Les ronds-points des "Gilets Jaunes", des fabriques quotidiennes de solidarités

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IDEE. Regards impressionnistes d'un géographe sur le rond-point, phénomène urbain, café métropolitain et « parlement du peuple ». Par Luc Gwiazdzinski, Université Grenoble Alpes

En 2005, dans Le territoire du rien, le philosophe Jean‑Paul Dollé considérait qu'il était

« urgent d'inventer une politique de l'événement, c'est-à-dire d'affirmer un désir d'agir avec les autres pour ouvrir le champ du possible et interrompre la répétition immuable du temps et de la servitude ».

Treize ans plus tard, des femmes et des hommes lui ont répondu sur les lieux mêmes des « anti-villes fabriquées plutôt que construites ».

En novembre 2018, les « gilets jaunes » ont « surgi » dans l'espace public et sur les écrans : ouverture des barrières de péages autoroutiers, manifestations et occupations.

Au fil des semaines, les femmes et les hommes en jaune se sont notamment appropriés les ronds-points des zones péri-urbaines, les transformant en lieux de vie, places publiques, nouveaux médias, dispositifs d'entraide, ateliers de formation et d'éducation populaire. La géographie ne peut rester insensible à ces émergences, là où on ne les attendait pas.

Révélateur de la colère et de la France « moche »

On a déjà dit la force du gilet technique couleur citron, qui a rendu visibles les « invisibles » et révélé les urgences. En s'appropriant les lieux de transit d'un territoire « métropolisé », en bloquant les autoroutes, comme autrefois on bloquait les rues de nos villes, le mouvement a également mis en évidence le changement d'échelle de nos espaces de vie quotidiens et donné un visage à « l'outre-ville ».

Ce faisant, les gilets jaunes ont pointé les « ronds-points », symboles proliférants d'une « France défigurée » ou « moche » - avec ses lotissements monotones, ses rocades, ses friches et ses bazars commerciaux périphériques. En quelques mois, ils ont réussi le miracle de transformer des objets techniques inhospitaliers en lieux dignes de figurer dans une nouvelle « mythologie ».

Le mouvement a également mis en évidence le changement d'échelle de nos espaces de vie quotidienne. Luc GwiazdzinskiAuthor provided

L'émergence des parlements du peuple

L'occupation fait écho à d'autres mobilisations, occupations de bâtiments, de portions de territoires et d'expérimentations. On pense aux mouvements d'occupation tels que Occupy Wall Street, Indignados, le Printemps érable du Québec, le Printemps arabe, la « Révolution des parapluies » à Hong Kong ou « Nuit debout » en France.

Elles renvoient également à d'autres formes d'occupations et de résistances territorialisées contemporaines, de « communs oppositionnels » comme les Zones à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes, le barrage de Sivens, la « Ferme des mille vaches », le Center Parc de Roybon en Isère, les squats, voire les actions de « guérilla jardinière ».

Les « gilets jaunes » proposent de nouveaux modèles d'occupation en résonnance avec les mobilisations de cette dernière décennie. Luc GwiazdzinskiAuthor providedBannière « Coluche revient » aperçue à de nombreuses manifestations « gilets jaunes », l'humeur est à la camaraderie et à l'humour. Luc GwiazdzinskiAuthor provided

Venus des communes alentours, souvent vidées de leurs services, les gilets jaunes ont créé là de nouveaux cafés métropolitains, « ces parlements du peuple » d'Honoré de Balzac. Ici, la convivialité est de mise.

Il y a toujours une main tendue, un mot de bienvenue et un café pour briser la glace. Le site est ouvert et les panneaux disposés en amont invitent les automobilistes à s'arrêter. Avec sa cabane, sa table et ses sièges, le rond-point est un dispositif de l'hospitalité. On a l'impression d'être à la bonne échelle, une sorte d'entité anthropologique de base : « agora » de quelques mètres carrés réunissant une cinquantaine de personnes. La taille semble idéale pour pouvoir se parler, communiquer par gestes, se toucher : « le rond-point est important car on n'échange pas qu'avec les mots ». Ici émerge une urbanité « émotionnelle » bien plus que fonctionnelle.

Esthétique mondialisée de la bricole

Sur les ronds-points nous voyageons immobiles dans une esthétique mondialisée de la bricole, de la récupération et du recyclage. Il y a de la cabane de l'enfance, du cirque, de l'atelier artisanal, du jardin ouvrier dans ce bric-à-brac de palettes, de tourets et de panneaux qui stimule les imaginaires.

