« Météors », « Nouvelle vague »... Nos critiques cinéma de la semaine
Charlotte Langrand et Aurélien Cabrol

Notre sélection cinéma de la semaine.
LTD/Pyramide Films ; JeanLouisFernandez
Charlotte Langrand et Aurélien Cabrol

Notre sélection cinéma de la semaine.
LTD/Pyramide Films ; JeanLouisFernandez
Affalé sur les banquettes d'un hôtel près de la gare du Nord à Paris, il scrolle sur son portable, une mèche dans les yeux, en attendant sa prochaine interview. On a beau être devenu, en trois ans seulement, la révélation du cinéma français, on n'en reste pas moins un jeune homme de son âge : 23 ans et des bribes d'adolescence encore affleurantes. Lorsque le réalisateur Hubert Charuel, qui lui a offert l'un des rôles principaux de son nouveau film Météors, lui confisque son téléphone, le comédien Paul Kircher déploie soudain son grand corps dégingandé, mi-professionnel mi-détaché, trottine vers ses obligations promotionnelles.
Entre le jeune homme et le cinéma, tout a été très vite. Après un premier « teen movie » (T'as pécho d'Adeline Picault), il crève l'écran, en 2022, dans Le Lycéen de Christophe Honoré, en adolescent perturbé par la mort de son père et les pulsions de son âge. Le rôle lui vaut une première nomination pour le césar de la révélation masculine. L'année suivante, il est le jeune fils de Romain Duris dans Le Règne animal de Thomas Cailley et se débat dans un monde en proie à un virus et des humains en pleine mutation (deuxième nomination...), avant d'incarner, en 2024, un ado fougueux des années 1980-1990 - et fils de Ludivine Sagnier et Gilles Lellouche - dans Leurs enfants après eux, des frères Boukherma, adapté du prix Goncourt de Nicolas Mathieu.
Quatre rôles d'ados pour un acteur autodidacte qui, s'il n'a jamais fait d'école de théâtre, a été logé à bien bonne école : Paul Kircher vient d'une famille où tout le monde est comédien, de sa mère Irène Jacob à son père Jérôme Kircher, en passant par son cadet, Samuel, qui a débuté en 2023 en beau-fils séducteur de Léa Drucker dans L'Été dernier de Catherine Breillat. « Nous ne parlons pas trop de nos films respectifs à la maison, mais j'ai grandi sur les plateaux et dans les loges de théâtre et maintenant je comprends mieux ce que faisaient mes parents ! », dit celui qui a joué au théâtre pour la première fois cette année, en retrouvant Christophe Honoré pour Les Idoles.
Il était sans doute écrit que la jeunesse baignée d'art de Paul Kircher inspirerait les réalisateurs.
Mais ce fan des Strokes, qui s'est d'abord éloigné du cursus familial en optant pour la fac de géographie et en donnant de la voix dans un groupe de musique, a prêté son adolescence à la caméra : « Le travail et la vie quotidienne se nourrissent mutuellement, estime-t-il. Les réalisateurs m'ont emprunté mon adolescence mais ils m'ont beaucoup donné en retour : en m'offrant ces rôles, ils ont partagé avec moi leur jeunesse et leur point de vue sur la vie. C'est une chance. »
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Pour Météors, Hubert Charuel vient de lui faire passer un cap dans sa carrière, avec Mika, son premier rôle de jeune adulte - cette fois sans parents. Avec Idir Azougli et Salif Cissé, il forme un trio d'amis inséparables qui se serrent les coudes alors qu'ils galèrent à trouver leur voie, à Saint-Dizier, en pleine diagonale du vide. Entre bowling, addiction à l'alcool, dépendance amicale, chômage et perspective de travailler pour la « poubelle nucléaire » locale, il va falloir faire des choix courageux pour grandir et ne pas rester sur le carreau...
Après le brillant Petit Paysan, trois fois césarisé en 2017, le réalisateur signe ici un film comico-amer sur une jeunesse à la fois oubliée et perdue, solidaire et drôle mais assurément touchante. « Avant, j'ai joué des ados très centrés sur leurs sentiments intérieurs, mais, là, Mika s'ouvre à l'extérieur et s'inquiète pour son ami qui va mal, il pense que c'est de sa responsabilité de le sauver, analyse-t-il. J'aime ce scénario qui commence comme une ivresse, drôle et euphorique, mais qui tourne au lendemain de soirée qui déchante. »
Paul Kircher endosse ces rôles avec une singularité qui dépasse largement la caricature du « jeune à problèmes » : affichant une virilité délicate et bien dans son époque, cet acteur un brin lunaire, dont le regard s'échappe souvent vers le plafond, cite des modèles aussi éclectiques que Jean Yanne, Jean-Pierre Léaud ou Vincent Lacoste ainsi que les films de James Gray et de Sidney Lumet. Loin de fantasmer sur les Marvel américains, celui qui n'a « aucun plan de carrière » se sent à son aise dans un cinéma français dont il apprécie « les scénarios qui disent quelque chose de leur époque » et « les metteurs en scène aux films très personnels. » Gageons que ces derniers apprécieront aussi de l'accompagner vers l'âge mûr.

