OPINION. « Colonie numérique ou Empire de l'IA ? Pourquoi la France joue sa survie sur le prix de l'électricité », par Anthony Tchakerian

Anthony Tchakerian alerte sur la maîtrise des coûts de l’électricité.
LTD/DR

Anthony Tchakerian alerte sur la maîtrise des coûts de l’électricité.
LTD/DR
Il est des moments de bascule où le temps politique rejoint le temps de l’Histoire. En plaçant la maîtrise des coûts de l’électricité au sommet de l’agenda de l’État et en demandant à son gouvernement d'explorer des scénarios de rupture, le Premier ministre a posé un acte qui dépasse la simple gestion courante. Cette lucidité, que nous saluons, marque la fin d'une ère de naïveté et reconnaît une vérité fondamentale : l'énergie n'est plus une marchandise, c'est le sang de la souveraineté. Pour les bâtisseurs de l’intelligence artificielle, ce signal est l’aube d’une nouvelle alliance entre la puissance publique et l’audace industrielle.
Mais il nous faut aller plus loin et oser nommer la révolution qui vient. Pour nous, architectes des infrastructures critiques, l’électricité a cessé d’être une simple charge comptable. Elle est la matière première d’une alchimie moderne. Notre mission n’est plus de consommer des kilowattheures, mais d'opérer une transmutation glorieuse : convertir l’électron brut en unité d’intelligence, le « token ».
Il faut que la France entende ceci : le token est l’étalon-or des siècles à venir. Demain, la puissance des Nations ne se pèsera plus seulement à l’acier de leurs canons ou à leurs réserves de change, mais à leur capacité générative, à ce volume de tokens d’intelligence qu'elles sauront forger. Plus un État sera capable de métamorphoser massivement ses électrons en intelligence artificielle sur son sol, plus son économie sera florissante et son rayonnement universel. La grandeur d’un pays se calculera désormais en exaflops.
Dès lors, une anomalie stratégique doit être corrigée. La France, par l'excellence de son génie nucléaire, produit une électricité décarbonée qu’elle exporte encore trop souvent à l’état brut. Certes, fortifier nos partenaires européens est un devoir de solidarité continentale auquel nous ne saurions nous soustraire ; une Europe forte a besoin de voisins robustes. Mais l'enjeu est ici trop vital, trop stratégique, pour que nous remettions les clés de notre futur dans les mains de qui que ce soit. La souveraineté ne se délègue pas.
Exporter notre électricité brute pour qu'elle soit transformée ailleurs, c’est vendre notre blé au lieu de vendre notre pain. Nous disons aujourd'hui : gardons cette énergie sacrée ! Ne soyons pas le simple réservoir de l'Europe, mais devenons son usine à intelligence. C'est en fixant l’électron sur le territoire national pour le sublimer en intelligence artificielle que nous créerons ici, et nulle part ailleurs, la richesse et les emplois de demain.
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Cette « Fabrique de l’IA », Sesterce la bâtit déjà, pierre par pierre. Au-delà de notre campus de référence à Valence, dans la Drôme, nous tissons désormais la toile de cette reconquête dans les Hauts-de-France et en Île-de-France. Ce maillage prouve que l'industrie du calcul a vocation à irriguer tout le corps social, recréant des bastions technologiques au cœur de nos territoires. Mais pour élever ces cathédrales modernes — car c’est bien de cela qu’il s’agit —, il nous faut un sol qui ne tremble pas.
L’audace du bâtisseur a besoin d’une vision claire et stable de l’État. Ériger des centres de calculs et des supercalculateurs exige des investissements colossaux, projetés sur vingt à trente ans. Or, la volatilité erratique des marchés est un poison mortel pour le temps long. Pour transformer l’essai magistral initié par le gouvernement, nous proposons un pacte de raison : reconnaître le calcul comme une infrastructure critique de la Nation. Cela appelle un cadre immuable : i) une visibilité contractuelle à long terme sur le prix de l’électron ; ii) une fiscalité qui distingue l'usage vertueux de la spéculation ; iii) un accompagnement pérenne de ces hauts fourneaux du numérique.
La France entre dans une ère où convergent des avantages stratégiques majeurs, une configuration que les grandes puissances ne rencontrent qu’à des moments charnières: une énergie décarbonée, des ingénieurs d’élite, des entrepreneurs patriotes et, désormais, une clarté stratégique au sommet de l’État. Si nous sanctuarisons ce cadre, nous ne verrons plus nos fleurons céder aux sirènes américaines ou asiatiques. Car il ne faut pas s'y tromper : si le capital est par nature un mercenaire sans frontières, le génie français, lui, cherche une terre pour s'enraciner.
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L’heure n’est plus aux demi-mesures. Il s’agit de passer du statut de vendeur de courant à celui de producteur mondial d’intelligence. Le Premier ministre a ouvert la porte de l'Histoire ; nous sommes prêts, avec lui, à la franchir pour que la France redevienne ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : une puissance-monde.