Au fil des mois, les ronds-points sont passés du statut de « camp de base » à celui de lieu habité, confortable et visible. Au début du mouvement, ils étaient parfois occupés 7 jours sur 7 et 24h sur 24. Désormais, ils s'animent surtout en fin de journée, le soir des assemblées hebdomadaires et le samedi, rendez-vous des manifestions et des actions.

Au sein de ces espaces nous voyageons immobiles dans une esthétique mondialisée de la bricole. Luc GwiazdzinskAuthor providedAu fil des mois, les ronds-points sont passés du statut de « camp de base » à celui de lieu habité, confortable et visible. Luc GwiazdzinskAuthor provided

Le rond-point est ainsi devenu un « espace public » au sens politique du mot autour des « Assemblées générales », des recueils de « Cahiers de doléance » et des débats. Là, en plein air, dans le bruit et au milieu de la circulation, on assiste au passage d'un « espèce d'espace » géographique en « espace idéologique et politique plébéien » au sens de Jurgen Habermas, une sorte de « commun oppositionnel », cette expérience sensible, à la portée fortement émancipatrice où les affects sont présents.

Un média et un totem

Ici dans la proximité s'expérimente un « processus instituant d'autonomie individuelle et collective » comme l'écrit Cornélius Castoriadis. Des assemblées générales hebdomadaires, animées à tour de rôle, rythment la vie du site. Ici les décisions sont prises à main levée. Sur les ronds-points les gilets jaunes rejettent toute hiérarchie, désignation de chef ou porte-parole autoproclamé. C'est la limite et la force d'un mouvement insaisissable en mutation permanente. Du local au national, l'autonomie est vécue et revendiquée.

Le lieu est aussi le média et le totem positif du mouvement, celui dont les gilets jaunes ont la maîtrise, contrairement aux médias « mainstream » dont ils se méfient. La qualité de l'aménagement exprime ce qui est vécu là :

« Le rond-point, on en est fier. C'est notre image ».

Le lieu est aussi le média et le totem positif du mouvement. LucAuthor provided

La production de tracts ou plaquettes et leur distribution contribuent au rayonnement du lieu tout comme les panneaux qui disent le mouvement et son évolution : de « Macron démission » en novembre au « Casse des services publics : ça suffit » en août.

Afin de voir et d'être vus, les gilets jaunes préfèrent vivre leurs assemblées sur le rond-point plutôt que dans une salle. Ils fabriquent un lieu qui les façonne en retour, au risque de l'enfermement : « on n'avancera pas si on reste entre nous sur le rond-point ». Cet aller et retour entre « nous » et les « autres », le rond-point et le « dehors » est devenu vital.

Dispositif solidaire

Le rond-point est un « dispositif » au sens de Foucault c'est-à-dire « un ensemble hétérogène constitué de discours, d'institutions, d'aménagements architecturaux, de règles et de lois, etc. »

Les discours sont construits collectivement, résumés et exposés sur les panneaux, détaillés sur les tracts et partagés sur les réseaux sociaux. Des institutions - au sens de croyances et modes de conduite institués par la collectivité se sont élaborées.

Apprentissage et parole militante vont de pair. Luc GwiazdzinskiAuthor provided

Les modestes aménagements architecturaux sont constamment améliorés et des « règles » sont même édictées : interdiction d'alcool, port du gilet, fonctionnement des Assemblées générales.

La solidarité, la « fraternité » et l'entraide ne sont pas feintes : emplois trouvés pour les uns, papiers remplis pour les autres (retraite, assurance maladie...) et autres services quotidiens font de nombreux ronds-points des pôles d'entraide et de services gratuits. Le rond-point forme ainsi une « communauté d'expérience », de transformation permanente et non un dispositif matériel immuable. C'est aussi un lieu d'intensité humaine, de « synergies » et non un simple rassemblement.

« Ici on apprend tous les jours »

Sur le rond-point bricolé se déploie une fonction particulière de lieu de formation et d'apprentissage par le faire, un « territoire apprenant » où tous les acteurs contribuent au processus, de manière informelle ou à travers des ateliers thématiques sur le pouvoir d'achat, les retraites ou le Référendum d'initiative citoyenne.

Le rond-point forme aussi une communauté d'expérience. Luc GwiazdzinskiAuthor providedPréparation des thèmes de la rentrée. Luc GwiazdzinskiAuthor provided

« Ici on apprend tous les jours » se réjouit Pascale sur un rond-point. Cette constellation de lucioles des bords de routes tisse quotidiennement un lien concret entre « fin de mois » et « fin du monde », et invente de nouvelles formes d'éducation populaire.