Un film en noir et blanc, avec des comédiens inconnus, réalisé par un cinéaste texan, pour évoquer le cinéma français des années 1960 : sur le papier un tel résumé ferait fuir n'importe qui. Et pourtant, on sort de sa projection dans un état euphorique, comme si on avait pris un bain de jouvence, comme si l'enthousiasme communicatif des « jeunes turcs de la nouvelle vague » avait traversé l'écran.
Si le film est en effet centré sur le tournage d'À bout de souffle, il est plus encore le merveilleux portrait d'une génération bien décidée à renverser la table du cinéma de papa. Autour de Godard, caché derrière ses éternelles lunettes noires, ses citations et ses aphorismes dévastateurs, ils sont tous là, penchés sur un film en construction comme des bonnes fées sur le berceau d'un bébé qui va révolutionner le septième art : Truffaut, Chabrol, Rohmer, Rivette et d'autres moins connus, amis et techniciens, comme Suzanne Schiffman, le chef opérateur Raoul Coutard ou l'assistant dévoué Pierre Rissient.
Sans oublier les figures tutélaires de Melville, Bresson et Rossellini, en parrains bienveillants. Robert Linklater filme avec une joie communicative, recréant le film de Godard et son tournage sans jamais sombrer dans la reconstitution figée. Il parvient à faire revivre sous nos yeux cette époque révolue, mais jamais le spectateur n'a l'impression de se promener dans les couloirs d'un musée Grévin du cinéma qui sentirait le renfermé et la naphtaline.
Cette fraîcheur, on la doit également au casting : des acteurs quasi inconnus, à l'exception de Zoey Deutsch qui incarne Jean Seberg à la perfection de sa totale séduction. Citons Guillaume Marbeck en Godard, Aubry Dullin en Belmondo ou bien encore Adrien Rouyard en Truffaut. Grâce à tous ces acteurs, entrés dans la peau de leurs personnages en évitant l'imitation grossière ou désinvolte, Nouvelle Vague devient l'antithèse joyeuse et décomplexée du film de Michel Hazanavicius consacré à Godard, Le Redoutable, à qui il manquait précisément une forme de sincérité.
À lire également
Trois ans après la mort volontaire de Jean-Luc Godard, Nouvelle Vague sonne comme l'hommage parfait. Non pas un hommage figé dans la révérence et la dévotion, non pas comme une entrée au Panthéon. Mais plutôt comme un retour aux sources de ce que furent et Godard et la nouvelle vague : un moment de grâce et de joie presque enfantines, porté par une bande de sales gosses qui ne cassent pas leur jouet mais le transforment. C'est cela que Linklater nous raconte avec la même verve, celle d'un post-adolescent qui n'en fait qu'à sa tête pour notre plus grand plaisir.
Charlotte Langrand et Aurélien Cabrol