« On n’a pas assisté à la nationalisation de la campagne » : comment la guerre en Iran a estompé les municipales

Personnes participant à une élection.
LTD / Eliot Blondet /Abaca

Personnes participant à une élection.
LTD / Eliot Blondet /Abaca
Comme en 2020, la campagne des élections municipales a été percutée par l’actualité. Il y a six ans, elle avait explosé en plein vol avec l’émergence de l’épidémie de Covid-19. Cette fois, c’est la guerre en Iran et ses conséquences qui l’ont invisibilisée dans la dernière ligne droite. Aujourd’hui, la participation au premier tour s’en ressentira-telle ? « Si la campagne a disparu des chaînes de télé, la presse régionale a fait le job, observe Bernard Sananès, le directeur de l’institut de sondages Elabe. Mais le choix d’aller voter ou non se cristallise toujours tardivement. La question sera de savoir si la participation se situera en dessous ou au-dessus de 60 %. »
En 2020, celle-ci avait été historiquement faible, avec 44,7 %, mais les conditions exceptionnelles dans lesquelles s’était déroulé le vote en font un cru qui ne peut faire référence. En 2014, elle avait été de 63,5 %, le plus faible taux depuis 1959. À noter : cette fois-ci, elle pourrait être aussi impactée par la réforme sur le mode de scrutin dans les communes de moins de 1.000 habitants adoptée l’an passé. Le panachage n’y étant plus autorisé, une liste unique est en lice dans la plupart des 25.000 d’entre elles. Cela peut inciter à ne pas se déplacer.
« Cela a été une campagne sans cible nationale puisqu’il n’y a pas de majorité, conclut, au terme de cette drôle de compétition, un ancien ministre en poste durant ces deux quinquennats. Cela a été une campagne sans cible personnelle puisque Emmanuel Macron ne peut pas se représenter et donc les électeurs n’ont pas de message à lui faire passer. » « On n’a pas assisté à la nationalisation de la campagne, abonde Bernard Sananès. On s’attendait à ce que la sécurité fasse la jonction entre le national et le local. Cela n’a pas été le cas. »
Même s’il n’y aura pas de vote sanction à l’égard du chef de l’État et de Sébastien Lecornu, qui se sont scrupuleusement tenus éloignés de la bataille électorale, cela ne veut néanmoins pas dire qu’il n’y aura pas des enseignements à tirer. On aura ainsi pu constater dans beaucoup de villes une augmentation du nombre de listes sur la ligne de départ. Ce phénomène devrait déboucher sur une inflation de triangulaires, quadrangulaires voire quinquangulaires aux résultats moins prévisibles. La fragmentation du paysage politique produit, comme au niveau national, tous ses effets.
Lors de cette édition, c’est la gauche qui joue le plus gros. D’abord parce que sur les 42 villes de plus de 100.000 habitants, elle en dirige 24. C’est donc elle qui, sur le papier, a le plus à perdre. Si à Paris Emmanuel Grégoire, la tête de liste PS, échoue à succéder à Anne Hidalgo et si à Marseille le maire divers gauche, Benoît Payan, n’est pas reconduit, cela colorera toute la lecture du scrutin. Ensuite, ce sera l’heure du verdict pour les maires écologistes. L’élection de 2020 avait été marquée par une vague verte à Lyon, Strasbourg, Bordeaux, Annecy, Tours, Besançon, Poitiers, Colombes. Aujourd’hui, beaucoup de ces édiles paraissent menacés.
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Enfin, à gauche, la guerre fait rage. Lors de ce scrutin, La France insoumise a choisi une stratégie d’affrontement en présentant des listes autonomes avec parfois l’objectif assumé de faire perdre le PS (c’est le cas à Paris). Au second tour, la question des alliances avec les Insoumis sera par conséquent au centre des débats, alors que Jean-Luc Mélenchon n’a cessé de mettre sous tension la campagne. Elle divisera notamment le Parti socialiste, où Olivier Faure, qui a annoncé laisser les mains libres aux candidats, sera sous très forte pression. Tout ira très vite : les éventuelles fusions de listes devront être opérées avant mardi 18 heures.
Même si les municipales et la présidentielle sont deux élections de nature très différente, la performance du RN sera également particulièrement scrutée à un an de 2027. Il y a six ans, le scrutin avait été très mauvais pour lui. Désormais, le parti de Jordan Bardella est doté de 122 députés. Une victoire à Nice – par l’entremise de son allié Éric Ciotti – et à Toulon lui permettrait de renforcer son emprise grandissante sur le Sud-Est.
Un succès à Marseille serait un séisme national et ferait du Rassemblement national le grand vainqueur de l’élection. Mais il faudra aussi comptabiliser ses gains éventuels dans les petites ou moyennes villes, ainsi que les alliances qui pourraient y être nouées dans l’entre-deux-tours avec Les Républicains. Si la formation de Bruno Retailleau ne détient plus qu’une seule commune de plus de 100.000 habitants – Nîmes, qu’elle devrait perdre –, elle reste bien ancrée à l’échelon inférieur. Sur 287 villes de plus de 30.000 habitants, la droite et le centre en dirigent plus de 60 %
Édouard Philippe est quant à lui le seul présidentiable engagé directement dans la bataille municipale. L’ancien Premier ministre est au combat au Havre, où il tente de remporter un troisième mandat. Parallèlement, il se retrouve exposé avec sa casquette de patron d’Horizons, puisque celui-ci revendique être un parti de maires (une vingtaine le sont de villes de plus de 30.000 habitants). Un nombre élevé de défaites (à Nice, Christian Estrosi paraît très menacé) ne ferait pas de cette élection la rampe de lancement espérée initialement par Édouard Philippe en vue de 2027.
Lors de ces municipales, Gabriel Attal a, lui, opté pour une autre stratégie. Son parti, Renaissance, a choisi de se faire discret. Il ne partira sous ses couleurs que dans très peu de villes (Lille, Bordeaux, Annecy). Ailleurs, il s’est rangé derrière ses partenaires du socle commun, selon des géométries très variables, afin de décrocher des postes de conseillers municipaux ou d’adjoints. Gabriel Attal a tiré les enseignements des élections de 2020, marquées par l’échec du macronisme à s’ancrer localement. « Cela aura été un des rares exemples dans notre histoire politique d’un parti qui aura exercé le pouvoir sans avoir d’implantation territoriale », note Bernard Sananès.