« Bugonia », « La Voix de Hind Rajab », Je n’avais que le néant – « Shoah »... Notre sélection cinéma de la semaine

Notre sélection cinéma de la semaine.
LTD/DR

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Jusqu’où ira le cinéaste Yorgos Lanthimos, chouchou des festivals internationaux depuis son prix à Cannes en 2009 pour Canine ? Un an après les sorties françaises de Pauvres Créatures (Lion d’or 2023 à Venise et oscar de la meilleure actrice 2024 pour Emma Stone en 2024) et de Kinds of Kindness (prix d’interprétation masculine à Cannes l’an passé pour Jesse Plemons), il convoque ces deux acteurs pour présenter un remake de Save the Green Planet !, film de 2003 du cinéaste sud-coréen Jang Joon-hwan.
Soit, commandé par le studio sud-coréen CJ ENM, un pur film de genre à la réputation solidement établie et qui raconte le kidnapping d’un PDG par un homme ivre de vengeance qui l’accuse ni plus ni moins que d’être un extraterrestre infiltré aux intentions belliqueuses et destructrices.
Si chez Lanthimos et son scénariste Will Tracy le PDG devient, sous l’apparence d’Emma Stone, une PDG, le remake s’avère néanmoins d’une assez grande fidélité sur le fond et la forme : comme son modèle, Bugonia se veut tout à la fois un film gore, une œuvre de science-fiction, un polar déjanté, une farce aux grosses ficelles et un mélo assumé. Sans oublier, et peut-être avant tout, une fable écolo pas toujours très légère mais assurément efficace par la radicalité de son propos final, que l’on se gardera bien de raconter ici.
La PDG d’Auxolith, Michelle Fuller (jouée par Emma Stone, qui de film en film devient manifestement l’égérie et la souffre-douleur préférée de Lanthimos) déploie de fait un cynisme sans égal pour s’enrichir au détriment de la Terre et de ses habitants. Teddy (Jesse Plemons, toujours aussi inquiétant en homme a priori ordinaire) a beau jeu de lui en vouloir à mort et de l’enlever, persuadé que la jeune femme est une Andromédienne, une extraterrestre.

Lanthimos se livre ainsi à un jeu de massacre sans retenue et dont personne ne sort indemne, y compris Emma Stone sur laquelle se déchaîne son kidnappeur au point de lui raser le crâne, de l’enchaîner sur son lit et de lui faire subir mille tourments pour l’amener à collaborer.
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Fidèle à son éthique de la provocation et des scènes chocs, le cinéaste multiplie les renversements de situation et les incursions dans des univers parallèles ou supposés tels, avec parfois une verve digne des frères Coen. Avec également le risque d’apparaître comme un démiurge qui regarde de très haut ses « pauvres créatures » humaines se débattre dans des labyrinthes sans issue.
Bugonia se termine par une ultime séquence saisissante et totalement désabusée rythmée par la voix de Marlene Dietrich qui chante le tube de Pete Seeger Where Have All the Flowers Gone ? Et le spectateur, lui, est alors en droit de se demander où va Yorgos Lanthimos avec ce film dont on découvre sans surprise qu’il est coproduit par Ari Aster, le réalisateur d’Eddington, cette autre satire aux mêmes allures incertaines de bateau ivre.
En janvier 2024, des bénévoles palestiniens du Croissant-Rouge établis en Cisjordanie et chargés de répartir les secours vers Gaza reçoivent l’appel d’une fillette de 5 ans, Hind Rajab, seule survivante à bord d’une voiture visée par des tirs israéliens…

Cette histoire, celle des heures bien trop longues qu’il a fallu pour « coordonner » avec les Israéliens l’envoi d’une ambulance vers Hind Rajab, est vraie et documentée. Kaouther Ben Hania (Les Filles d’Olfa, La Belle et la Meute) en tire une reconstitution d’autant plus glaçante qu’elle utilise les bandes-son réelles de l’appel de la petite Gazaouie terrorisée. Ce dispositif « docu-drame », grand prix du jury au festival de Venise, est éprouvant : on entend la vraie voix de la vraie Hind Rajab encore vivante, sa prière, son supplice.
Il scelle une dimension politique qui peut déranger mais que le film assume, dramatisant ces instants tragiques pour mieux les dénoncer. Avec tact, il interroge au passage notre impuissance face au conflit en cours, face à tous les documents violents largement partagés sur les réseaux sociaux sans modifier le sinistre cours des choses. Autant de miroirs brisés qui font ici un film puissant, nécessaire, dur, fièrement dressé contre l’aveuglement de la guerre.

Je n’avais que le néant – « Shoah » par Lanzmann de Guillaume Ribot est un bien curieux objet cinématographique. Mettant ses pas de documentariste dans ceux de Claude Lanzmann et de son monument mémoriel Shoah, l’auteur aboutit à un film que l’on rêve de voir diffusé dans tous les collèges et lycées, à l’heure où les consciences semblent de nouveau vaciller. Car ce film s’adresse d’abord peut-être à ceux qui n’ont jamais vu l’œuvre à laquelle il fait référence.
Reprenant la trame de Shoah, le film de Guillaume Ribot s’appuie également et fort judicieusement sur Le Lièvre de Patagonie, le merveilleux livre de souvenirs de Lanzmann dans lequel ce dernier revenait entre autres sur les nombreux doutes, difficultés, obstacles et mésaventures rencontrés durant la préparation et le tournage de ce film-fleuve. Comme si Lanzmann lui-même nous prenait par la main pour nous conduire vers son propos, sa méthode et ses images.
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Un exercice brillant de pédagogie et de transmission qui est au cœur de sa démarche cinématographique. Et des chutes du film sont également convoquées pour parachever l’ensemble. Rien ne peut à l’évidence remplacer l’expérience indispensable que constitue la vision de Shoah et, ne les oublions pas, des autres films complémentaires que tourna le cinéaste (Sobibor, Le Dernier des injustes, Les Quatre Sœurs…). Mais le travail de Guillaume Ribot doit être salué comme celui d’un passeur inspiré et profondément bénéfique.