Vincent Dedienne : « Les chanteurs sont des connards »

Vincent Dedienne s'est confié à « La Tribune Dimanche » à l'occasion de la sortie de son album « Un lendemain soir de gala ».
LTD/Marie Rouge / Pasco&co - Marie Rouge

Vincent Dedienne s'est confié à « La Tribune Dimanche » à l'occasion de la sortie de son album « Un lendemain soir de gala ».
LTD/Marie Rouge / Pasco&co - Marie Rouge
« Le spectacle ce soir sera un spectacle piano-voix. » En ouverture de son dernier one-man-show, Un soir de gala (molière de l’humour en 2022), Vincent Dedienne amusait l’assistance avec ses prétentions de chanteur gauche, tendance rive gauche. Trois ans plus tard, ce n’est plus une blague.
Depuis le jeudi 30 octobre, l’humoriste s’est lancé dans une tournée pour présenter son premier album, sorti le 10 octobre. Une nouvelle aventure qui n’a rien d’une lubie tant ce comédien tout-terrain entretient un lien intime avec l’art mineur, chantant en toutes occasions, en karaoké ou lors d’un enterrement, comme il l’écrit dans le livret du disque sobrement baptisé (un lendemain soir de gala). Ce premier essai, Vincent Dedienne l’a pensé autour d’une idée aussi simple que lumineuse : inviter quelques amis (Alex Beaupain, Juliette, Vincent Delerm…) à lui écrire des chansons inspirées des sketchs et personnages de son spectacle Un soir de gala. L’humour cède la place à la mélancolie, et c’est de toute beauté.
LA TRIBUNE DIMANCHE — Sur la pochette du disque, vous affichez un large sourire. C’est la satisfaction d’avoir enregistré un album ?
VINCENT DEDIENNE — On avait fait des essais avec des photos très premier degré, franchement je suis à gifler. Déjà que c’est bizarre de faire un disque, pour un humoriste. Je ne voulais pas avoir l’air de me prendre trop au sérieux comme chanteur. Il faut un peu d’autodérision et de la joie. Si c’est pour tirer la gueule, ça fait vite « je me la raconte ». Pour autant, je n’ai pas fait ce disque en dilettante. J’ai pris des cours de chant, moins pour la justesse que pour la respiration. Pour moi qui ai tendance à être toujours en apnée sur scène, c’est très utile. D’ailleurs, beaucoup de comédiens prennent des cours de chant, même s’ils n’enregistrent pas d’album.
Cet album est une surprise sans en être une tant la chanson était présente dans Un soir de gala…
Elle servait même de fil rouge au spectacle. Au départ, je l’avais d’ailleurs pensé comme un récital dans l’écriture et la mise en scène, avec ce beau piano noir qui me servait à tout sauf à le faire chanter. Il y avait aussi des séquences musicales et mes petites réflexions sur les différences entre chanteurs et humoristes. Je disais même que « les chanteurs sont des connards », parce que d’une certaine manière je les envie…
Pour quelles raisons ?
Dans la chanson que m’a écrite Ben Mazué, il y a cette phrase qui dit tout : « Un jour je serai chanteur, je prendrai mon désespoir, et au lieu de vous faire rire avec je vous ferai y croire. » C’est une façon de dire que l’humour est un travestissement, un mensonge, et que la chanson est une forme de vérité et de vanité. La petite pointe de jalousie, elle est là, dans cette autorisation à être mélancolique et nostalgique au premier degré. Et puis la chanson est le meilleur antidote à la mort. Elle vous survit. Elle a ce pouvoir de s’incruster dans l’esprit des gens, de les accompagner toute leur vie, alors que moi, tout ce que je fais est voué à la disparition. Les chroniques sur l’actualité, les spectacles, le théâtre, c’est éphémère, ça ne dure que le temps d’une représentation.
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Dans Un soir de gala, vous disiez : « Enfant, je rêvais d’être chanteur, mais en regardant mon visage dans la glace, j’ai bifurqué vers l’humour. » Véridique ?
Non, je l’ai d’ailleurs enlevé par la suite. Gamin, je n’avais aucun fantasme de chanteur. Je voulais vraiment faire de la comédie. Je fréquentais beaucoup plus les théâtres que les salles de concert. Cela m’a toujours même inquiété et intimidé, le fait que les chanteurs ne soient pas cachés derrière un personnage, qu’ils soient vraiment eux face au public, sans être protégés par le quatrième mur. Je me demandais toujours « mais comment ils font ? ». Cela ne m’empêchait pas de chanter pour moi. Ma mère a retrouvé des cassettes d’enfance où je m’enregistrais pendant des heures et des heures.

