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« J'écrirai votre histoire », de Claire Léost : prolonger la vie au moment de l’achever, par Jean-Christophe Rufin

Photo de La Tribune Dimanche - Rédaction

par Jean-Christophe Rufin, de l’Académie française

Publié le 12 janvier 2026 à 13:00

« J'écrirai votre histoire », Claire Leost, JC Lattès, 240 pages, 20 euros.

« J'écrirai votre histoire », Claire Leost, JC Lattès, 240 pages, 20 euros.

LTD/ANTON GREBENTSOV

La Tribune Dimanche

N144 ● 05 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Le médecin-diplomate-écrivain a lu pour « La Tribune Dimanche » le nouveau roman de Claire Léost. Il nous offre un personnage inédit en littérature : une « biographe hospitalière » qui recueille les histoires des êtres sur leur lit de malade.

« Les vivants ferment les yeux des morts ; les morts ouvrent les yeux des vivants. » Cette phrase empruntée à un des personnages de ce roman ne saurait en résumer toute la richesse. Mais elle donne le ton de ce texte sensible et puissant. Olga est une pionnière. Elle exerce un métier nouveau, peu connu et dont l’utilité n’est pas très bien comprise par les équipes soignantes : elle est biographe hospitalière.

Elle quitte Marseille et Jérôme, son compagnon, pour aller exercer dans le service de soins palliatifs de l’hôpital de Fontainebleau. Pourquoi ce choix ? On le comprendra à la fin du livre. C’est le mystère de ses origines personnelles qui l’appelle là-bas. Le service doit fermer pour des raisons budgétaires. Première référence à une actualité brûlante qui, en toile de fond, donne au roman toute sa pertinence.

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Personne ne comprend d’abord que l’État, au lieu d’ouvrir un nouveau poste de soignant, salarie quelqu’un qui vient simplement écouter les patients et recueillir leurs secrets. Le premier à s’indigner est le Dr Frédéric Grangier, le chef de service. Mais c’est un personnage qui arbitre subtilement entre sa formation scientifique et l’héritage spirituel de son propre père, médecin lui aussi, auquel il succède dans cet hôpital.

Olga va l’aider à changer son regard sur la maladie. Elle va lui rappeler cette évidence cachée : la médecine n’est pas faite que de technique. Prescriptions, examens biologiques ou explorations radiologiques ne résument pas ce qu’est la médecine. Mon grand-père, médecin du début du XXe siècle, était le témoin d’un temps où la médecine ne disposait que d’un savoir réduit et d’un arsenal thérapeutique presque inexistant. Pourtant, il était médecin. Que faisaient les médecins depuis ces temps immémoriaux où la médecine n’existait pas ?

Leur tâche était d’écouter, de comprendre, d’accompagner. Ce sont ces rôles essentiels que la médecine moderne, avec ses prouesses technologiques, abandonne ou néglige. C’est cette fonction en déshérence qu’Olga remplit en s’asseyant auprès des patients et en leur faisant dévider leur récit. Grâce à elle, la vie se prolonge au moment de s’achever.

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Moments de grâce

Le roman nous fait entrer dans le cœur de ces ultimes confessions. Olga s’adresse à tous les âges. Des personnes très âgées que vient affaiblir la maladie d’Alzheimer, des adultes jeunes que fauchent sans espoir de guérison de terribles cancers et même Manon, une enfant de 6 ans atteinte d’une maladie orpheline qui désempare ses parents et bouleverse le lecteur. Chaque fois, la construction d’un récit, grâce à la biographe, donne à ces personnes condamnées l’espoir de prolonger la vie qui est en train de les quitter.

Les résultats sont spectaculaires, au point de conduire parfois sinon à des guérisons, du moins à des rémissions inespérées. Le Dr Grangier sera si marqué par cette expérience qu’il s’en fera le propagandiste dans les médias. Il tentera de convaincre jusqu’au ministre de l’utilité de cette approche littéraire de la maladie et des soins palliatifs. Sur le mode de la plaisanterie, on entend parfois dire de tel personnage historique que « la veille de sa mort, il était toujours vivant ».

Olga prend cette formule au pied de la lettre et en fait son combat : agir pour que jusqu’à l’ultime instant la vie soit encore là, pleinement vécue. L’émotion, dans ce roman, naît de l’évocation de ces moments de grâce. Le récit n’est jamais triste. L’écrivaine veille à nous rappeler qu’« on rit beaucoup avec les patients » et que cette évocation du passé se fait souvent dans la joie. Il est étrange d’observer comment travaille la mémoire devant l’évidence du terme.`

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Étrange par exemple de constater qu’« à la fin du chemin, on ne voit ni ses enfants ni son conjoint, on voit ses parents ». Écrire sa vie, parvenir à dire ce que parfois on n’a jamais dit, laisser un témoignage à ceux qui restent… Ces tâches surhumaines lorsque la maladie vous affaiblit, Olga, « greffière du passé », donne à ses patients la force de les accomplir. Le point final du récit est souvent l’heure où, apaisés, ils décident de mourir.

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Ce n’est pas la moindre vertu de ce roman que de nous rappeler un point essentiel : la mort ne se subit pas ; le plus souvent, elle se décide. En plein débat sur la fin de vie, ces pages éclairent sous un jour nouveau les choix éthiques de notre temps. Claire Léost (directrice générale de CMA Média, auquel appartient La Tribune Dimanche) plaide, derrière la figure attachante et forte de ses personnages, pour que nous ne soyons pas privés, au nom de rationalités technologiques contestables, de cette dernière et belle liberté. Celle de choisir notre vie… jusqu’à son terme. 

par Jean-Christophe Rufin, de l’Académie française

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