Numérique : Macron défend une autonomie technologique à trous contre un souverainisme caricatural de Le Pen

Présidentielle 2022. Le président sortant et la candidate d'extrême-droite se distinguent nettement dans leurs propositions sur le numérique. Marine Le Pen défend une vision protectionniste, met en avant la souveraineté technologique jusqu'à la caricature, et s'illustre par l'imprécision de certaines propositions. De son côté, Emmanuel Macron distille le numérique dans tous les compartiments de son programme, ce qui traduit sa maturité sur le sujet, mais il se contente de surfer sur la dynamique de son premier quinquennat et manque de propositions fortes hors du domaine de la cybersécurité. Décryptage.
Sylvain Rolland
(Crédits : BENOIT TESSIER)

Pendant longtemps, le numérique a été un sujet très consensuel dans la classe politique. Mais désormais, signe de maturité du secteur, des clivages politiques forts apparaissent. Le match de second tour entre Emmanuel Macron, le président sortant (LREM), et son opposante Marine Le Pen, candidate d'extrême-droite (RN), en est une illustration, car les deux finalistes de l'élection présidentielle abordent les enjeux du numérique avec un prisme très différent.

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Une opportunité pour Macron, une menace pour Le Pen

Dans la continuité du quinquennat écoulé, Emmanuel Macron part du principe que le numérique est une opportunité pour la France et l'Europe. Son programme s'article donc autour de deux grandes idées. D'abord, la poursuite d'un soutien massif de l'Etat à l'innovation pour renforcer les différentes filières du numérique - French Tech, greentech, spacetech, industrie... - et "massifier" l'écosystème afin de l'utiliser comme un levier de souveraineté, de compétitivité et de création d'emplois. Ensuite, la volonté de proposer un "numérique pour tous". Ce qui passe par l'amélioration des réseaux télécoms, la numérisation de l'Etat et le développement de la formation autour des métiers du numérique.

A l'inverse, Marine Le Pen aborde la quasi-totalité des sujets numériques sous le prisme du protectionnisme. Dans le livret que la candidate du Rassemblement national (RN) a consacré au secteur, le numérique est perçu avant tout comme une menace. Tout en reconnaissant "la place grandissante qu'occupe la technologie" dans nos vies et le fait que le numérique est une "source de progrès dans de nombreux domaines", la candidate s'inquiète d'emblée de ses "aspects négatifs". Son programme se veut alors une réponse à ces dangers.

D'après elle, l'automatisation "nous prive d'autonomie personnelle", tandis que "la souveraineté de la France et des pays européens est remise en question" par la toute-puissance des géants américains et chinois - ce dernier postulat étant par ailleurs très consensuel y compris chez Macron et à gauche.

Marine Le Pen a donc structuré son programme sur le numérique autour de quatre axes qui sont autant de menaces à gérer : "retrouver la souveraineté numérique""réduire la fracture numérique", "imposer le respect de la loi française aux acteurs du numérique" et protéger les données des Français.

Souveraineté : une vision caricaturale pour Le Pen...

Seul thème numérique sur lesquels tous les candidats se sont exprimés, la souveraineté numérique occupe une place prépondérante dans les propositions de Marine Le Pen. Dans la lignée de Valérie Pécresse, Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour, la candidate d'extrême-droite tente de récupérer le mécontentement du secteur du cloud à l'encontre d'Emmanuel Macron.

Elle veut par exemple "rendre obligatoire l'hébergement des données des Français, des entreprises françaises et des services publics en France ou dans l'Union européenne, par des opérateurs français ou européens", ou encore forcer le "recours exclusif à des fournisseurs français pour la commande publique dans les domaines militaires et de sécurité nationale". Mais ce levier de la commande publique, tant réclamé par l'écosystème, se heurte encore à des obstacles légaux et pratiques. Ainsi, un recours "exclusif" à des fournisseurs français serait impossible à cause du droit européen et des conventions de l'OMC.

Pour lutter contre les géants américains de la tech, les fameux Gafam [Google, Apple, Facebook devenu Meta, Amazon, Microsoft, Ndlr], Marine Le Pen souhaite un "contrôle strict" des rachats d'entreprises françaises de pointe dans le numérique lorsque l'acquéreur est une entreprise "étrangère ou non-européenne".