Les ronds-points qui résistent sont des lieux à étudier et investir. Dotés d'un formidable potentiel d'urbanité, ils sont capables de nourrir les réflexions en cours sur le « design de l'action publique » des collectifs et de la politique qui partirait de la base. À la question « Où, quand et comment faire ville et société aujourd'hui ? » Les gilets jaunes ont répondu par l'invention d'un lieu et d'un dispositif de solidarité ouvert à tous. À suivre.

Les gilets jaunes ont créé un lien concret entre « fin de mois » et « fin du monde ». Luc GwiazdzinskiAuthor provided

The Conversation ________

 L'auteur a publié avec Bernard Floris (et tous les autres) « Sur la vague jaune, l'utopie d'un rond point », Elya éditions, mai 2019.

Par Luc Gwiazdzinski, Université Grenoble Alpes

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 24/09/2019 à 14:55 :
Dans la mesure ou l'état pratique une politique de laisser faire, quelle favorise aussi l'enrichissement personnel des 20% avec l'aide du président du pays, comment peut on imaginer un seul instant que la solidarité se déroule ailleurs.

Comme beaucoup d'autres, nous comprenons actuellement que la personne que l'on élit répond aujourd'hui a des groupements financiers et des intérêts privés plus qu'a ces concitoyens.

Et faire croire qu'il en serait autrement au regard des actions de macron, vous imaginiez (pour ceux qui l'imaginaient) que la population ne s'en rendrait pas compte?!!

Quand un seul homme gagne 10 milliards d'euros en une année, cela se fait bien au détriment des autres?

Du coup, ce qui semble de plus en plus évident, c'est que la démocratie par le vote n'est plus. La solidarité idem, et sans doute un tas d'autres sujet de cette nature.

Il semble aussi a présent que l'état fonctionnant de manière tribale avec un système d'exception dans la responsabilité et une habitude de voir le haut du panier se servir du système et tenant des discours de pseudo émancipation par l'ultra libéralisme arrive donc a sa fin.

La stratégie de l'état d'avoir constitué des oligopoles pour obtenir des marchés a l'extérieur sachant que toutes fortunes se délocalise actuellement, expliquer que les 10% de ceux qui touchent le plus s'extraient de la solidarité nationale est visible, audible et compréhensible de tous.

Du coup il n'est pas illogique que la transformation en mode européen ou des institutions n'ont plus aucun lien avec les citoyens, parler de solidarité me semble de fait un mot que l'on ne peut employer que dans le monde populaire.
a écrit le 23/09/2019 à 8:47 :
En parlant de GJ :


En pleine crise des Gilets jaunes, Edouard Philippe avait promis, en février dernier, que les avantages accordés aux anciens Premiers ministres ne soient plus illimités dans le temps, mais seulement pendant dix ans."Vous allez me dire que c’est trop, moi je vous dis que c’est mieux qu’avant", avait alors justifié le chef du gouvernement sur LCI. Vendredi 20 septembre, la promesse a été maintenue et Emmanuel Macron a signé un décret qui a été publié au Journal officiel dimanche 22 septembre, comme le rapporte le Huffington Post. Seulement le résultat n'est pas à la hauteur des espérances. Le décret prévoit la mise à disposition d’un agent "pour leur secrétariat particulier" qui sera limité à "une durée maximale de dix ans à compter de la fin de leurs fonctions et au plus tard jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge de soixante-sept ans". En revanche, quid de la voiture et du chauffeur ? Leur mise à disposition ne sera pas limitée dans le temps.