Quel rôle a joué la chanson durant votre enfance et votre adolescence ?
Elle m’a servi de mode d’emploi. Quand j’ai découvert Barbara, c’était le moment de mon premier chagrin d’amour et je ne sais pas comment j’aurais fait sans ses chansons, tellement elles sont consolatrices et réparatrices. Pareil avec la vieillesse et la mort qui m’obsèdent. Chaque fois que je me trouve plus vieux que la veille, je réécoute Carcasse d’Anne Sylvestre, dans laquelle elle parle à son corps abîmé par le temps. D’ailleurs, je suis totalement monomaniaque, je n’écoute que de la chanson française. Je suis nul en rock, électro, rap, reggae… Zéro.
Pourquoi avoir attendu si longtemps pour chanter sur un disque ?
J’avais déjà reçu des propositions de producteurs, mais je déclinais. J’ai toujours chanté, à la chorale, sous la douche, en karaoké… Mais enregistrer un disque, c’est une autre histoire. Je cherchais la bonne idée. En travaillant sur Un soir de gala, je me suis dit qu’il serait intéressant de proposer une version chantée et mélancolique de mes sketchs. J’ai appelé quelques amis, Jeanne Cherhal, Alex Beaupain, Albin de la Simone, Vincent Delerm… Je ne leur ai donné aucune indication. Je leur ai juste envoyé la captation de mon spectacle et j’ai découvert les chansons terminées. Bon, j’avoue avoir essuyé quelques refus. Clara Ysé, je l’ai un peu harcelée, elle ne m’a jamais répondu. Francis Cabrel m’a très gentiment dit : « Non, ça ne m’intéresse pas. » [Rires.]
Le cahier des charges est tenu. Globalement, le ton est à la mélancolie totale, avec de rares pointes d’humour…
Oui, moi, ça me déprime un peu, la chanson rigolote. Boby Lapointe me fout le cafard. Le Zizi de Pierre Perret, ça ne me fait jamais rire. Bourvil ? Je préfère écouter La tendresse et Ma p’tite chanson que La Tactique du gendarme. La chanson, pour moi, ce n’est pas fait pour être drôle. Si tu veux faire marrer les gens, fais des sketchs !
Vous n’aviez pas envie d’écrire vos propres textes ?
J’ai essayé, c’est une catastrophe. Une chanson, c’est l’art de la concision, des mondes énormes racontés en tout petit. Moi, il me faut minimum sept minutes pour exprimer un point de vue. En deux minutes, je suis battu. J’ai bien écrit quelques textes, ils sont vraiment illisibles. J’aurai dû en publier un dans le livret du disque, juste pour se marrer, avec la mention « auteur inconnu ».
Certaines chansons sont très intimes, notamment Mes souvenirs commencent, écrite par Pierre Lapointe, dans laquelle vous envisagez la disparition de vos parents…
Je l’ai bien prise dans la gueule, cette chanson. J’étais vraiment halluciné quand j’ai lu cette phrase : « Puis, il y aura la mort, orphelin je me retrouverai encore une fois. » Il s’est bien renseigné, Pierre, car je ne lui avais jamais raconté mon histoire d’enfant né sous X. Avec ses mots, j’ai pu chanter à mes parents ce que je n’avais jamais osé leur dire en face. Les pauvres, j’ai vraiment une façon pas fastoche de communiquer avec eux. Mon homosexualité, ils l’ont apprise sur scène dans le premier spectacle. Grâce à cette chanson, je leur exprime simplement mon amour éternel. Et j’ai hâte de la chanter en public, même si mes proches craignent que je sois submergé par l’émotion, mais je ne suis pas inquiet, au contraire.
Comment vous envisagez le passage à la scène ?
Impossible d’enchaîner les chansons en disant « merci », « je vous aime », « vous passez une bonne soirée ? ». Ce serait grotesque. Ma façon de parler aux gens, c’est de les faire rigoler, même si je vais interpréter les chansons à fond, dans une forme de sobriété et de retenue. Je suis persuadé que l’humour et la mélancolie peuvent cohabiter. Vincent Delerm sait très bien le faire avec ses interludes très drôles et bien écrits. Tu montes très haut, et ensuite tu acceptes d’aller dans l’émotion pure avec Châtenay-Malabry. En une heure et demie, il propose un condensé de ce qu’il y a de mieux dans la vie : rire et pleurer, parfois dans la même minute. Je suis vraiment surexcité de proposer un concert qui soit aussi très drôle. Ce sera un peu les montagnes russes. J’ai envie de voir comment Mes souvenirs commencent peut cohabiter avec une grosse connerie juste derrière.
Groupie de Michel Berger
Sur son disque, Vincent Dedienne rend hommage à l’auteur-compositeur-interprète-producteur le plus doué de sa génération, Michel Berger (1947-1992), avec une reprise, la seule de l’album, de son classique Donner pour donner. Chanté par Elton John et France Gall sur la face B d’un 45-tours sorti en 1980, Donner pour donner avait été écrite à la demande du roi de la pop britannique en personne. Il avait découvert les chansons du couple star de la chanson française lors d’une villégiature dans sa villa du sud de la France.
« Cette chanson est connue, mais on ne l’entend plus si souvent que ça », souligne Vincent Dedienne, qui a tenu à l’interpréter avec ses trois coautrices, Mélanie Le Moine, Anaïs Harté et Juliette Chaigneau – elles sont les seules invitées sur l’album. « Donner pour donner décrit exactement ce qui est à l’œuvre dans un travail collectif. Écrire ensemble, c’est se mettre en fragilité, totalement à nu, se montrer grotesque, tenter des choses… Donc il faut une sacrée dose de confiance, d’abandon et de don de soi », poursuit le comédien, qui place Michel Berger en bonne position dans le panthéon de ses artistes préférés, juste derrière la reine Anne Sylvestre (1934-2020). « Je suis inconsolable, j’aurais tellement aimé lui demander une chanson », confie l’humoriste, qui a choisi de lui dédier Un lendemain soir de gala.
En mode mineur (4⭐/5)
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Tournée. Novembre : le 12 à Cébezat, le 18 à Bordeaux, le 22 à Saint-Marcel, le 25 à Nantes. Décembre : les 4 et 5 à Dunkerque, le 11 à Avignon, les 16 et 17 à Toulouse, le 18 à Sète, le 20 à Paris.