Le meilleur rôle de Blanche Gardin, le dernier opus d'une trilogie au cœur fr l’âge d’or du cinéma égyptien, Mélissa Drigeard s’approprie un fait divers oublié… Nos critiques cinéma de la semaine du 10 novembre 2025.
Blanche comme neige (4⭐/5)
« L’Incroyable Femme des neiges », de Sébastien Betbeder, avec Blanche Gardin, Philippe Katerine, Bastien Bouillon, Ole Eliassen, Martin Jensen. 1 h 42. Sortie mercredi. (Crédits : LTD/Envie de Tempete Productions)
Elle se prénomme Coline, mais c’est à elle toute seule une montagne, qu’elle gravirait et descendrait elle-même sans cesse. Elle n’est rien de moins que bipolaire, ce qui lui va d’autant mieux qu’elle est spécialiste des pôles, à la recherche depuis vingt ans d’un yéti arctique dont elle est bien la seule à croire qu’il n’est pas imaginaire.
Cette improbable scientifique de l’extrême, c’est l’actrice et humoriste Blanche Gardin. Elle est à l’affiche du neuvième long-métrage de Sébastien Betbeder, passé maître dans l’art de filmer les pas de côté et autres chemins de traverse empruntés par des héros guère héroïques mais profondément humains et touchants (Deux Automnes trois hivers, Marie et les naufragés, Tout fout le camp…).
Tout juste quittée par son compagnon, Coline la quadra vient de perdre son travail pour harcèlement et alcoolisme, entre autres. Elle n’a d’autre solution alors que de se réfugier dans son Jura natal auprès de ses deux frères perdus de vue depuis longtemps, Basile et Lolo (Philippe Katerine et Bastien Bouillon, absolument impeccables l’un comme l’autre) et d’y retrouver son amour de jeunesse devenu l’instituteur du village. Coline, littéralement déboussolée, se fracasse contre le mur du réel quand, par exemple, elle fait face à des écoliers et leur raconte très maladroitement sa rencontre avec un ours… Avant que le magnétisme que les pôles exercent manifestement sur elle ne la fasse retourner vers l’immensité des terres immuables du Groenland pour une ultime « aventure ».
Comme à son habitude et pour notre plus grand plaisir, Sébastien Betbeder déroule dans L’Incroyable Femme des neiges un récit où se mêlent instants comiques et moments tragiques ou presque. Le film est à l’image de ses personnages : sans cesse sur le fil d’un rasoir qui s’appellerait mélancolie, sans jamais y tomber vraiment par une sorte de politesse infinie d’un désespoir teinté de malice et de sourires. Le charme opère ainsi par petites touches burlesques.
Sans quitter la neige, on passe d’un Jura souvent sombre et nocturne à un Groenland aux allures de paradis blanc. Tout en croisant sur la banquise deux Inuits définitivement craquants, modernes réincarnations hilarantes de Rosencrantz et Guildenstern. C’est l’occasion pour Betbeder d’un retour dans le Grand Nord neuf ans après y avoir tourné Le Voyage au Groenland et de décrire sans l’ombre d’un exotisme artificiel mais avec respect et bienveillance un pays et son peuple pris entre traditions et modernité. Et l’occasion d’inscrire le personnage de Coline dans un environnement qui enfin lui convient.
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Le film prend alors des allures de conte philosophique loufoque et aérien. Blanche Gardin excelle à incarner ce passage d’un état à l’autre, capable de nous faire rire autant que de nous émouvoir vraiment. Elle franchit avec ce film une étape supplémentaire et sans doute décisive dans son parcours de comédienne.