La présidente du RN veut même instaurer la possibilité de les interdire "dans l'esprit du décret Montebourg", voté sous François Hollande en 2013. Ce texte visait à mieux protéger certains secteurs stratégiques de la prédation d'acteurs étrangers. Ironiquement, Marine Le Pen avait pourtant fustigé le décret Montebourg à l'époque, déclarant "ne pas voir le protectionnisme économique" dans une mesure qu'elle estimait alors pénalisante pour les entreprises et qui serait d'après elle "de toutes façons refusée par l'Union européenne".

Autre indice d'une forme de populisme dans l'exigence de souveraineté brandie par Marine Le Pen : la candidate souhaite lancer des "initiatives européennes pour un cloud européen souverain" et sur les "matériels de télécommunication". Mais l'UE s'est déjà dotée d'une stratégie sur le cloud et a lancé un grand projet commun, Gaia-X, très contesté mais dont la mission est de protéger les données des Européens dans le cloud.

De plus, elle ne précise pas à quoi font référence les énigmatiques "matériels de télécommunication" qu'il faudrait développer. Autre imprécision : le "fonds souverain français (FSF)" qu'elle souhaite créer pour "favoriser l'émergence et le développement d'acteurs français du numérique", mais dont elle ne dévoile pas le montant ni le fonctionnement.

... et incohérente pour Macron

Si Marine Le Pen agite la machine à promesses, Emmanuel Macron, lui, ne lie jamais la souveraineté avec le numérique dans son programme. Libéral en économie, le président sortant préfère parler "d'autonomie technologique". Sa recette : "investir pour développer des champions français", tout en "se protégeant dans les domaines les plus stratégiques" en "se dotant des infrastructures essentielles comme un cloud et une constellation de satellites".

Autrement dit, pour Emmanuel Macron, développer les startups et l'innovation est en soi un levier d'autonomie technologique, mais le président laisse délibérément de côté la question de la captation de la valeur de la French Tech par les Gafam américains, qui financent la plupart des grosses startups de l'écosystème, hébergent les deux tiers des 25 licornes, et récupèreraient environ 30% des montants des levées de fonds en hébergement cloud, taxes et marketing.

Le président mentionne également la nécessité de se doter d'infrastructures essentielles dans le cloud, mais la stratégie qu'il a mis en place lors de son premier quinquennat, intitulée "cloud de confiance", exclut de fait la plupart des acteurs français et ouvre grand la porte aux Gafam américains, ce qui lui a valu de fortes critiques y compris dans son camp. Enfin, le scandale de l'hébergement du sensible Heath Data Hub par Microsoft sans appel d'offres, révèle qu'Emmanuel Macron place la souveraineté derrière le pragmatisme économique.

Du côté de la commande publique, le président sortant affiche la volonté de "réviser la politique d'achat de l'Etat", avec "l'objectif prioritaire d'acheter local pour développer l'innovation et les filières françaises". Sa promesse est donc plus réaliste que celle de Marine Le Pen, mais elle reste très vague.

Innovation : vision d'ensemble pour Macron...

Si Marine Le Pen a pris la peine de publier un livret entier dédié au numérique, contrairement à Emmanuel Macron qui se contente d'éparpiller des propositions dans son programme global, c'est pourtant ce dernier qui présente la vision la plus complète des enjeux d'innovation.

Pour le président sortant, l'enjeu des cinq années à venir est à la fois de "massifier" le soutien aux startups et à l'écosystème de la French Tech - via le soutien du financement d'amorçage et des derniers tours de table menant aux entrées en Bourse -, mais aussi de stimuler l'innovation technologique dans tous les secteurs d'activité, notamment dans l'énergie, la santé, le spatial ou encore l'agriculture.

Le président-candidat souhaite ainsi "continuer à soutenir des projets majeurs pour l'avenir  comme les mini-lanceurs spatiaux, les biomédicaments, ou encore les réacteurs nucléaires de troisième et quatrième générations". Dans l'agriculture, il promet aussi un "investissement massif" pour développer dans ce secteur de nouvelles solutions de "robotique, de numérique, de sélection variétale".

Les autres enjeux comme les deeptech ou les startups industrielles ne sont pas abordés mais le locataire de l'Elysée dispose déjà d'un bilan dans le domaine et de projets en cours. En revanche, il se positionne sur des investissements afin de construire des "métavers européens" chargés de "proposer des expériences en réalité virtuelle, autour de nos musées, de notre patrimoine et de nouvelles créations, en protégeant les droits d'auteur et droits voisins, décline-t-il.

