ENTRETIEN — Dans la peau d’une Gilet jaune, l’actrice de 48 ans opère un retour remarqué avec « Les Braises ». Rencontre avec une star qui n’a pas peur de douter.
Silence, elle tourne ! Après une absence qui n’aura pas duré si longtemps – elle a accouché il y a un peu plus de deux ans d’un petit Hiro –, Virginie Efira est bien partie pour reprendre son rythme d’actrice parmi les plus demandées du cinéma français. Pour ses retrouvailles avec le public, avec Les Braises, elle apparaît à la fois familière et surprenante, sans doute moins « blonde » et moins pimpante qu’on ne l’attendrait mais assurément juste et émouvante dans le rôle de Karine, qui se jette à corps perdu dans le mouvement des Gilets jaunes sans voir que son engagement militant met son couple en péril.
Le film est porté par un réalisme social plus marqué au regard de ceux que l’actrice a eu coutume de tourner. « J’ai quand même fait pas mal de films sociaux et ceux de Justine Triet montrent bien que les sentiments, le corps, le temps, tout ça, c’est politique ! » répond l’actrice d’origine belge, venue au cinéma sur le tard après avoir été animatrice de télévision et reléguée, un temps, à des comédies dites romantiques.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Qu’est-ce qui vous a menée et décidée à interpréter ce personnage de Gilet jaune dans Les Braises ?
VIRGINIE EFIRA — Qu’est-ce qui vous a menée et décidée à interpréter ce personnage de Gilet jaune dans Les Braises ?
Pour moi, ce n’est jamais le personnage en soi qui décide d’un projet. Ce qui compte, c’est ce que le film regarde et dit. Dans le cas des Braises, la représentation du mouvement des Gilets jaunes impliquait beaucoup de choses assez passionnantes que l’on n’avait jamais encore vues dans un film de fiction populaire, accessible. Il donne à voir les résonances de ce mouvement dans une sphère plus intime. Mon personnage nous pose la question de tout ce qu’implique son engagement tardif. Ce sont ces endroits de regard que je trouvais intéressants. Puis, très vite, s’est posée une question de légitimité. Je me souviens d’avoir eu cette pensée… Est-ce que j’ai le droit ? Est-ce que c’est juste de me voir dans ce film ? Alors que, évidemment, un acteur joue des personnages. Si j’étais censée ne jouer que des gens ayant mon pouvoir d’achat ou partageant mes opinions, ça serait un peu pauvre !
Comment avez-vous résolu ce doute ?
D’abord d’une façon un peu lâche, en me disant que c’était le problème du metteur en scène ! Mais surtout par l’idée qu’il y avait là, pour moi, une possibilité d’incarnation et une valeur symbolique forte. Je trouvais ça beau et juste de représenter cette lutte et ces femmes du mouvement que j’ai rencontrées, qui me validaient.
Il y avait aussi, peut-être, un désir d’être là où on ne vous attend pas ? De casser une image glamour ?
Je ne m’interroge pas trop sur cette résonance, ce serait un leurre de ne pas voir que le cinéma est aussi une industrie. Et puis, sans que personne me force, j’aime jouer la carte du glamour… J’en éprouve même une sorte de plaisir parfois coupable, parfois très décomplexé. Ce n’est pas opposé au fait d’avoir des idées, une conscience, une morale, une éthique.
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Alors que dans Les Braises, l’enjeu est d’être crédible dans une histoire sociale, réaliste. Est-ce qu’une Gilet jaune blonde à la Efira n’aurait pas été vraisemblable ?
Oui, c’est pour ça que je me suis posé des questions. Toucher à ma couleur de cheveux, beaucoup de metteurs en scène y ont déjà pensé et moi, j’ai toujours eu tendance à dire « non merci, ça va aller »… Comme tous les acteurs, j’ai peu de goût pour la grosse transformation, je me méfie des accessoires de composition, car j’ai besoin de trouver une résonance intime qui va avec mon apparence dans la vie. Mais je vois bien qu’il y a une limite à toujours vouloir brouiller les frontières entre le réel et la fiction. D’autant que le blond que j’ai, travaillé avec des petites mèches, il me coûte un certain prix et il me prend du temps. Ce temps n’est pas celui du personnage de Karine, elle a autre chose à foutre ! Et puis il y aurait peut-être eu une forme de vulgarité à vouloir imposer ma couleur habituelle. Au moment où je vous parle, j’ai quand même deux personnes qui sont là pour me maquiller et me coiffer !
