« Nous pouvons encore agir » (Nathalie Hilmi, docteure en sciences économiques et autrice principale du GIEC)
Propos recueillis par Laurence Bottero

Nathalie Hilmi, docteur en sciences économiques
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Propos recueillis par Laurence Bottero

Nathalie Hilmi, docteur en sciences économiques
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Nathalie Hilmi maîtrise parfaitement le sujet de l'océan pour être l'autrice principale du rapport spécial du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) sur l'océan et la cryosphère et membre du Haut Conseil local pour le climat et la biodiversité de la métropole Nice Côte d'Azur.
Elle connaît tout autant les conséquences que le changement du climat va avoir et a déjà sur les modèles économiques. Pour cette experte, responsable de la section économie environnementale au Centre scientifique de Monaco, il est encore temps d'agir, mais il faut faire vite.
LA TRIBUNE DIMANCHE - Dans quelques mois, la France et Nice accueilleront la troisième conférence des Nations unies sur l'océan (Unoc), après New York et Lisbonne. Avec un objectif : ne plus être dans l'avertissement, mais parler de solutions concrètes, applicables. Est-ce que cela signifie que le monde, les acteurs politiques et économiques sont prêts à passer des discours à l'action ?
NATHALIE HILMI - Le Giec comme l'IPBES* sont des organismes qui alertent sur l'état de l'environnement. Le Giec regarde un problème global, celui du changement climatique ; l'IPBES s'intéresse à la biodiversité. Or l'Unoc se focalise uniquement sur l'océan. Jusqu'alors, il est vrai que le Giec tirait la sonnette d'alarme, mais sans apporter précisément de préconisations politiques. Or le Giec assure qu'il est possible d'agir et délivre désormais des recommandations, lesquelles s'appuient sur la littérature scientifique, les travaux des experts, dont il tire la quintessence.
Le Giec alerte en effet depuis longtemps sur le changement climatique et ses conséquences. La parole scientifique semble peser de tout son poids... Cela signifie-t-il que la diplomatie scientifique est désormais aussi écoutée que la diplomatie des affaires ou de la politique ?
Chaque semaine, les enjeux clés de la transition écologique.

Le Giec est une référence mondiale, aux méthodes sérieuses. Les COP sont, par exemple, l'occasion de réunir l'ensemble des acteurs, souvent en parallèle des sessions de travail. Il semble en effet que la diplomatie scientifique soit davantage considérée, que la science et la recherche soient devenues de nouveaux éléments de prise de conscience. Mais ce qui est à considérer, c'est le budget alloué à la recherche, qui en France a subi quelques coupes sévères. Or le changement climatique va impacter la société, l'économie... Et la recherche, c'est l'avenir. Le politique, bien qu'alerté sur les conséquences du changement climatique, a plutôt tendance à dire « après moi le déluge ». C'est vrai en France, mais aussi dans d'autres pays : Allemagne, Italie... Nous déplorons également le départ de certains chercheurs à l'étranger, mais pourquoi obliger, par exemple, des professeurs à partir à la retraite à 65 ans alors qu'ils sont précisément au sommet de leur art ?
Vous portez un message assez positif, résilient, en soulignant que des actions engagées portent déjà leurs fruits. Estimez-vous toujours que nous sommes sur la bonne voie ?
Si nous ne sommes pas positifs, alors nous n'avons plus qu'à baisser les bras et n'avons plus à chercher à convaincre que nous pouvons encore agir. Le Giec a rappelé qu'il était essentiel de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C et de ne surtout pas dépasser le seuil de 2 °C. Et cela n'est possible qu'en mettant en place des actions concrètes. La hausse de la température de l'océan a eu des conséquences que nous avons tous pu observer cet été : les vagues de chaleur marine ont fait monter les températures, l'océan, trop chaud, n'étant plus en mesure de rafraîchir. Nous ne sommes pas sur la bonne voie mais nous devons continuer à œuvrer. Les jeunes générations sont plus sensibles à l'état du climat, leur façon de consommer est différente.
Les modèles économiques s'adaptent-ils à ces changements ? Tout au moins, la conséquence d'un climat qui change, qui vient par exemple rogner le trait de côte, est-il perçu comme un élément qui oblige à adapter la stratégie de développement économique ?
Les modèles économiques s'adaptent. Les stratégies économiques et sociales intègrent désormais la dimension environnementale. Le tourisme s'adapte en ce sens, les destinations tablent sur l'écotourisme, on assiste également à un repositionnement géographique, de nombreux touristes optant pour des séjours en Europe du Nord, en montagne, dans l'arrière-pays, afin d'échapper aux vagues de chaleur. Les politiques économiques doivent être incitatives, la réglementation environnementale stricte et la fiscalité plus verte. L'immobilier est un autre secteur impacté par le changement climatique, notamment, comme vous le soulignez, par la hausse du trait de côte, qui fait évoluer la géographie. Cela aura d'autres conséquences. En Californie, par exemple, les maisons situées au bord de l'eau ne sont plus prises en charge par les assureurs, car cela est considéré comme trop risqué. Cela souligne bien que le modèle financier change et intègre à présent le risque climatique.
En matière de soutien financier, a-t-on raison de faire du respect de l'environnement et du climat l'un des critères principaux, et non plus la rentabilité financière ? Est-ce une façon d'obliger les entreprises, notamment, au changement ?
L'économie et l'écologie ne sont pas à opposer, elles doivent être à égalité. C'est vrai pour les grands projets portés par l'État. Pour les entreprises, c'est plus difficile, et c'est pour cela que l'on parle de transition. Modifier les business models est coûteux. C'est un passage obligé, mais qui ne peut pas se faire immédiatement sous peine d'amener à une cassure. En revanche, cette transition est indispensable, et les investissements réalisés aujourd'hui engendreront des profits, demain. Car le prix du carbone est élevé et il va encore augmenter.
Les solutions innovantes, comme le stockage du CO2 dans l'océan, sonnent comme des lueurs d'espoir. Faut-il être confiant ?
Il existe en effet des nouvelles technologies pour capturer et séquestrer le carbone dans l'océan. De nombreuses start-up investissent dans ces techniques. L'océan absorbe déjà 30 % des émissions de CO2 ; si on le stimule, pourquoi pas ? Mais il faut être attentif aux risques : si l'on stocke le carbone, que peut-il se passer en cas de tremblement de terre, par exemple ? Il faut également être vigilant sur les coûts de ces solutions. Aux États-Unis, un projet a ainsi été retardé face au scepticisme scientifique et éthique. Il faudrait, pour cela, une réglementation internationale, pour que chaque gouvernement ne fasse pas ce qu'il veut. En revanche, les fonds marins et leur incroyable biodiversité peuvent aider la recherche pour élaborer de nouveaux médicaments.
On a averti des conséquences du plastique dans la mer, des dangers qui naîtraient de la disparition du corail. Sur quel autre sujet, méconnu du grand public, le Giec alerte-t-il ?
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Il existe en effet deux motifs d'inquiétude que le Giec pointe : le permafrost et le méthane. Concernant le permafrost, la crainte porte sur l'impact que le dégel peut avoir sur le climat. Pour ce qui est du méthane, ce gaz est plus dangereux, car il dure plus longtemps que le CO2. Plus globalement, le risque du changement climatique, c'est de créer des migrations. Et cela comprend une dimension géopolitique.
* Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques.
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