OPINION. « “Néron à l’Elysée”; l’alibi du narcissisme », par Jean-Louis Bourlanges

Jean-Louis Bourlanges, à Paris, le 18 février 2024.
LTD/Le Tellec Stephane/ABACA

Jean-Louis Bourlanges, à Paris, le 18 février 2024.
LTD/Le Tellec Stephane/ABACA
La tragédie était là, au principe de l’aventure, car c’est le Macron des commencements qui emporte la malédiction des dernières années. Nicolas Domenach et Maurice Szafran en sont convaincus, mais c’est pourtant par la fin de cette aventure qu’ils y entrent pour la bien comprendre.
Leur sujet, c’est la phase terminale d’une histoire dont, avec un luxe impressionnant de précision, de talent et de cruauté, ils retracent, dissèquent et stigmatisent les misérables péripéties. Leur livre est un anti-zoom : ils se saisissent de la descente aux enfers de la dernière année, préparée par les législatives perdues de 2022, pour élargir le champ. L’examen clinique des épisodes terminaux doit nous dire la vraie nature du prince.
Le plus extravagant et le plus incompréhensible de ces épisodes, c’est bien sûr la dissolution de juin 2024. « Il n’y a rien de plus réussi qu’un acte manqué », disent les psychanalystes et là nous y sommes.
Il suffit de tirer le fil pour que tout apparaisse de la fragilité du chef et des trois défauts constitutifs de son échec : le narcissisme qui lui fait ignorer les autres, la surestimation de soi qui lui fait méconnaître le rapport des forces, l’instabilité des choix qui donne le mal de mer à tous ceux qui voudraient le soutenir mais qui voudraient aussi savoir ce qu’ils soutiennent.
La référence à Néron tient au fait que le huitième président et le sixième c sont, aux yeux des auteurs, deux beaux spécimens de perversion narcissique. L’image n’en est pas moins à la fois caricaturale et injuste, car Néron est une allégorie du crime plus encore que du narcissisme.
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On aurait préféré Matamore, Don Quichotte, Hamlet ou bien sûr Don Juan, un héros arraché à cet âge baroque dont les emblèmes décrits par Jean Rousset * – Circé et le paon, la métamorphose et l’apparence – paraissent avoir été imaginés tout exprès pour caractériser cette ondoyante figure présidentielle égarée au cœur d’une France éperdue de classicisme.
Il reste que le drame de la France actuelle n’est pas seulement dans le dérangement psychologique prétendu de l’homme qui la dirige. Il est d’abord dans le refus myope, obstiné et vindicatif que tout un peuple oppose à la métamorphose du monde et au rude cahier des charges qu’elle nous impose. Ce n’est pas Macron qui a inventé Trump, Poutine et Xi Jinping.
Ce n’est pas lui qui explique la nonchalance quasi générale des Européens face aux défis économiques, technologiques et géopolitiques qui sont lancés au Vieux Continent.
Ce n’est pas lui non plus qui est à l’origine de la vague populiste qui déferle dans l’ensemble du monde occidental, disloque nos classes politiques et transforme en une angoissante peau de chagrin les valeurs de liberté, de solidarité et de respect de l’État de droit qui ont fondé il y a quatre-vingts ans notre retour à la civilisation.
La prétendue maltraitance psychologique de Laurent Berger ne justifie pas le refus général et obstiné de la réforme des retraites. La gestion dramatiquement maladroite de la dissolution ne rend pas compte de l’incapacité croissante du peuple de France à produire une majorité de gouvernement responsable et raisonnable.
Et c’est bien notre tenace refus de réduire, fût-ce marginalement, la voilure des gratifications sociales qui fait d’un prophète sans armes et sans argent le barde d’Astérix de la communauté internationale.
La vérité, ce n’est pas qu’Emmanuel Macron, avec ses défauts et ses qualités, que Domenach et Szafran se gardent bien de minimiser, a fui les bons combats mais qu’il n’en a jamais gagné aucun ! Sa tragédie n’est pas réductible à son dossier personnel. C’est celle d’un chef incapable de gérer un décalage devenu abyssal entre les attentes impérieuses d’un pays et ses besoins réels.
Avec l’émigré Mouloud et le ploutocrate Bernard Arnault, Emmanuel Macron est l’un des trois boucs émissaires que nous nous sommes donnés pour nous mentir à nous-mêmes. Par ce qu’elle est coupable de tout, la Macronie innocente tout le monde. Un déni de réalité peut toutefois en cacher un autre.
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Celui du président potentialise celui des Français. Ses travers psychologiques ont été l’alibi complaisant d’une défaillance historique qui dépasse le prince qui nous gouverne et qui a, hélas, tout lieu de lui survivre. Le réveil sera rude.
* La Littérature de l’âge baroque en France – Circé et le paon, de Jean Rousset, José Corti, 1953.

ℹ️ Néron à l’Elysée ; Nicolas Domenach et Maurice Szafran, Albin Michel, 256 pages.