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Bana Jabri, directrice de l’Institut Hospitalo-universitaire Imagine : « L’Europe produit des découvertes, mais laisse trop souvent à d’autres le soin d’en capter la valeur »

Photo de La Tribune Dimanche - Rédaction

Propos recueillis par Denis Lafay

Publié le 17 avril 2026 à 15:00

Bana Jabri, directrice de l'Institut Hospitalo-universitaire Imagine.

Bana Jabri, directrice de l'Institut Hospitalo-universitaire Imagine.

LTD/DR

La Tribune Dimanche

N143 ● 28 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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ENTRETIEN — Gastro-entérologue et immunologiste, Bana Jabri dirige l’Institut Imagine, qui emploie 1 000 chercheurs dédiés aux « maladies génétiques rares ». Un secteur révélateur de la capacité française d’innovation médicale.

LA TRIBUNE DIMANCHE — Comment définit-on les « maladies rares » ? Que représentent-elles en nombre de pathologies ou de public concerné ?
BANA JABRI — Ces maladies résultent de mutations causales dans le génome, héritées des parents, ou apparaissant lors de la conception ou au cours du développement embryonnaire. Environ trois millions de personnes en France – et près de trente millions en Europe – sont concernées. Certaines pathologies ne concernent que quelques patients dans le monde.

Pourquoi l’intérêt d’appréhender ces maladies dépasse-t-il leur seul périmètre ?
Pour avancer dans le soin et l’innovation thérapeutique, il faut sortir d’une approche maladie par maladie et adopter une vision décloisonnée. Nous pouvons alors développer des solutions communes, dans des conditions économiquement soutenables. Les maladies rares sont aussi une formidable fenêtre sur des maladies plus fréquentes.

Ce que nous apprenons chez des enfants porteurs de mutations génétiques nous aide à mieux comprendre la maladie de Parkinson, le diabète ou les maladies inflammatoires de l’intestin. Investir dans les maladies rares, c’est investir dans l’avenir de toute la médecine.

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Les ressources consolidées de l’IHU s’établissent à 103 millions d’euros. Est-ce insuffisant ? Et le marqueur d’un faible intérêt des pouvoirs publics et de la société pour ces maladies rares ?
L’État français a déjà beaucoup investi dans les maladies rares, davantage que nombre d’autres pays. Avec le quatrième Plan national maladies rares, la France s’est dotée d’infrastructures remarquables et d’un réseau de centres experts. Mais si nous voulons rester à la pointe de l’innovation biomédicale, il faut amplifier l’investissement dans la recherche académique (à l’origine de ces découvertes) et changer d’échelle dans la production des thérapies. L’enjeu est de préserver notre capacité d’innovation tout en garantissant un accès soutenable aux thérapies pour les patients.

Le problème relève donc des ressources privées, dissuadées par une perspective aléatoire de rentabilité ?
Des acteurs privés sont découragés parce que la cible est restreinte, d’autres se retirent d’un chantier parce que leur investissement entrevoit un trop long terme. Et il y a ceux qui s’emparent de travaux de recherche publique et les traduisent en valeur marchande déraisonnable. Exemple : le gène responsable de l’amyotrophie spinale a été découvert à Necker par des chercheurs de l’Institut Imagine.

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La thérapie génique qui en découle, développée ensuite par une biotech américaine puis rachetée par Novartis, est aujourd’hui vendue autour de deux millions de dollars par patient. C’est un paradoxe : l’Europe excelle dans la découverte scientifique, mais peine à transformer ces avancées en innovations thérapeutiques accessibles.

En France, le capital-développement, maillon stratégique de la chaîne de financement, est à la peine. Votre domaine n’est pas épargné.
En France, on aime investir dans ce qui est « sûr ». La prise de risque, y compris économique, n’est pas naturelle. Le capital disponible pour les biotechs – notamment le capital-risque capable d’accompagner l’innovation – demeure insuffisant, et la fragmentation du marché européen complique la mobilisation de financements de grande ampleur. Au fond, l’Europe produit des découvertes, mais elle laisse trop souvent à d’autres le soin d’en capter la valeur.

Ce qui coûte quinze euros à un patient français peut atteindre 50.000 dollars Outre-Atlantique.

Dans votre domaine aussi, la double souveraineté nationale et européenne est donc menacée ?
Oui, très clairement. En génomique, thérapies géniques ou intelligence artificielle appliquée à la médecine, les pays qui maîtrisent la science et les technologies définiront aussi les règles. On ne peut défendre une vision humaniste de la science que si l’on reste à la pointe de l’innovation. Affaiblir l’innovation en Europe, c’est entraver notre capacité à défendre nos valeurs sur la scène internationale.

L’articulation des sphères publique et privée du soin est une nouvelle fois convoquée...
C’est dans le secteur public qu’on peut encore se consacrer à des recherches, à des innovations, à des problématiques pathologiques sans obsession de rentabilité immédiate. Sans lui, qui s’intéresserait aux maladies complexes et économiquement aléatoires ? L’avenir passe par une redéfinition des relations entre les acteurs publics et privés, par une plus grande mixité des compétences et des responsabilités.

Lorsqu’un patient traité dans une clinique privée est transféré vers l’hôpital public en raison de complications trop complexes ou coûteuses, il est normal que les coûts soient partagés. Aucun système n’est parfait. Mais le système français repose sur un principe essentiel : soigner sans discriminer. Ce qui coûte quinze euros à un patient peut atteindre 50.000 dollars Outre-Atlantique. Il faut tout faire pour le protéger.

