OPINION. « Le sommeil, nouvel enjeu des politiques municipales », par Daphne Petrich et Philippe Beaulieu

Par Daphne Petrich, directrice France HelloBetter, et Philippe Beaulieu, médecin somnologue et thérapeute cognitivo-comportemental.
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Par Daphne Petrich, directrice France HelloBetter, et Philippe Beaulieu, médecin somnologue et thérapeute cognitivo-comportemental.
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Et si nos villes étaient aussi jugées à leur capacité à bien faire dormir leurs habitants ? À l’heure où la campagne municipale met en avant qualité de vie, transition écologique, sécurité ou inclusion, un déterminant essentiel de notre bien-être collectif demeure encore largement absent : le sommeil.
En quelques décennies, le temps de sommeil moyen des Français a nettement reculé, passant de plus de huit heures dans les années 1980 à moins de 6h50 aujourd’hui (étude INSV, 2026). Dans le même temps, les troubles du sommeil se sont durablement installés dans la population, insomnies, réveils nocturnes, fatigue chronique. Ces difficultés ne relèvent plus de situations isolées mais d’un phénomène de santé publique, aux conséquences multiples sur la santé, l’apprentissage, la productivité et le lien social.
Longtemps considéré comme une affaire strictement privée, le sommeil apparaît désormais comme un enjeu profondément collectif : nos nuits sont façonnées par notre environnement quotidien, comme l’intensité de l’éclairage public, les nuisances sonores, l’organisation des transports, les horaires scolaires, les rythmes de travail, l’animation nocturne des centres urbains. Les municipalités disposent, à ce titre, de leviers d’action concrets.
La lutte contre les pollutions lumineuses et sonores, l’aménagement d’espaces plus apaisés, la réflexion sur les mobilités ou sur les horaires des services publics participent directement à la qualité du repos. Penser la ville, c’est aussi penser ses rythmes, et donc ceux de ses habitants.
Le sommeil agit également comme un révélateur d’inégalités sociales et territoriales. Les écarts apparaissent dès l’enfance : conditions de logement, temps de transport, horaires contraints influencent la durée et la qualité du repos. Ces inégalités se prolongent à l’âge adulte et pèsent sur la réussite scolaire, la santé mentale et l’insertion professionnelle. Les impacts sanitaires sont bien documentés, comme l’augmentation des risques cardiovasculaires, troubles métaboliques, obésité, diabète, mais aussi les vulnérabilités psychiques, anxieuses ou dépressives. Le sommeil constitue ainsi un pilier de la santé globale, au même titre que l’alimentation ou l’activité physique.
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Faute de stratégie collective structurée, la réponse demeure encore largement individuelle et médicale. La France figure parmi les plus grands consommateurs de somnifères en Europe. Comme l’a rappelé l’ANSM à travers sa campagne marquante « Les médicaments contre l’insomnie, c’est pour quelques nuits. La lecture, c’est autant qu’on veut », les traitements médicamenteux doivent rester ponctuels. Ils pallient les symptômes sans agir sur les causes environnementales, sociales, psychologiques et technologiques du mal-dormir.
Dans ce paysage, les écrans occupent une place centrale. Nos villes se veulent connectées, attractives, innovantes. Mais cette hyper-connexion a un revers, chez les adolescents notamment, le temps passé sur smartphone empiète directement sur le temps de repos. Pour autant, il serait réducteur d’opposer numérique et santé. La technologie peut aussi devenir un formidable outil de prévention, d’information et d’accompagnement, au plus près des usages réels.
Applications de suivi, programmes numériques de prise en charge, campagnes de sensibilisation locales : les solutions existent. Parmi elles, les thérapies cognitives et comportementales de l’insomnie, reconnues scientifiquement et recommandées en première intention avant tout traitement médicamenteux, offrent des résultats durables. Dans la pratique, elles sont rarement proposées, en partie car l’accès aux professionnels formés est limité et géographiquement inégal. Les collectivités peuvent contribuer à les rendre plus visibles et accessibles, en complément du système de soins.
C’est précisément là que l’échelon municipal prend toute sa dimension. Les maires, par leur proximité, peuvent expérimenter et fédérer : adapter les rythmes scolaires, intégrer le sommeil dans les contrats locaux de santé, soutenir les prises en charge non médicamenteuses, sensibiliser aux usages numériques responsables. La feuille de route interministérielle sur le sommeil le rappelle justement : « Bien dormir, c’est l’affaire de tous. » Lorsque l’État structure une stratégie nationale, les collectivités locales peuvent l’incarner concrètement sur le terrain, au plus près des habitants.
Imaginons des communes qui feraient du sommeil un axe structurant de leur projet de territoire. Des villes qui valorisent le repos autant que l’activité. Des politiques locales qui considèrent la nuit comme un espace à protéger, au même titre que l’air ou l’eau. Des outils numériques pensés non plus seulement pour capter l’attention, mais aussi pour préserver l’équilibre des habitants.
Reconnaître le sommeil comme un bien commun, c’est investir dans la réussite éducative, la santé, la sécurité au travail et la vitalité économique. À l’approche des élections municipales, une question mérite donc d’être posée : quelle place nos futurs élus accorderont-ils à nos nuits ? Car bien dormir n’est pas un luxe individuel. C’est une nécessité collective, au cœur des politiques locales de santé et des villes durables de demain.