OPINION. « De la gestion au récit : ce qui manque à la politique française », par Brice Soccol, politologue et essayiste

Brice Soccol est l'auteur de « L’écharpe et les tempêtes : face aux maires, la défiance inattendue ».
LTD/Frederique Touitou

Brice Soccol est l'auteur de « L’écharpe et les tempêtes : face aux maires, la défiance inattendue ».
LTD/Frederique Touitou
On se demande souvent pourquoi nos démocraties vacillent, pourquoi l’abstention devient majoritaire, pourquoi les colères s’accumulent et pourquoi les discours les plus radicaux trouvent un écho grandissant. On incrimine les réseaux sociaux, la mondialisation, l’effritement économique, la défiance envers les élites et la démocratie représentative. Toutes ces raisons comptent, mais aucune ne suffit. Il manque une explication plus profonde, plus simple, et pourtant rarement formulée : nous vivons dans un monde orphelin de grands récits et privé de classes organisées.
Pendant des décennies, la vie politique française s’est structurée autour de visions du monde fortes. Le progrès, la révolution, la nation, l’État-providence, la lutte des classes, la justice sociale : autant de récits puissants, capables de tracer une direction, de donner sens au présent et d’ouvrir l’avenir. Ils structuraient l’espace public, forçaient les partis à se situer, obligeaient les responsables politiques à imaginer, à promettre, à espérer.
Ces récits n’étaient pas seulement des idées : ils étaient des boussoles communes, des manières d’habiter le temps, de transformer les inquiétudes individuelles en projet partagé. Ils offraient aux citoyens une place dans une histoire plus vaste qu’eux : celle de l’émancipation ouvrière, de la reconstruction nationale, du combat contre les injustices. Ils donnaient le sentiment d’être partie prenante d’un mouvement.
Aujourd’hui, tout cela s’est effondré. Ni la gauche de gouvernement ni la droite classique ne racontent plus d’histoire. Elles administrent, ajustent, corrigent. Leur horizon s’est rétréci au calendrier budgétaire et parlementaire amplifié par la dissolution ratée de 2024. La politique — cette capacité d’imaginer un autre monde — s’est muée en une simple technique de gestion, de coups, de « punch line ». Le pouvoir ne promet plus ; il “pilote, gère et contrôle”. Et quand le pouvoir donne le sentiment de ne plus agir sur le quotidien des Français, de n'être plus en capacité de projeter des espérances, il cesse de convaincre ouvrant alors l’ère de l’éclipse du politique.
Il n’est alors pas anodin qu’à l’approche de l’élection présidentielle, deux récits seulement semblent structurer le débat public : celui de la “Nouvelle France” de Jean-Luc Mélenchon, et celui d’une France nationale, homogène et menacée, défendue par le Rassemblement national.
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D’un côté, un horizon de « révolution », de rupture sociale, écologique et démocratique : une refondation institutionnelle, un changement radical de modèle, une promesse de redistribution du pouvoir et des richesses. De l’autre, un récit identitaire, protecteur, nourri par le déclin, promettant le retour d’une France intacte, stable, sécurisée.
On peut critiquer ces récits, les contester, les craindre ou les espérer. Mais une chose est sûre : ils existent et sont incarnés. Ils offrent une explication du présent, une vision de l’avenir, une grammaire des émotions collectives. Autour d’eux, la plupart des forces politiques présentent des programmes sans horizons, des promesses déjà évoquées, des mesures sans imaginaire. Entre deux récits forts et un désert narratif, les électeurs se tournent vers ce qui, au moins, raconte, projette et incarne.
À l’effacement des récits s’ajoute l’effacement des classes organisées. Non qu’elles aient disparu — les inégalités, elles, prospèrent — mais elles se sont délitées. Le syndicalisme s’est affaibli, les partis de masse se sont dissous, les sociabilités populaires se sont fragmentées à l’exception notable des communes ou des entreprises, qui demeurent parfois les derniers lieux de rencontre. L’ouvrier, l’employé, l’enseignant, l’infirmière, le cadre : tous vivent séparément, isolés, chacun confronté seul à ses inquiétudes. La société n’est plus un ensemble de classes organisées ; elle est une mosaïque d’individus sommés de se débrouiller. Or une démocratie sans collectifs, c’est une démocratie sans voix.
Le résultat ? Une politique opaque, désorientée. Sans récits, les citoyens n’ont plus de boussole. Sans classes organisées, ils n’ont plus de voix. Sans collectif, il ne reste que des colères solitaires — parfois communautaires, parfois identitaires — des indignations sans direction. C’est dans ce vide que prospèrent les nouveaux imaginaires et les discours les plus simplistes.
Là où les anciens récits promettaient un avenir, les nouveaux entrepreneurs de colère vendent des ennemis (les riches, les pauvres les musulmans, les Juifs, les boomers, les jeunes, les ruraux, les quartiers populaires…). Là où les classes sociales organisaient la solidarité, les identités fragmentées nourrissent la méfiance. Là où la politique mobilisait, la communication simplifie, les réseaux sociaux fragmentent, quitte à rendre manichéen le débat public.
On accuse les citoyens de se détourner de la démocratie. Mais c’est peut-être la démocratie qui s’est détournée d’eux. Elle ne raconte plus rien, n’incarne plus rien, n’organise plus personne. Elle laisse chacun face à lui-même, face à ses peurs, face à ses écrans, face à son média préféré… Rien n’est inéluctable. Une société peut renaître politiquement dès lors qu’elle retrouve deux choses : un horizon et un collectif. Un récit qui rassemble au lieu de diviser.
Des organisations qui unissent au lieu de disperser. Une vision de l’avenir qui dépasse la simple gestion du présent, qui propose à notre pays un nouveau chemin face à la nouvelle donne géopolitique, aux crises climatiques, migratoires, au vieillissement de la population, aux défis de l’IA, aux enjeux de cohésion sociale, à la montée des communautarismes…
Il ne s’agit pas de ressusciter les mythes du passé ni de renouer avec des dogmes fossilisés. Il s’agit de reconnaître que sans vision et sans solidarités structurées, une démocratie se fatigue et laisse place à des heures sombres de l’Histoire. Que la politique ne renaîtra pas de slogans improvisés ni de réformes techniques, mais de la reconstruction patiente d’histoires communes à l’échelle locale mais aussi nationale.
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Nos crises politiques ne prouvent pas que la politique est morte. Elles prouvent que nous avons cessé de la faire vivre. Une société ne meurt pas faute de solutions à ses problèmes ; elle meurt faute d’imaginaires pour les surmonter, de collectifs pour les affronter et d’hommes politiques à la fois visionnaires et pragmatiques. A dix-sept mois des élections présidentielles, comme en 1945 où 1974 les moments où l’Histoire change de trajectoire, la France se doit d’être de nouveau au rendez-vous et d’affirmer sa singularité. C’est cela, au fond, la tâche politique de ce début de XXIème siècle.