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Les faiblesses de la recherche en France sont endémiques : part insuffisante de la R&D dans le PIB, faibles salaires des chercheurs, bureaucratie excessive, normes dissuasives : comment compense-t-on ces entraves ?
L’excès de normes, l’interprétation trop radicale des règlementations européennes, et la « logique » du principe de précaution peuvent épuiser notre capacité, considérable, d’innovation. J’insiste : le risque zéro n’existe pas, on n’innove pas sans acceptation du risque. Face à un enfant qui souffre et dont la vie est menacée, dois-je lui proposer un traitement expérimental prometteur, fondé sur des bases scientifiques solides, dans un cadre réglementaire strict et avec l’accord éclairé des parents ? Ou m’abstenir au nom d’une interprétation absolue du principe de précaution ? C’est dans ces situations que se joue la responsabilité du médecin.

On considère aisément le « risque de faire », mais on oublie souvent le risque de ne pas faire. En médecine, la vraie question est celle de la balance bénéfices-risques. Agir comporte une part d’incertitude, mais l’inaction peut mettre davantage de vies en danger. Nous avons besoin de règles, bien sûr, mais les garde-fous ne doivent pas paralyser l’action.

À l’Institut Imagine, 60 % du budget provient de dons privés. Cela nous permet d’attirer des talents internationaux, d’investir dans des technologies de pointe et de développer des collaborations interdisciplinaires. Mais les financements publics restent indispensables : c’est l’équilibre entre public et privé qui fait fonctionner ce modèle.

Votre parcours américain – vous avez dirigé jusqu’en 2024 le Centre des maladies digestives de l’Université de Chicago – vous autorise particulièrement à évaluer la politique de santé publique « vue » par Donald Trump et son ministre de la Santé, Robert Kennedy Jr. : promet-elle à terme un incendie sanitaire, domestique et mondial ?
J’en suis convaincue. À partir d’un certain taux de non-vaccination, la politique de discrédit vaccinal pourrait entraîner une redissémination de maladies – poliomyélite, rougeole, etc. Des enfants hier protégés demain mourront. Au-delà, c’est la peur ou le rejet de se vacciner qui pourraient s’enraciner. Les conséquences seraient terribles en cas de nouvelle pandémie. Faut-il rappeler que la vaccination est l’un des principaux leviers de la formidable augmentation de l’espérance de vie ?

Enfin, dénigrer les vaccins, c’est propager la défiance en la science. Pendant des décennies, les États-Unis ont été la locomotive de la recherche mondiale en santé. Le retrait actuel de certains engagements scientifiques et de solidarité internationale – notamment via l’OMS ou l’USAID – aura des répercussions planétaires et révèle aussi une faiblesse européenne : nous avons trop longtemps compté sur cet engagement américain. L’Europe doit désormais assumer davantage ses responsabilités et investir plus fortement dans la science et la santé mondiale.

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L’intelligence artificielle bouleverse « toute » la médecine, et donc votre domaine. Concrètement, quel est son apport aujourd’hui et que promet-elle demain ? 

En premier lieu, l’identification de patterns invisibles à l’œil humain. En analysant de vastes ensembles de données — cliniques, d’imagerie ou de séquençage — l’IA permettra de stratifier les patients, de prédire leurs trajectoires, leur réponse aux traitements et leurs issues, et d’identifier de nouveaux biomarqueurs. À partir de millions de données, nous pourrons aussi mieux comprendre à quel moment une cellule perd les points de contrôle qui régulent sa prolifération et bascule vers la malignité. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres.

Mais l’IA doit encore être nourrie par des volumes considérables de données de qualité, aujourd’hui souvent insuffisants. Elle détecte bien les tendances, mais interprète mal les exceptions. Et rien ne prouve qu’elle puisse, seule, produire des idées véritablement disruptives : l’intuition scientifique reste humaine.

Y compris de favoriser un accès plus équitable aux soins ?
Indéniablement. Prenons l’exemple du projet AIDY, développé à l’Institut Imagine. Il repose sur une observation issue de l’étude de maladies comme le syndrome de Kabuki : de nombreuses maladies génétiques, même sans dysmorphie évidente, présentent des signatures faciales caractéristiques. En combinant leurs expertises, médecins et chercheurs d’Imagine ont développé des algorithmes à partir d’une base d’environ un million de photographies de visages constituée à Necker.

Une simple photo de face et de profil, associée à des informations cliniques, permet d’orienter vers un diagnostic génétique et d’adresser rapidement l’enfant vers un centre de référence. C’est une façon très concrète de réduire l’errance diagnostique et de lutter contre le désert médical : un enfant peut être orienté vers le bon diagnostic, qu’il vive à Paris ou dans un village isolé.

Cette capacité de prédictibilité n’est pas sans lourdes interrogations éthiques. Que dire à un patient exposé à une probabilité de maladie et livré à des alternatives préventives vertigineuses ?
Il y a une règle simple : on ne communique une information prédictive à un patient que si l’on peut lui proposer une action — traitement, surveillance ou prévention. Sinon, on risque de l’enfermer dans une angoisse inutile. Rappelons qu’une probabilité n’est pas une certitude. Quant à l’IA, elle analyse les données dont elle dispose, mais n’invente pas par elle-même. Les découvertes restent le fruit de l’intelligence humaine — individuelle et collective – et du regard du médecin, indispensable pour interpréter la singularité de chaque patient.

Propos recueillis par Denis Lafay

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