Joyce Carol Oates s'inspire de l'histoire de Marilyn Monroe, le journaliste William J. Weatherby raconte ses conversations avec la star et plongée au cœur des dernières, et fictives, séances avec le dernier psychanalyste de l'icône d'Hollywood, découvrez notre sélection de livres à lire à l'occasion de son centenaire.
Rencontres avec une chic fille
William J. Weatherby (1933-1992) était un journaliste et écrivain britannique, correspondant du Guardian aux États-Unis durant la majeure partie de sa vie. À ce titre, il écrivit beaucoup sur le mouvement des droits civiques mais fut aussi l’ami proche de James Baldwin, auquel il consacra une biographie, ou plus tard de Salman Rushdie. Il n’avait pas 30 ans lorsque son journal le chargea de « couvrir » la préparation et le tournage des Misfits (en français, Les Désaxés), qui deviendra le modèle indépassable et tragique du film le plus crépusculaire qui soit.
Le voilà d’abord dans le manoir irlandais de John Huston auprès de celui-ci, futur metteur en scène de cette histoire de cow-boys en bout de course et de chevaux sauvages, et de l’auteur du scénario, le dramaturge Arthur Miller. Puis, il accompagne tout ce petit monde déjà hautement dysfonctionnel (aux deux noms déjà cités il convient d’ajouter ceux de Clark Gable et de Montgomery Clift) à Reno (Nevada) pour les prises de vues.
N’importe quel échotier ou chroniqueur mondain aurait fait de cette opportunité celle d’une vie, Weatherby reste pour sa part sur une prudente réserve : le cinéma exerce sur lui moins d’attraits que ne peut le faire, par exemple, la politique… C’est cette façon d’y être sans y être tout à fait, cette volonté de conserver son quant-à-soi qui va intriguer la vedette féminine du film, Marilyn Monroe.
Alors qu’elle a donné pour consigne de n’être jamais importunée pour quelque sollicitation que ce soit, surtout venant de la presse, elle va se rapprocher du jeune reporter dont la discrétion un rien méfiante la change des standards vulgaires en cours à Hollywood. Et comme celui-ci a promis de ne pas rendre publics leurs échanges, la star baisse l’armure (y compris, autant qu’il lui est possible, celle de la discrétion) et une forme d’amitié et de confiance va naître entre eux. D’abord sur le tournage, puis à son issue, à New York, pour de longues conversations dans des bars plus ou moins miteux où la blonde fatale se transforme en ce qu’elle devait être, une chic fille.
C’est déjà l’heure de la dernière ligne droite pour Marilyn, d’une forme poignante de « long adieu ». Le pressent-elle ? Que les Misfits seront son dernier film, que ses retards, ses absences, ses dépressions, ses amants (les vrais et les faux), ses psys ne sont plus supportés par l’industrie du rêve ? Devant un gin tonic, elle dit à Weatherby : « Je me trouve souvent surexposée. Je me suis livrée tout entière, de tout mon être. Il n’y a plus rien qui relève du privé chez moi – juste ma solitude. »
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Elle rêve de jouer Shakespeare, d’abandonner l’écran pour les planches, elle divorce, elle admire Simone Signoret, lit Le Parc aux cerfs de Norman Mailer, prend fait et cause pour le combat pour les droits civiques et Martin Luther King ou le jeune candidat démocrate à la présidentielle qui arrive, John Fitzgerald Kennedy… Elle vit quand même, mais ça ne va pas durer.
Durant près de 30 ans, Weatherby va tenir la promesse faite à son amie. Il ne dira rien, même après la mort de celle-ci (sur les circonstances de laquelle, overdose accidentelle, suicide ou meurtre, il s’interrogera toujours), de leurs échanges ; mais en 1992, alors qu’il s’éteint à son tour, la transcription est enfin publiée.
Ce sont ces Conversations avec Marilyn, passionnantes, qui sont enfin publiées en français. Elles nous rendent une Norma Jeane plus bouleversante et indécise que jamais. À la fin du tournage des Misfits, alors qu’il s’était beaucoup plaint des retards permanents de l’actrice, Clark Gable avait fini par concéder à l’auteur : « Elle mérite qu’on l’attende. » On ne saurait mieux dire. Il sera toujours beaucoup pardonné à cette enfant perdue et aujourd’hui retrouvée.
Conversations avec Marilyn, W.J. Weatherby, traduit de l’anglais par Rémi Boiteux, Seghers, 256 pages, 21 euros. (Crédits : DR)
Marilyn dernières séances, de Michel Schneider
Mosaïque de vignettes qui découpent les derniers mois de la vie de Marilyn (tentatives de suicide, incapacité à se lever pour tourner ses films), Marilyn dernières séances, publié en 2006, est un vrai roman faux écrit par un « faussaire revendiqué ». Il conte l’histoire d’amour sans amour qui la lia à son quatrième et dernier psychanalyste. Ralph Greenson, « vedette de l’inconscient freudien made in Hollywood », qu’elle consulta à partir de janvier 1960, fut-il pour quelque chose dans sa mort par surdose médicamenteuse, le 4 août 1962 ?
