence devenu caduc puisque le principal allié refuse désormais de remplir ses engagements au titre de l’article V.
Dans le cadre de cette alliance politico-militaire renouvelée, chaque nation se verrait attribuer un rôle stratégique et des missions militaires précises. C’est dans la mise en œuvre de ces missions qu’intervient la programmation capacitaire. Et donc la LPM. Or nous faisons l’inverse aujourd’hui : programmer l’acquisition de capacités dans un cadre politico-militaire incertain. La charrue avant les bœufs.
La question n’est donc pas de savoir si l’effort programmé est méritoire. Comme vient de l’écrire l’IFRI (1), « il y a dix ans, avec un budget deux fois inférieur, la France était au-dessus de la moyenne européenne. Aujourd’hui, cette moyenne européenne a franchi les 2 % et nos partenaires les plus engagés sont entre 3 et 5 % du PIB. » La question est : quel effort de défense notre pays doit-il consentir pour remplir pleinement ses engagements ? Même avec la LPM actualisée, « le format destiné à garantir l’aptitude des armées françaises à s’engager dans une hypothèse d’engagement majeur ne semble donc pas encore atteint. Il ne fait que tendre vers les cibles issues des plans de défense de l’OTAN, eux-mêmes pouvant être considérés comme optimistes dans la mesure où ils continuent de se fonder sur une contribution américaine décisive. Une prise en compte sérieuse d’un éventuel désengagement des capacités de combat américaines — tout en maintenant une assistance technique et industrielle des États-Unis — appellerait une refonte beaucoup plus substantielle. »
Trois bonnes nouvelles
Il y a malgré tout au moins trois bonnes nouvelles. D’abord, comme le montrent les conflits contemporains en Ukraine et dans le Golfe, une évolution profonde dans l’art de la guerre est en cours. La transparence et la robotisation du champ de bataille ont relégué au musée les capacités militaires les plus coûteuses, celles des opérations aéroterrestres qui ont assuré la supériorité occidentale depuis la première guerre du Golfe (2). Et contre lesquelles les compétiteurs stratégiques ont désormais élaboré d’efficaces parades. Dorénavant, la supériorité technologique ne garantit plus la supériorité opérationnelle : dans un monde où le respect des lois de la guerre n’est plus une contrainte, une masse d’effecteurs rustiques a plus d’impact qu’un bombardement ciblé assisté par intelligence artificielle (IA). La guerre dans le champ électromagnétique a neutralisé la guerre info-centrée. Toute capacité militaire qui se découvre est frappée dans les minutes qui suivent.
Pourquoi est-ce une bonne nouvelle ? Parce que se défendre contre une agression armée est devenue beaucoup moins coûteux que jusqu’à présent. A condition de ne pas manquer le train qui a déjà démarré. A cet égard, le projet de LPM n’incite pas à l’optimisme. En se contentant de « sincériser » la LPM en cours, ce qui consiste à programmer les crédits qui auraient déjà dû l’être en 2023, elle passe de nouveau à côté des évolutions structurantes en cours.
L’innovation technologique est un risque et une opportunité. L’IA fait aujourd’hui la différence. Cette technologie n’existait pas il y a dix ans. Depuis la « New Defense » est apparue dans le paysage stratégique. La New Defense se caractérise avant tout, comme le monde des start-ups dont elle est issue, par une vision. On vient de voir que la LPM n’en propose aucune. La New Defense a en outre besoin de trois éléments de contexte indispensables : de la visibilité programmatique afin de pouvoir investir dans des capacités industrielles lourdes, de l’agilité contractuelle pour répondre aux urgences de l’opérationnel, enfin de la souplesse financière pour expérimenter en temps réel et à grande échelle.