Pour construire votre personnage, vous dites être allée à la rencontre des Gilets jaunes…
Oui, bien sûr, mais ce n’était sûrement pas dans l’optique de les essentialiser, du genre « ah, voilà, le Gilet jaune, cette espèce incroyable »… Plus en tant que citoyenne qu’en tant qu’actrice, c’était quelque chose d’avoir accès à ces longs moments d’entretien avec des femmes ayant vécu l’expérience militante. Cet engagement leur coûtait souvent davantage parce que leur précarité est plus importante. Et puis il y a la question des enfants, de l’éducation, du temps qui manque. Je ne sais pas si ces choses-là sont vraiment restituées dans le film, mais elles m’ont fait réfléchir sur l’engagement d’un corps qui découvre un collectif plus grand que soi, et qui s’engage dans les manifestations avec tout ce que cela implique de joie et de peur. Et d’absence de peur, car il y a aussi l’adrénaline, le plaisir.
Si on ne pouvait se mobiliser que là où on est, on n’irait pas très loin non plus.
Le film montre que son engagement la révèle, l’accomplit, c’est plutôt positif, joyeux…
Oui. D’ailleurs, c’est ce que j’ai ressenti en rencontrant ces femmes. La joie pour elle de pouvoir raconter leur expérience, et pour moi de les écouter, leur poser des questions. Non pas pour m’en servir dans le jeu ou me raconter que je peux être comme elles, mais parce que ça se dépose quelque part en vous…
Comment aviez-vous perçu le mouvement des Gilets jaunes quand il est survenu ?
Comme beaucoup de gens, j’ai perçu une crise du lien et, aussi, une pulsion de vie à l’endroit du collectif et où les gens peuvent se dire enfin « OK, on n’est pas seuls ». Mais quand on a soi-même pris des chemins plus douillets, que vaut cette impression de lucidité par l’information ? Je me souviens de discussions, j’ai presque honte de le dire, avec des amis qui me parlaient de l’État policier. Moi, je leur disais « mais de quoi tu parles, on est en démocratie » ! Après, j’ai pu constater des faits qui ne sont pas de l’ordre de l’opinion, une justice sociale inopérante, une justice fiscale catastrophique. Qui pourrait contester ces faits ?
Qu’est-ce qui vous révolte aujourd’hui, vous donne envie de manifester ?
Quantité de choses ! Ce qui me révolte le plus en ce moment, c’est la manipulation des récits et tout ce qui nous ramène au populisme ambiant. Après, je ne suis pas issue d’une culture plus mobilisée que ça. Mon éducation était pourtant assez politique, notamment par mon père, médecin hématologue. Il a toujours travaillé dans le public, jamais dans le privé. Il avait une droiture sociale. Le militantisme n’a jamais été vraiment présent non plus. Je me rappelle être allée dans une manifestation en soutien aux intermittents quand leur statut était menacé. Je voyais bien qu’on rigolait un peu que je sois là. Mais si on ne pouvait se mobiliser que là où on est, on n’irait pas très loin non plus.
Qu’avez-vous ressenti quand vous avez été l’objet d’une polémique sur votre légitimité pour incarner Gisèle Halimi dans Hors la loi, de Pauline Bureau ? Qu’avez-vous ressenti quand Charlotte Gainsbourg l’a été à son tour pour Gisèle, de Lauriane Escaffre et Yvo Muller ?
En ce qui me concerne, j’étais surprise car, bien sûr, la représentation, c’est important, je suis très vigilante là-dessus. Cette question de la légitimité, je me l’étais posée sur les Gilets jaunes. Cela interroge de voir des gens bien habillés parler au nom des autres. Je ne sais jamais si on fait bien ou mal. Mais cela ne m’avait même pas effleurée à propos de Gisèle Halimi ! J’étais prête. Après coup, j’ai pensé que si le film s’était tourné, ce qui n’a pas été le cas, je l’aurais fait quand même. Car cette polémique, c’est de l’essentialisation.
