« L’Inconnu de la Grande Arche », « Deux procureurs », « T’as pas changé »... Nos critiques cinéma de la semaine

Notre sélection cinéma de la semaine du 3 novembre 2025.
LTD/DR

Notre sélection cinéma de la semaine du 3 novembre 2025.
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Frère de la talentueuse Anaïs Demoustier, le cinéaste Stéphane Demoustier, à qui l’on doit notamment Borgo, a durant des années réalisé des films documentaires de commande pour la Cité de l’architecture : « L’architecture a en commun avec le cinéma d’être un art du prototype, avec une mise en œuvre collective et industrielle », a-t-il ainsi déclaré.
C’est dire si l’incroyable histoire de l’édification de la Grande Arche de la Défense, sous la présidence de François Mitterrand, lui convenait parfaitement. Se fondant sur le récit ultra-documenté écrit par la romancière Laurence Cossé (La Grande Arche, Folio), il a dû condenser en moins de deux heures cette histoire pour le moins mouvementée qui dura quelques années, depuis le lancement d’un concours d’architecture en 1982 jusqu’à l’inauguration par le président de la République l’année de la célébration du bicentenaire de la Révolution française. Mais, fort habilement, L’Inconnu de la Grande Arche concentre son propos sur l’énigmatique figure de l’architecte, Johan Otto von Spreckelsen.
Totalement inconnu, il l’était bel et bien, et pas seulement en France, puisque dans son pays natal, le Danemark, il n’avait en tout et pour tout construit jusque-là que quatre… églises, remarquées pour l’austérité de leur beauté. L’acteur danois Claes Bang, que l’on a pu voir notamment dans The Square de Ruben Östlund, incarne à la perfection ce géant venu d’ailleurs et qui détonne dans les salons de l’Élysée comme ailleurs. Face à lui, et après notamment Michel Bouquet dans Le Promeneur du Champ de Mars de Guédiguian, Michel Fau campe un François Mitterrand plus florentin que jamais.
Mais c’est précisément l’accent porté sur la relation entre le président socialiste et l’architecte pétri d’humanisme qui fait la réussite du film. Il faudra en effet attendre la cohabitation pour que le chantier de la Grande Arche subisse les attaques en règle d’une nouvelle majorité politique. Entre-temps, comme le montre bien Demoustier, l’accord entre les deux hommes était plus que parfait.
Sur la seule foi d’un dessin, Mitterrand choisit un inconnu auquel il reconnaît ainsi une vision véritable et admirable. Et le film de multiplier les morceaux de bravoure à ce sujet, à l’instar, par exemple, du choix du marbre qui sera employé pour la construction ou bien encore de l’évaluation présidentielle de la perspective du futur bâtiment offerte depuis les Champs-Élysées. Mais l’idéal commun de ces deux-là va se fracasser contre un ordre libéral peu enclin à tolérer ce romantisme architectural débridé. L’enthousiasme initial laisse peu à peu la place au désenchantement : von Spreckelsen estime son œuvre dénaturée, tandis que le monarque bâtisseur doit composer avec le tournant de la rigueur notamment.
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Stéphane Demoustier raconte avec beaucoup d’habileté cette histoire qui ne cesse d’osciller entre comédie et tragédie. On s’amuse de l’intransigeance d’un architecte assurément surdoué autant qu’on se lamente de l’hypocrisie des pouvoirs politiques successifs. On sait donc gré au cinéaste d’avoir si bien capté l’air du temps d’une époque définitivement révolue. Sans caricature ni cliché, mais avec la subtilité et la distance d’un conteur malicieux.

Le cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa n’en finit pas d’alterner films de fiction et documentaires, qu’il s’agisse d’interroger l’histoire immédiate de son pays ou les tragédies politiques du siècle passé. Avec Deux Procureurs, injustement rentré bredouille du dernier Festival de Cannes, il fait revivre les pires heures de l’ère stalinienne, quand le régime se délectait de purges quotidiennes et dévastatrices.
Tiré des récits d’un rescapé du goulag, son film retrace l’histoire tragique d’un jeune procureur idéaliste persuadé qu’il peut corriger les aberrations monstrueuses du système par sa seule bonne foi communiste. Mais la machine totalitaire, aveugle et sourde, se chargera évidemment de lui donner tort.
Pour nous faire partager cette inexorable descente aux enfers, le cinéaste déploie un nuancier implacable qui décline toutes les nuances du gris et du marron. Afin de camper notamment l’univers carcéral dans lequel se déroule une bonne partie de ce film glaçant autant que glacé.
Le spectateur est ainsi littéralement happé par un engrenage administratif que n’aurait pas renié Kafka. On étouffe progressivement dans cette effrayante succession de couloirs sans fin, de lourdes portes qui se referment, de serrures énormes et bruyantes, de murs aveugles et d’escaliers interminables. Le réquisitoire de Loznitsa est absolument impitoyable et on laissera à chacun le soin de lui trouver des résonances actuelles.

Qu’est-ce que vieillir, sinon parvenir à tourner la page ? Cette page de la jeunesse, avec ses cruautés, ses fautes et ses tendresses, Jérôme Commandeur la tourne pour de bon dans T’as pas changé, son nouveau film porté par un superbe casting. Au décès d’un ancien camarade de lycée, Hervé (Laurent Lafitte), Anne (Vanessa Paradis), Maxime (François Damiens) et Jordy (Jérôme Commandeur) se retrouvent.
Les souvenirs de leur adolescence, heureuse pour les uns et compliquée pour les autres, se heurtent alors à ce qu’ils sont devenus : des quinquagénaires en crise, ou au moins en proie à la médiocrité de leur quotidien. Avec Laurent Lafitte hilarant en star de la chanson has been et l’icône Vanessa Paradis en chirurgienne cocue, les performances haut de gamme des acteurs principaux balancent le spectateur du rire franc au plus grinçant.
Dans ce film de bande sur l’amitié et l’âge – on perçoit la prestigieuse influence de Vincent, François, Paul… et les autres –, Jérôme Commandeur déploie un comique nostalgique convaincant. Et prend un plaisir aussi authentique que communicatif à revenir aux années 1990. On rit donc beaucoup, des situations comme des références populaires, mais sans moquerie. Si dans cette œuvre d’encore « jeune » réalisateur surgissent quelques confusions et maladresses narratives, il est beau de le voir parfaire, sur grand écran, une veine comique à la générosité et à la tendresse remarquables.

Les films incandescents de Patrice Chéreau ne laissent jamais indifférents. Après la ressortie récente de ce grandiose opéra funèbre qu’est La Reine Margot, une rétrospective en cinq films permet de voir ou revoir des œuvres aux multiples facettes. Tandis qu’Hôtel de France et Ceux qui m’aiment prendront le train explorent les vénéneuses relations familiales ou amoureuses, Judith Therpauve offre à Simone Signoret l’un de ses plus beaux rôles, celui d’une ancienne résistante reconvertie en patronne de presse indépendante et crépusculaire. Quant à L’Homme blessé et Gabrielle, dans des registres presque opposés et des époques fort différentes, ils montrent la force du talent d’un Chéreau portraitiste impitoyable.
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Surdoué homme de théâtre et d’opéra à l’origine, il avait su trouver dans le cinéma un nouveau mode d’expression à sa mesure. Fiévreux par excellence, les films de Chéreau sont portés par un incroyable sens de la mise en scène. Et puis d’Isabelle Huppert à Jean-Hugues Anglade, de Valeria Bruni-Tedeschi à Jean-Louis Trintignant, entre autres, ils ont en commun de superbes castings, lesquels subliment littéralement des histoires passionnées.