Or la LPM ne répond que très partiellement à ces trois exigences : la visibilité n’est qu’à moyen terme, et dépendante en réalité du vote annuel du budget militaire ; les lourdeurs administratives ne sont pas que le fait de la Direction générale de l'armement (DGA), soumise à des directives européennes dont l’UE annonce vouloir élargir l’applicabilité à tous les marchés de défense ; quant aux facilités financières, elles sont nulles, l’esprit de la LOLF s’étant brisé sur la bureaucratie budgétaro-comptable.
Pourtant l’investissement dans l’innovation reste très accessible pour un pays comme la France, très bien doté en ingénieurs IA. Il faut cependant y consacrer des moyens sans tarder pour ne pas aggraver le retard et le rendre irréversible. La France, comme le reste de l’Europe, à au moins dix ans de retard sur la Chine et les États-Unis pour l’innovation technologique, par exemple dans les drones collaboratifs (essaims de drones autonomes).
Pourtant cet investissement est minime pour l’État, car la finance privée est prête à y investir des milliards pourvu qu’elle dispose d’une visibilité suffisante. Les « licornes » de la New Defense, Anduril, Helsing et autres ont été financées par le capital-risque, mais aussi l’aide à l’Ukraine pour le tissu allemand de start-ups. L’UE n’est d’aucun recours, au contraire, ses subventions sont une source de complexité, de frictions, de ralentissement incompatibles avec le rythme d’activité de sociétés à forte croissance.
Le modèle d’armée futur doit être souple et à date de péremption. Il faut d’abord comprendre la réalité de la menace. La technologie change la manière de faire la guerre. Elle apporte aussi davantage de souveraineté.
Car si notre pays ne rate pas le train, la New Defense peut lui offrir une formidable opportunité de nature géopolitique. Cela résulte de la recherche d’autonomie de la part de tous les pays qui souhaitent se libérer de leur dépendance à l’égard d’un fournisseur qui peut contrôler l’utilisation de l’équipement qu’il vous vend (États-Unis via ITAR) ou dont l’équipement est vicié par des « portes dérobées » (back doors) permettant au fournisseur de vous espionner (Chine, Israël).
De cette opportunité découle la position de la France comme deuxième exportateur mondial d’équipements de défense, qui résulte de décennies d’investissements dans une BITD intégrée avec une chaîne de valeur très majoritairement française, y compris pour les composants issus de fournisseurs de rangs éloignés. Cet investissement constant (encouragé par la DGA) a donné à la France un statut d’allié stratégique fiable grâce à l’indépendance technologique.
Enfin, et c’est la troisième bonne nouvelle, loin de détruire des emplois et d’accroître les déficits, investir dans la New Defense est l’investissement le plus rentable qui soit. Par l’effet du multiplicateur, l’effort budgétaire est plus que remboursé par le retour fiscal et social, d’autant que l’effet de levier est maximum pourvu que les investisseurs privés, attirés par les perspectives de rentabilité, disposent d’une visibilité suffisante.
La « New Defense »
Tel devrait être le rôle de la LPM, préparer la guerre et l’économie d’aujourd’hui plutôt que de financer celle d’hier. La loi n’étant pas encore votée, il n’est peut-être pas trop tard. On a compris que l’enveloppe n’était pas extensible. Comme l’écrivent pudiquement les chercheurs de l’IFRI en conclusion de leur excellente analyse : « Était-il possible de faire davantage un an avant l’élection présidentielle ? Peut-être, mais pas beaucoup plus. La copie présentée est sans doute l'une des moins mauvaises possibles compte tenu des équilibres politiques et économiques actuels. Ce n’est pas un manque de compréhension des enjeux qui la rend insuffisante, mais un manque de marges de manœuvre. Le processus classique de la LPM tel qu’il a été pensé par le général de Gaulle, c’est-à-dire pour accompagner l’émergence de l’œuvre nucléaire, arrive dans ses derniers retranchements ».
