Raphaël : « Je suis très connecté à mes rêves »

Le chanteur Raphaël était en concert à Sucy-en Brie, en octobre 2024.
LTD/SADAKA EDMOND/SIPA

Le chanteur Raphaël était en concert à Sucy-en Brie, en octobre 2024.
LTD/SADAKA EDMOND/SIPA
Il retrouve le Théâtre des Bouffes du Nord (Paris 10e), là où il avait déjà présenté en 2022 Bande magnétique, une pièce musicale et introspective saluée par la critique. « Ce sont les moments où j’ai été le plus heureux sur scène », confie le chanteur, auteur, compositeur et écrivain (Prix -Goncourt de la nouvelle en 2017) Raphaël.
Depuis vendredi, il récidive donc avec une nouvelle création, Karaoké, dans laquelle il explore ses angoisses d’artiste en dialoguant avec une intelligence artificielle pour le moins facétieuse. Entre poésie et satire de la technologie, humour et vertiges existentiels, l’artiste livre une pièce musicale visuellement ambitieuse et habilement articulée entre son répertoire et une poignée de standards (Let’s Dance, Such a Shame…) revisités en live avec quatre musiciens de haute volée. Loin d’un karaoké de bamboche.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Vous livrez votre seconde création en trois ans. Êtes-vous lassé des concerts classiques ?
RAPHAËL — Après la sortie d’Une autre vie [2024], je suis quand même parti tout l’été sur les routes pour une tournée des festivals. C’était très sympa, mais incomparable avec le plaisir de proposer un spectacle imaginé avec des artistes venus d’autres disciplines, des metteurs en scène, des vidéastes, des comédiens… J’ai 700 concerts au compteur, alors monter sur scène juste pour rejouer mes chansons, je trouve ça un peu fade, c’est vrai. Et pour le public aussi. J’ai envie de lui proposer autre chose, un truc qu’il n’a jamais vu, qui va peut-être le surprendre, le déstabiliser et j’espère l’enchanter. Cette liberté a un coût. Une création est moins rentable qu’une tournée des Zéniths, mais j’ai la chance d’avoir un producteur, Olivier Poubelle, qui a le goût du risque.

Karaoké est née d’un cauchemar récurrent, celui d’arriver sur scène sans rien avoir préparé…
Je suis très connecté à mes rêves. Depuis dix ans, j’ai pris l’habitude de les noter chaque matin sur mon ordinateur. C’est une sorte d’auto-biographie nocturne, indigeste et illisible dans laquelle il m’arrive de trouver des idées de nouvelles, des aphorismes… Cette inquiétude de l’impréparation de l’artiste me poursuit depuis mes débuts. Je trouvais amusante de la mettre en scène, depuis les coulisses où je suis filmé caméra à l’épaule jusqu’à mon arrivée devant le public totalement désemparé. Au point d’appeler une IA qui me conseille de lancer un karaoké… En jouant avec ces contraintes, je voulais livrer un truc un peu honnête sur la création, la transmission ; je parle aussi de mes enfants, de mes parents, en essayant d’éviter l’impudeur et le narcissisme.
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Êtes-vous adepte du karaoké dans la vraie vie ?
L’exercice me met plutôt mal à l’aise, mais j’en ai déjà fait en vacances avec mon jeune fils, qui est un fan absolu de Johnny. C’est lui qui m’a suggéré de reprendre Quelque chose de Tennessee sur scène. Sinon, j’ai demandé à ChatGPT quel était le standard français le plus joué dans les soirées karaoké. Il m’a répondu Pour que tu m’aimes encore [1995] de Céline Dion, écrit par [Jean-Jacques] Goldman. Une chanson magnifique que j’ai découverte à cette occasion, je l’avoue.
Vous avez poussé le jeu jusqu’à travailler avec une IA sur ce spectacle ?
L’intelligence artificielle, je l’utilise pour des questions juridiques, par exemple écrire un courrier rageur à ma copropriété. Sur le plan créatif, c’est encore loin d’être convaincant, pour l’instant… J’ai écrit tous les dialogues avec cette IA dont la voix n’a rien d’artificiel. C’est celle de la comédienne Laetitia Spigarelli, avec laquelle j’interagis en direct durant la soirée. Et puis l’IA conversationnelle est programmée pour être votre meilleure amie. Moi, je voulais qu’elle soit un peu caustique, vénéneuse, comme un oracle. Elle me suggère de m’immoler par le feu pour rendre cette soirée inoubliable. Elle se permet de noter la justesse de mon chant sur la foi de certaines critiques assassines et authentiques de la presse. Elle me pose aussi des questions essentielles : « Jusqu’où faut-il aller pour être aimé du public ? » Elle est une voix intérieure, une forme de subconscient.
Dans une belle séquence, vous reprenez Une autre vie en mimant un chef d’orchestre devant un écran projetant la vidéo d’un concert classique. C’est un fantasme ?
C’est tellement beau, mais j’en suis bien incapable et ma gestuelle se rapproche plus du karaté. Une autre vie est une chanson importante. Elle raconte cette expérience singulière de partager la vie d’une actrice [Mélanie Thierry]. À chaque film, je la découvre avec fascination dans une nouvelle vie, avec un autre mec ou une femme, d’autres enfants ; parfois je la vois mourir… Et à chaque fois, j’ai le cœur dans un état pas possible. Surtout les scènes d’amour. Je lui dis : « Non, ne fais pas ça, ne l’embrasse pas. » Ce n’est pas de la jalousie. Juste un vertige.
Vous n’avez pas envie de tourner dans un film ?
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J’adore jouer dans mon spectacle, mais le métier de comédien exige un talent extraordinaire et une force de travail insoupçonnable. Et puis je suis déjà bien occupé. Je viens de terminer un recueil de nouvelles. Je travaille sur un nouveau roman et j’ai commencé l’écriture d’une comédie musicale. J’ai déjà de quoi remplir dix vies.