... vide intersidéral pour Le Pen

Quid du côté de Marine Le Pen ? Au-delà de son très vague fonds pour la souveraineté française qui devrait financer l'innovation, la candidate d'extrême-droite décline son mantra protectionniste dans quelques enjeux, mais rien qui fasse office de véritable stratégie autour de l'innovation.

Ainsi, la dirigeante du RN se positionne contre la "gig economy" ou l'économie des plateformes type Uber ou Deliveroo : elle souhaite "accorder le statut de salariés aux chauffeurs et livreurs des plateformes numériques", car "la situation actuelle crée une injustice sociale et économique pour les prestataires employés en détournant le statut d'auto-entrepreneur".

Comme Eric Zemmour, la candidate d'extrême-droite aborde la question des cryptoactifs, mais pour davantage de régulation en les plaçant "sous le régime commun des marchés financiers". Rares sont les autres secteurs où l'innovation est citée comme un levier pour répondre aux enjeux, à l'exception de la santé. Dans le livret thématique sur l'environnement et l'énergie, le mot "innovation" est écrit une seule fois, de manière générique et sans être associé à une quelconque mesure.

Fracture numérique, formation : des convergences entre les deux candidats

Emmanuel Macron et Marine Le Pen partagent le même constat : il faut réduire l'illectronisme et la fracture numérique et développer les formations aux nouveaux métiers issus de la révolution numérique.

Les propositions sont en revanche un peu plus concrètes du côté d'Emmanuel Macron. Reprenant son objectif formulé dès 2017 mais qui ne sera pas atteint à la fin de son premier mandat, le président souhaite "achever la couverture du territoire en fibre d'ici à 2025". Améliorer l'accès au réseau est aussi le souhait de Marine Le Pen qui s'engage à amener celui-ci dans les zones blanches et à "améliorer la qualité des réseaux dans les zones grises", ces espaces où un seul opérateur possède un équipement.

De côté de l'illectronisme, Emmanuel Macron souhaite créer "20.000 postes d'accompagnateurs pour aider les Français qui en ont besoin dans la maîtrise des outils numériques et leurs démarches quotidiennes", tandis que Marine Le Pen préconise de "développer les dispositifs déjà existants de guichet numérique (dans les mairies ou les préfectures) et mobiliser les acteurs de la médiation numérique administrative ou associative".

Enfin, sur la formation, Marine Le Pen veut "accroître les capacités de formation au numérique, tant dans les filières de pointe que dans l'initiation". En plus de cela, Emmanuel Macron souhaite "généraliser l'enseignement du code informatique et des usages numériques à partir de la 5e".

Le président sortant réitère aussi sa volonté, là encore inscrite dans son programme de 2017 mais pas atteinte, de "transformer l'Etat par numérique", notamment pour "simplifier" les démarches administratives. Mauvais point : il prend exemple sur TousAntiCovid, qui aurait montré, selon lui, "comment les procédures peuvent être simplifiées".

Une affirmation étonnante étant donné que TousAntiCovid a été inefficace et défaillant dans son objectif de traçage numérique des contacts, et que son coût est décrié pour une appli qui est au final devenue un simple portefeuille numérique de certificats de santé.

L'obsession de Le Pen pour les réseaux sociaux

Enfin, Emmanuel Macron comme Marine Le Pen insistent particulièrement sur un point de leur programme, qu'ils développent largement plus que tout le reste.

Pour Macron, c'est la cybersécurité, décrite comme "la grande menace de notre temps". Le candidat LREM promet "une augmentation des moyens" de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi), "pour renforcer la capacité de lutte et de soutien cyber aux entreprises françaises", sans préciser l'ampleur de ce coup de pouce. Il annonce également "un filtre anti-arnaques qui avertira en temps réel tous les usagers d'Internet avant qu'ils ne se rendent sur un site potentiellement piégé", le "recrutement de 1.500 cyberpatrouilleurs" sur Internet et la "mise en place d'un numéro joignable en permanence pour être conseillé et accompagné" en cas de cyberattaque.