Renvoyer les acteurs à leur passeport, comme s’il fallait être algérien pour jouer un Algérien, c’est une pensée étroite et dangereuse. La polémique à propos de Charlotte – je la connais donc je ne veux pas me positionner trop directement en public – est différente, survenue pour d’autres raisons2. D’une manière générale, je ne pense pas qu’on soit obligé d’épouser toutes les questions soulevées par son personnage, ni qu’il faille aller chercher des fachos pour jouer des nazis. Mais si tu joues un personnage engagé et que tu fais des déclarations à l’opposé total, là, oui, ça brouille un peu les trucs.
Révolte intime (4⭐/5) Employée d’une usine agroalimentaire, Karine s’investit dans le mouvement des Gilets jaunes sans que Jimmy, son mari chauffeur routier, y trouve à redire. Mais l’éveil politique de cette mère de famille, aussi exaltant soit-il, n’est pas sans risques… Déjouant les clichés trop attendus, Thomas Kruithof retrace, au fil d’un scénario minutieux et documenté, les péripéties vécues par certains manifestants au cours de leur mobilisation fin 2018 et début 2019. Ce faisant, par la fiction, il questionne avec tact la notion d’engagement et de collectif sur les plans politique, social, mais aussi familial. Porté avec justesse par deux protagonistes investis et émouvants – Virginie Efira tout à son art d’être à la fois solaire et spontanée –, le film captive en dépit d’une lecture qu’on pourrait trouver un peu binaire, prônant la droiture de son héroïne contre la mauvaise foi, pourtant avérée, des forces de l’ordre, de certains médias et d’un pouvoir en place à la limite de l’autisme. Quand le malentendu national finit par contaminer la sphère familiale, le film nous renvoie subtilement à nos propres doutes et tiraillements, quand il faut finir le mois, sauvegarder des équilibres précaires sans sacrifier nos indignations citoyennes. Soulevant de vraies questions sans verser dans la caricature, cette dramatisation paraît, somme toute, de bonne guerre.
Les Gilets jaunes au cinéma
Dans « Dossier 137 », de Dominik Moll, Léa Drucker joue le rôle d'une enquêtrice de l'IGPN. (Crédits : LTD/Fanny de Gouville // Modds - Fanny de Gouville)
C’est surtout au détour de documentaires que les Gilets jaunes se sont vus, à ce jour, invités sur grand écran, et ont enfin pu être représentés autrement que par des reportages à vif focalisés sur les manifestations les plus violentes. Sans compter les insinuations systématiques d’éditos associant la crise du pouvoir d’achat à des pulsions présumées fascistes ou antisémites. Dès 2019, J’veux du soleil, de Gilles Perret et François Ruffin, suit l’ex-Insoumis dans la France des ronds-points occupés à la rencontre de Français qui, plus simplement, expriment leurs difficultés, griefs et attentes.
De même, l’année suivante, Un peuple, d’Emmanuel Gras, permet de prendre du recul et d’écouter des travailleurs sous-payés qui, à l’instar de Karine dans Les Braises, découvrent la force du collectif. En 2022, Les Voies jaunes, de Sylvestre Meinzer, met en avant l’esprit sincère de la mobilisation alors qu’Un pays qui se tient sage (2020), de David Dufresne, interroge plus frontalement les violences policières et le rôle discutable de l’État. Côté fiction, fin 2021, dans sa comédie savoureuse La Fracture, Catherine Corsini met en scène un hôpital parisien où les personnages sont tous à bout de nerfs au soir d’une manifestation de Gilets jaunes. Le 19 novembre, dans la foulée des Braises en salles dès mercredi avec son héroïne en Gilet jaune, sortira Dossier 137, de Dominik Moll, avec Léa Drucker dans le rôle d’une enquêtrice de l’IGPN chargée de démêler les circonstances exactes d’un tir de LBD… ayant blessé gravement un manifestant.
(1) Virginie Efira a été accusée d’être trop « blanche » sur les réseaux sociaux pour incarner la célèbre avocate franco-tunisienne.
(2) Charlotte Gainsbourg a quant à elle été mise en cause pour sa défense un peu trop marquée d’Israël et donc incompatible avec les convictions propalestiniennes de Gisèle Halimi.