Se déroule sous nos yeux le tressage vertigineux de deux psychés : une actrice qui cherche dans le miroir et dans les autres un reflet d’elle-même, et son « docteur des mots », si fasciné par celle qui l’appelait jour et nuit, qui le consultait jusqu’à cinq fois par semaine, que l’une devint l’image inversée de l’autre, et vice versa : chacun d’eux, comme le disait John Huston, finit par se faire le metteur en scène de l’autre pour y jouer le rôle qu’elle ou il était incapable d’endosser dans sa vie, elle l’artiste enfermée dans un monde de reflets, lui l’intellectuel.
Morte de l’intérieur, Marilyn, toujours en retard avec sa propre vie, dévorée par son rôle dans Les Désaxés, son dernier film, était quasiment devenue l’unique patiente de Greenson qui, payé par la Fox, finit par s’immiscer entre elle et le monde entier, par la vider de sa substance. Si les images, dans un premier temps (films et photos), lui donnaient l’impression d’exister, dressant un écran entre elle et ses blessures, elles lui volent désormais son âme – « une peau arrachée lambeau par lambeau ».
Pris au piège d’une attraction fatale pour la blondeur, la pâleur fantomatique, presque impossible à regarder, la poésie brisée de l’actrice, il réalise les noces barbares entre psychanalyse et cinéma, et la rend dépendante de lui. Il la réduit à l’état d’objet, comme l’avait fait Arthur Miller, son troisième mari, qui régla ses comptes avec elle dans sa pièce Après la chute et dans LesMisfits, nouvelle qui a inspiré à Huston Les Désaxés. Miller lui exprimait ainsi, craignait-elle, « son amour et son abjection ».
Les comptes rendus de séance, les extraits d’un récit inachevé intitulé Rewind, dans lequel Greenson retranscrivait des confessions de Marilyn enregistrées sur des bandes audio, font de ce livre un procès-verbal vertigineux, une autopsie psychologique. Un poème d’outre-tombe. Une scène psychique où l’ombre de l’un engloutit celle de l’autre.
Marilyn dernières séances, Michel Schneider, Folio, 544 pages, 10 euros. (Crédits : DR)
Blonde, de Joyce Carol Oates
Blonde est le résultat d’une collision miraculeuse, d’un événement cosmique qui n’arrive qu’une fois par vie d’écrivain : la rencontre avec LE sujet fait pour vous ! Soit l’immense Joyce Carol Oates, spécialiste des situations limites, experte en névropathes, habile démonteuse des mythologies ordinaires.
Et la vie hautement mythique quoique montée sur un châssis de détresse de Marilyn Monroe, peuplée de créatures si perturbées qu’elles ressemblent souvent à des inventions oatesiennes. Comme sa mère, Gladys, petite main hollywoodienne nymphomane, qui, rassurez-vous, n’a « jamais fait ça pour de l’argent, ou presque jamais ».
Ou la brave Dr Mittelstadt, adepte de la Science chrétienne, qui, à l’orphelinat, lui inculque la terreur des médicaments. Ou le mari qu’on lui colle en hâte, à 15 ans, auprès duquel elle joue les épouses parfaites, ce qui n’empêche pas monsieur de partir jouer les héros dans la guerre finissante (« Petite Chose va manquer à Gros Engin, ça c’est sûr! »).
Ou le photographe revenu de tout qui fait d’elle un modèle et finit par l’immortaliser nue (« Parfait, mon chou. Terminé. Tu as été magnifique »). Ou ce premier producteur qui la viole avec objet contre quelques secondes dans un affligeant nanar intitulé Scudda Hoo! Scudda Hay! Ou ce réalisateur ultérieur qui lancera sa carrière par cette réplique décisive : « Seigneur Jésus. Regarde-moi le cul de cette petite, tu veux! »
La voilà rebaptisée Marilyn et précipitée dans le rôle d’Angela, donnant la réplique au grand Louis Calhern, dans Quand la ville dort. Et là voilà au centre du tourbillon, cette ex-petite fille brillante et portée sur la poésie, bousillée au-delà de toute rémission, et cependant sincère et douée, qui vit ses rôles plutôt qu’elle les joue. Oates la cerne sous tous les angles : d’au-dessus, avec sa voix narrative habituelle, surplombante et sarcastique.
De côté, via, par exemple une connaissance de cours de comédie qui la hait. Et de l’intérieur, avec des audaces formelles qui frôlent le roman expérimental (« & pris un tramway à l’endroit habituel en me souriant & me disant je suis une starlette »). Jamais Oates ne traite Marilyn comme un phénomène de culture populaire à disséquer avec distance. Au contraire, elle l’embrasse, dans tous les sens du terme.
Blonde, Joyce Carol Oates, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban, Le Livre de poche, 1 116 pages, 13,40 euros. (Crédits : DR)