La star et le complot (3⭐/5)
« Les Aigles de la République », de Tarik Saleh, avec Fares Fares, Lyna Khoudri, Zineb Triki, Amr Waked. 2 h 09. Sortie mercredi. (Crédits : LTD/YigitEken)
Après Le Caire confidentiel (2017) et La Conspiration du Caire (2022), Tarik Saleh parachève une trilogie qui, chaque fois un peu plus, dévoile une société égyptienne gangrenée par l’argent, la corruption, les complots militaires ou religieux. Ici, l’âge d’or du cinéma égyptien des années 1950 et 1960 sert de cadre à son intrigue, avec affiches polychromes, studios et belles bagnoles. Le luxe certain qui habille ce rêve grise les gouvernants autant que le public…
Pointant la mainmise grandissante du pouvoir autoritaire sur cette industrie, le réalisateur invente George Fahmy (Fares Fares, charmeur en diable), une star populaire aimée de tous, de confession chrétienne, héros renversant comme un clown perdu dans un film noir. Contraint sous la menace de jouer un rôle à la gloire du président, nommé Sissi, le comédien est alors assez fou pour entamer une liaison avec l’épouse d’un ministre.
Ces péripéties inspirent à Tarik Saleh – cinéaste résidant en Suède et persona non grata en Égypte – un tableau sans concession où certains descendants de Nasser bradent les idéaux de la République, censurent la liberté, conspirent en faveur d’un avenir gris et maussade. Empruntant au suspense, la mise en scène met le public sous pression avant le bouquet final, grand spectacle inspiré par l’attentat contre le président Sadate. La part de comédie italienne, un temps prometteuse avec Lyna Khoudri en starlette maison, s’évanouit alors au profit du soin déployé pour dépeindre une réalité politique violente, vénéneuse, où la paranoïa l’emporte et la satire parachève un thriller efficace.
Quand les filles montent au braquo (3,5⭐/5)
« Le Gang des Amazones », de Mélissa Drigeard, avec Izïa Higelin, Lyna Khoudri, Laura Felpin, Kenza Fortas et Mallory Wanecque. 2h05. Sortie mercredi. (Crédits : LTD/Marine Danaux/CHEYENNE FEDERATION /FRANCE 2 CINEMA - BENUTS)
La genèse du Gang des Amazones, c’est l’histoire d’un étonnement. Pourquoi cette histoire vraie de braqueuses de banques, actives dans la région d’Avignon entre 1989 et 1990, est-elle si longtemps restée cantonnée à la rubrique « fait divers » ? La réalisatrice Mélissa Drigeard s’est donc attelée à l’écriture et à la réalisation d’un polar pour raconter ces cinq jeunes femmes, surnommées par la presse de l’époque « les Amazones ». Des motivations de leur premier braquage jusqu’à leur procès retentissant, on suit ainsi l’équipée formée par Hélène (Izïa Higelin), Laurence (Laura Felpin), Carole (Mallory Wanecque), Katy (Lyna Khoudri) et sa sœur Malika (Kenza Fortas).
Si le quotidien de chacune est différent, leurs vies ont en commun d’être exposées à une violence banalisée et multiforme. Alors quand Hélène, qui élève seule ses trois enfants, se voit obligée de rembourser un trop-perçu de la CAF, plutôt que de recourir à la prostitution ou au trafic de drogue, elles décident d’aller prendre l’argent là où il est : dans les banques. Une pour toutes et toutes pour une ! Mais, comme les histoires d’amour, les histoires de braquage finissent mal en général…
Chronique sociale
Pour incarner cet épisode méconnu du grand banditisme, le casting brille par sa solidité : les expérimentées Lyna Khoudri et Izïa Higelin y sont entourées de Kenza Fortas, Laura Felpin et Mallory Wanecque, chacune disposant d’un temps suffisant pour que leur portrait soit complet. Toutes portent le film avec talent et offrent une perspective neuve. Car dans ce genre historiquement très masculin, du Clan des Siciliens à La French, leur performance collective a tout d’une appropriation naturelle de ses codes. Lyna Khoudri, interprète de la cheffe du gang, confie ainsi son plaisir :
« Les scènes de braquage, c’est un niveau d’adrénaline qu’on atteint rarement dans le cinéma, c’était jouissif à tourner. Il y a aussi cette scène devant un miroir, avec une veste militaire ; c’est un clin d’œil à Robert De Niro dans Taxi Driver mais aussi à Vincent Cassel dans La Haine. J’aime beaucoup cette scène. »
Entre polar haletant et chronique sociale émouvante, Mélissa Drigeard tient fermement à l’authenticité et à la dimension collective de son récit. On saluera ainsi le refus de sacrifier le développement d’un personnage au profit d’un autre, de favoriser la star Lyna Khoudri aux dépens de la novice Mallory Wanecque, ou encore le choix de ne monter finalement que trois des sept séquences de braquage tournées.