Autre grand recul : alors qu'Edouard Philippe avait imaginé un dispositif dont la portée rétroactive éteindrait les avantages en cours depuis au moins une décennie, ça ne sera pas le cas. Le décret prévoit que l’accès à un secrétaire particulier sera octroyé pour une "durée de dix années [...] décomptée à partir de cette publication et sans limites d’âge". Même chose pour le chauffeur et la voiture à vie, alors que le Premier ministre avait pris le soin de téléphoner à ses prédécesseurs pour leur annoncer la fin de leurs privilèges, il a dû se heurter à leur réticence et a donc fait marche arrière. Ainsi, Édith Cresson, Première ministre de mai 1991 à avril 1992, se déplace depuis près de 30 ans avec un chauffeur et une voiture privée. Dans un reportage réalisé par BFMTV, elle avait jugé qu’il s’agissait d’un "léger dispositif (...) parfaitement rentable", tout en admettant "comprendre que les gens se posent des questions".Des questions qui vont sans doute rester sans réponses puisque le nouveau décret leur accorde encore ce privilège. Une nouvelle qui ne devrait pas plaire aux Gilets jaunes qui n'avaient pas manqué de pointer du doigt les nombreux avantages accordés aux anciens Premiers ministres et ministres.
a écrit le 22/09/2019 à 18:36 :
L'on nous explique que nous sommes en guerre économique ; Les Gilets Jaunes face aux gouvernements colabos de la guerre économique sont l'équivalent de la Résistance contre le gouvernement de Vichy.
c'est une réalité, les Gilets Jaunes sont un exemple de courage et de détermination, c'est ca la véritable et très remarquable résistance.
a écrit le 22/09/2019 à 12:37 :
Les resto du cœur sont plus efficaces pour créer du lien social et de la solidarité. Arrêtez de soutenir à bout de bras ces factieux d'ultragauche.
Réponse de le 24/09/2019 à 14:59 :
C'est pourquoi l'europe supprime une bonne partie de subvention aux resto, macron lui c'est l'imposition. Mais dans les deux cas moins d'argent moins de moyens et donc d'humain.

Alors expliquer qu'ils seraient (les restos) efficaces disons que les faits semble difficiles a intégrer. La réalité aussi !

L'exemple que vous donnez, permet aux factieux de faire acter la mystification comme une normalité !

Nous pourrons sans doute le constater au prochain hivers !!!
a écrit le 21/09/2019 à 17:06 :
Plutôt le carnaval des solitudes
a écrit le 21/09/2019 à 14:11 :
... Ouais...Sauf que la caractéristique du Rond-point, c'est de faire tourner en rond. A un moment, il faut bien sortir du Rond-point pour aller quelque part.
Et ils vont où les Gilets Jaunes s'ils ne prennent aucune sortie ? Pas loin, parce qu'ils vont tomber en panne d'essence. Maintenant, si ça leur permet de tromper leur ennui, d'avoir l'impression d'exister, c'est leur problème, le Monde continuera d'avancer, peut-être pas dans la bonne direction, mais au moins il bouge..!
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a écrit le 21/09/2019 à 11:34 :
On a bien compris que la Tribune faisait la promo des GJ...
a écrit le 21/09/2019 à 9:33 :
D'une complaisance invraisemblable... Les Gilets Jaunes avaient UNE revendication pleinement légitime, c'est l'arrêt de la hausse démentielle de la fiscalité sur les carburants . Le reste, comme le RIC, ne l'est pas. Et il y a eu trop de dérives inacceptables autour de leurs actions, violence, exactions, antisémitisme... pour que qui que ce soit de sensé puisse encore les soutenir.
Par ailleurs même s'il s'en est sans doute construit beaucoup plus que nécessaire au détriment d'autres équipements publics, on ne peut pas dire que les rond-points soient moches... du moins tant qu'ils ne sont pas squattés par une mini-ZAD de gilets jaunes. Et puisqu'on parle de ZAD , aucune n'est légitime, qu'il s'agisse de NDDL (tout semble bloqué alors que Nantes a toujours besoin d'un aéroport suffisant vu le développement de cette métropole, la bonne dimension serait celle de l'aéroport de Blagnac), de Sivens (cette région a bel et bien besoin de retenues d'eau et celle qui était programmée n'avait rien de démesuré) ou encore de Roybon, où le Center Parc prévu est à peu près la seule façon de valoriser une zone particulièrement déshéritée et d'y créer une activité économique de faible impact environnemental.
Réponse de le 22/09/2019 à 12:33 :
Les ronds-points, les lotissements monotones aux entrées des villes, les rocades, les friches et les bazars commerciaux périphériques dont parle l'article constituent un ensemble bien moche, qui défigure la France.
C'est le triomphe de la laideur et de l'asphalte dont personne ne se sent responsable, mais nous sommes tous responsables de cette horreur.
Réponse de le 22/09/2019 à 17:53 :
Tout ça existe parce qu'il y a une demande. Les zones commerciales en périphérie n'ont évincé les commerces de centre-ville que parce qu'on y a rendu le stationnement hors de prix voire impossible.
a écrit le 21/09/2019 à 7:33 :
il faut supprimer des ronds points, on n'en peut plus!

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