Il conviendrait donc de reprendre certains arbitrages afin de dégager une marge minimale en attendant 2027, dans l’espoir que les grandes échéances à venir soient propices à une réflexion moins superficielle sur notre politique de défense. Cette marge de manœuvre programmatique permettrait de dédier une ligne à l’expérimentation itérative dans l’esprit de la New Defense. Le budget « munitions » pourrait aussi inclure davantage de drones, notamment des robots collaboratifs autonomes, et non plus seulement des munitions télé-opérées. Sans oublier tous les types d’intercepteurs de drone à bas coûts en cours de test. Mais ce budget « non fléché », il convient de le confier à la DGA, qui a seule une vue d’ensemble et évite les doublons. A condition aussi que sa bureaucratie s’assouplisse et s’ouvre à des compétences plus diverses.
La New Defense permettant de faire mieux avec moins, l’acceptabilité sociale de l’investissement afférent devrait en être facilité, surtout avec une communication adaptée. Son rythme implique cependant de revoir les processus qualité de la DGA. Il faut tester, analyser les erreurs, reprendre, re-tester, etc, sans avoir besoin de décrire des processus conceptuels a priori pour des produits en phase de développement. Comme le dit le jeune patron de la première licorne française de défense (Harmattan AI) : « Les agences d’achat d’armements des États doivent changer complètement la façon dont ils procurent des systèmes : il ne faut plus penser à dérisquer complètement le développement d’un système, mais accepter que livrer vite un produit est préférable à livrer un produit parfait. En somme, la vitesse est devenue plus importante que la qualité » [3].
La DGA doit être capable de suivre le rythme avec agilité contractuelle et financière [4]. En contrepartie, il est attendu des industriels qu’ils anticipent les commandes en prenant des paris sur la rentabilité d’investissements en capacités de production. Un peu l’inverse de l’entreprise sans usine et du flux tendu.
Le monde de la Def tech est peu concurrentiel en raison de la différenciation technologique des acteurs : très peu font exactement la même chose. Le besoin d’innovations est tel qu’il y a de la place pour tout le monde. Le marché est tiré par une demande très fortement insatisfaite par une offre encore trop réduite par rapport au besoin. Les opportunités qu’il offre sont formidables. Dans un pays comme la France, Etat doté de l’arme atomique et présent sur toutes les mers et les continents, la New Defense ne se substitue pas à l’industrie de défense que nous connaissons, en particulier toute la BITD tirée par la dissuasion : elle la complète et lui évite de devenir obsolète.
Notre pays est-il encore capable de s’adapter ? Nous pensons que oui, même si cela implique de réviser nos procédures bureaucratiques et nos rituels politiques, à commencer par celui de la LPM. Revenir à l’esprit des lois de programmes des années 1960 serait un bon début : elles servaient une vision et donnaient de la visibilité sur un nombre restreint de programmes stratégiques tout en programmant des crédits dont il n’y avait aucun doute qu’ils seraient exécutés. Six décennies plus tard, la comparaison est cruelle.
(1) Stéphane Audrand et Élie Tenenbaum, « Enfin sincère ? L’actualisation de la Loi de programmation militaire à l’épreuve des défis stratégiques et capacitaires », Briefings de l’Ifri, Ifri, 16 avril 2026. https://www.ifri.org/fr/briefings/enfin-sincere-lactualisation-de-la-loi-de-programmation-militaire-lepreuve-des-defis
(2) Voir l’article de « The Economist » traduit et publié par Challenges : « Repérer et attaquer tout ce qui bouge » : l’IA a tout changé à la guerre, forçant le Pentagone à une « refonte systémique » de son armée
(3) Mouad M’Ghari, entretien au Grand Continent, 15 février 2026 https://legrandcontinent.eu/fr/2026/02/15/entretien-harmattan-ai-mouad-mghari/
(4) Cf. le très récent Bulletin de l'ECODEF n°5 - Garamond (A4)
(*) Le groupe Mars, constitué d'une trentaine de personnalités françaises issues d'horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l'industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.