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Marine Le Pen fixe, pour sa part, son attention sur la régulation des réseaux sociaux, considérés comme une menace pour la liberté d'expression et la démocratie. Fermement opposée à la modération privée sur les contenus, la candidate d'extrême-droite tonne : "Je n'hésiterai pas à faire établir et gérer un réseau social public, libre et gratuit, si les réseaux sociaux privés devaient persévérer dans leurs pratiques car le débat public ne peut pas être confisqué". Une proposition hautement improbable qui traduit sa méconnaissance de l'effet de réseau, c'est-à-dire qui rend utile le réseau s'il est massivement utilisé par les gens. Une loi dans l'univers du numérique qui sous-tend le succès d'une plateforme sociale.

Toujours pour "protéger la liberté d'expression", seul un juge serait habilité à modérer les plateformes, ce qui reviendrait de fait à déborder la justice. De manière détournée, Marine Le Pen propose ainsi la suppression de la modération sur les réseaux sociaux.

En revanche, Marine Le Pen souhaite "collaborer avec les services de police, de justice et de gendarmerie dans le cadre d'enquêtes ayant trait au harcèlement en ligne, à la diffamation, à la contrefaçon et à tout crime ou délit, afin que les auteurs de ces infractions puissent être identifiés, poursuivis et condamnés". Une proposition étrange étant donné que ce qu'elle propose se pratique déjà, les réseaux sociaux n'étant pas, comme elle le suggère, une zone de non-droit.

Sylvain Rolland

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Commentaires 12
à écrit le 13/04/2022 à 10:46
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On veut toujours nous faire croire qu'il y a du progrès dans l'innovation, alors que nous en sommes toujours au même point depuis la création de la Sécurité Sociale!

à écrit le 13/04/2022 à 9:28
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Le FN souverainiste alors qu'ayant validé le traité de Lisbonne ? Hum...

à écrit le 12/04/2022 à 19:22
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Article d'une neutralité impressionnante. C'est la démocratie version "camp du bien"

à écrit le 12/04/2022 à 17:43
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Plus aucun journaliste ne cache ses sympathies pour Macron! Je fais tous les médias appartenant aux milliardaires qui ont 90 % du monde de l'information et c'est partout pareil. Vous nous expliquerez après le bien fondé de la démocratie.

à écrit le 12/04/2022 à 12:30
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Et alors, C'est ça qui va sauver la France et le Français et qui donnera à manger à leur faim à nos compatriotes ? Comme c''st petit !

à écrit le 12/04/2022 à 11:49
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C' est en réalité Mc Kinsey contre un rapport de forces envisagé contre l' UE ce qui n' est pas mauvais en soi vu le bilan de Mc Kinsey pour la France. Ca nous ramène évidemment au tout sauf à la faillite Macron, l' emp...

à écrit le 12/04/2022 à 10:38
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a ne pas masquer ! en France le nombre de faillites d entreprises repart à la hausse 35% par rapport a la même période de l année précédente (10000 i. le quoi qu il en coûte a bénéficié a`qui,,,,,???, insécurité)

à écrit le 12/04/2022 à 10:20
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Oui il est vrai qu'il a beaucoup fait en suprimant les droit sociaux durement gagner et pourquoi? Un trou sans fond de notre dette quia explosé. C'est vrai beau bilan, mais nos enfants vont criser. De plus cette réforme des retraites alors qu'elles ...

à écrit le 12/04/2022 à 9:44
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Bonjour, Mr Macron a beaucoup de vivions, mais comme ils ne fait pas grand chose, sa ne conduit à rien... D'ailleurs l'Europe s'est beaucoup de bruit, mais sa ne débouche sur rien... ( Pas d'Europe de la défense, pas de modification de traité europ...

le 12/04/2022 à 10:03
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Faut pas grand chose ? : réforme de la sncf et du chômage la ou tous les autres gouvernements se sont cassés les dents…. À sa décharge il y a eu un mandat bien plus secoué que ces prédécesseurs: attentats, gilets jaunes instrumentalisés par l extrê...

le 12/04/2022 à 10:04
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Fait pas grand chose ? : réforme de la sncf et du chômage la ou tous les autres gouvernements se sont cassés les dents…. À sa décharge il y a eu un mandat bien plus secoué que ces prédécesseurs: attentats, gilets jaunes instrumentalisés par l extr...

le 12/04/2022 à 12:13
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Il n'y a pas de "ç" sur votre ordinateur ? la touche "s" est bloquée ?

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