« Je voulais parler de ces cinq femmes, sans fard et sans non plus en faire quelque chose de spectaculaire, explique Mélissa Drigeard. Le sujet du film reste avant tout la misère sociale et affective et ce qu’elle engendre. On a travaillé avec sérieux, main dans la main, avec les vraies Amazones comme avec les actrices, en faisant très attention à ne pas faire un film qui serait ostracisant, “girly”, un peu immature. On l’a fait au premier degré, sans être trop démonstratifs. Ces cinq actrices sont formidables, elles sont chargées émotionnellement mais gardent cette pudeur-là. »
Mère courage (4⭐/5)
« Six Jours ce printemps-là », de Joachim Lafosse, avec Eye Haïdara, Jules Waringo, Leonis Pinero Müller. 1h32. Sortie mercredi. (Crédits : LTD/films du losange)
Après un formidable film sur un fait divers glaçant (Un silence, avec Daniel Auteuil et Emmanuelle Devos), le talentueux cinéaste belge Joachim Lafosse s’empare d’un souvenir d’enfance pour brosser le portrait d’une mère de famille victime d’un déclassement social, avec Six Jours ce printemps-là.
Durant une semaine de vacances, Sana (Eye Haïdara, absolument impeccable comme l’ensemble du casting), une jeune femme paumée, squatte avec ses jumeaux et son nouveau compagnon la villa tropézienne et hyper luxueuse de ses ex-beaux-parents dont l’accès lui est théoriquement interdit. La totale réussite de ce film aux allures modestes réside dans la façon dont il parvient à restituer la violence sociale que subit Sana : loin de nous la montrer de façon explicite et démonstrative, le cinéaste multiplie habilement les signes extérieurs qui en sont la manifestation. La maison devient ainsi un lieu faussement rassurant et vraiment inquiétant tant elle finit par symboliser l’illégitimité totale de l’héroïne.
À claires voix (4⭐/5)
« On vous croit », de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys, avec Myriem Akheddiou, Laurent Capelluto, Natali Broods, Ulysse Goffin. 1 h 18. Sortie mercredi. (Crédits : LTD/LTD/jour2fete)
Le film de procès est en soi un genre cinématographique. Avec On vous croit, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys apportent une pierre très singulière à cet édifice. En 1 h 18 chrono, ils restituent sous nos yeux une audience dans le bureau d’une juge où sont rassemblés six personnages : la mère, Alice, le père, leurs deux avocates et celui de leurs deux enfants (soit trois véritables avocats belges) et la juge. Tandis que le père, soupçonné d’inceste, demande un droit de garde, les enfants ne veulent plus jamais entendre parler de lui.
Évitant tous les pièges du sujet dans l’air du temps et du traitement compassionnel, les deux cinéastes illustrent un véritable propos en se concentrant sur ce qui se dit dans le bureau de la juge. Mais avec une attention particulière et remarquable sur l’effet que produisent les paroles sur ceux qui les écoutent : fébrilité de la mère (Myriem Akheddiou) et accablement du père (Laurent Capelluto), notamment. Le « on vous croit » du titre prend alors tout son sens, et on ne saurait reprocher au film cet aspect militant.