« Gabriel’s Moon » : William Boyd signe un envoûtant roman d’espionnage sur l’identité et le secret

« Gabriel’s moon », de William Boyd, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Isabelle Perrin, Seuil, 368 pages, 23 euros.
LTD/ Trevor Leighton

« Gabriel’s moon », de William Boyd, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Isabelle Perrin, Seuil, 368 pages, 23 euros.
LTD/ Trevor Leighton
Scène vue et entendue dans une librairie parisienne voici quelques années. La directrice du lieu, bien connue dans le monde littéraire pour l’exigence et la radicalité de ses choix, s’entretient avec un ami écrivain, publiant à l’enseigne de l’une des plus respectables maisons d’édition du pays. Au fil de la conversation et manifestement en mal de confidence, comme l’on avouerait pour soulager sa conscience quelque secret honteux, la libraire de se pencher vers son ami et de lui dire : « Tu sais, ce n’est pas ce que je défends en public, mais j’adore tous les livres de William Boyd… Ça doit te paraître étrange. »
Si la discrétion – déjà bien malmenée, il est vrai – empêcha l’auteur de ces lignes de savoir ce que lui répondit le récipiendaire de cet aveu, son caractère cocasse ne lui échappa pas. L’idée d’imaginer les trissotins du milieu littéraire s’accorder honteusement le plaisir solitaire de la lecture de l’un des plus accomplis romanciers de ce temps était savoureuse. Car les livres de Boyd pouvaient peut-être apparaître d’une lecture trop « facile » à cette dame ; ils étaient et demeurent, et ce n’est vraiment pas rien, tous merveilleusement plaisants.
Le regretté Bernard Pivot fut le premier à le comprendre, recevant sur le plateau d’Apostrophes, en 1985, l’auteur, pour son second titre paru en France, Un Anglais sous les tropiques, et s’engageant à rembourser de sa poche tout lecteur qui ne partagerait pas son enthousiasme (offre qu’il n’avait jamais faite et ne renouvela plus)…
Quarante ans plus tard, on serait presque tenté de suivre l’exemple généreux de Pivot alors que paraît Gabriel’s Moon, le dix-huitième roman du prolifique auteur écossais, l’un de ses plus accomplis aussi, un « page turner » (selon l’expression anglaise) qui piège le lecteur dans ses sortilèges, ne le laissant en paix qu’une fois lue la 355e et ultime page.
De quoi ou de qui s’agit-il ? De Gabriel Dax. Un homme, la trentaine, qui écrit et qui voyage (un auteur reconnu de récits de voyage, donc), qui mène sa vie à Londres dans une sorte d’inquiétante douceur, ne semblant guère s’embarrasser de problèmes, ni d’argent ni de quelque nature plus personnelle que ce soit. Si ce n’est peut-être ses fréquentes insomnies consécutives à des cauchemars dont il ne connaît que trop la cause : la mort, dans l’incendie de son foyer, de sa mère alors qu’il n’était âgé que de 6 ans et qu’il échappa par miracle au brasier.
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Nous sommes en 1960 et Gabriel se trouve au Congo pour une série d’articles. Une opportunité inattendue s’ouvre alors à lui. Il s’agit de réaliser un entretien avec Patrice Lumumba, Premier ministre de ce pays récemment indépendant. Lors de cette entrevue, dûment enregistrée, Lumumba confie à son interlocuteur sa certitude de sa mort prochaine et va jusqu’à citer les noms de trois personnes, belge, anglaise et américaine, mandatées par les services de leurs pays respectifs, qui complotent en vue de son élimination. Gabriel en prend acte sans se douter que son destin vient de basculer à jamais.
Dans l’avion du retour vers Londres, il avise avec plaisir une jolie femme plongée dans la lecture de l’un de ses livres. C’est cette même femme, se présentant sous l’identité de Faith Green et comme « honorable correspondante » du MI6, qui ne va pas tarder à prendre contact avec lui. D’abord elle lui apprend, un mois avant que celle-ci ne soit rendue publique, la mort de Lumumba. Elle lui propose aussi de bien vouloir s’acquitter d’une modeste mission : aller en Espagne, à Madrid puis à Cadix, rencontrer un peintre, une sorte de Dalí du pauvre, lui acheter un tableau et revenir avec.
Gabriel Dax lui-même va se demander pourquoi il a accepté cette proposition. Est-ce à cause de la somme généreuse que lui a proposé Faith pour s’en acquitter ? Parce qu’il ne sait échapper à son charisme, à son autorité, et, il lui faudra vite le reconnaître, à la séduction qu’elle exerce sur lui ? Est-ce parce que les mondes mouvants, les chiens et loups de l’espionnage exercent sur lui une trouble fascination ? Un peu tout cela sans doute et le pli est pris.
Les séjours se succéderont dans toute l’Europe, après l’Espagne, la Pologne ou l’Allemagne de l’Est, alors que la guerre, en pleine crise des missiles soviétiques à Cuba, menace de cesser d’être froide… Gabriel Dax ne s’appartient plus vraiment alors que trop de gens s’intéressent aux bandes enregistrées de son entretien avec Lumumba et qu’il entame un travail psychanalytique, mais aussi une enquête, sur les circonstances réelles de la mort de sa mère. Peut-être, après tout, la quête d’identité est-elle le propre d’un espion, vivant entouré d’agents doubles ou triples, alors que la vérité et le réel ne sont que deux déguisements de carnaval.
Bref, voilà toute l’histoire. Elle aussi est sujette à caution et, de toute façon, elle n’est jamais chez Boyd qu’une proposition romanesque offerte au lecteur parmi d’autres. C’est l’atmosphère ici qui prime. Le contraste saisissant et extrêmement séduisant entre un univers qui fuit sans cesse, où rien n’est jamais tout à fait acquis, de brouillards et d’ombres, et la précision dont s’entoure le romancier dès lors qu’il s’agit de nommer les choses : le whisky (dont chacun fait grand usage) n’est pas n’importe quel whisky, les voitures non plus, et les vêtements sont de bonne coupe. L’ambiance, donc.
Boyd est particulièrement à l’aise dans ces contre-allées de l’espionnage, déjà empruntées dans quelques-uns de ses plus beaux livres, La Vie aux aguets, L’Attente de l’aube ou Solo, où il « ressuscitait », à la demande de la famille de Ian Fleming, la figure de James Bond. Il est vrai que cette figure de l’espion est rémanente dans tout le paysage littéraire britannique du siècle écoulé, de Graham Greene à John le Carré, et qu’elle est aussi depuis Conrad et son Agent secret comme une allégorie de celle du romancier.
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Et William Boyd est absolument romancier, n’aimant rien plus que de se jouer des noces de la fiction et de l’Histoire. Il l’est également par cette façon qui n’est qu’à lui de faire participer son lecteur à cette sorte de Cluedo que sont ses constructions romanesques. Jamais il ne le devance ou n’adopte de position de surplomb ; il l’accompagne et c’est magistral. La virtuosité est au service de l’intrigue et du plaisir. Chaque personnage est superbement campé, comme le sont ses nombreuses zones d’ombre. Gabriel’s Moon s’annonce comme le premier volume d’une trilogie (le second vient de paraître en Angleterre) autour d’un Gabriel Dax toujours passager clandestin d’une Histoire trop grande pour lui. C’est assurément une excellente nouvelle. Pour tous, même les libraires parisiennes…