L’aide au développement, le nouveau champ de bataille entre les blocs

Depuis plusieurs années, la Chine a étendu son influence à coup de milliards, investis sous forme de prêts, d’aides et d’infrastructures dans les pays en développement, notamment dans le cadre des Nouvelles routes de la soie. À l’heure où l’ex-empire du Milieu se voit contraint de réduire ses dépenses face à la crise économique et alors que la présence chinoise suscite un rejet dans certains pays, les pays occidentaux espèrent s’engouffrer dans la brèche et regagner de l’influence. Le récent élargissement des BRICS, dotés de leur propre banque, donne cependant une plus grande ampleur aux ambitions de Pékin.
Avec les Nouvelles routes de la soie, la Chine a lancé d'importants projets d'infrastructures dans les pays en développement, en n'hésitant pas à débaucher ses propres ingénieurs et ouvriers sur place.
Avec les Nouvelles routes de la soie, la Chine a lancé d'importants projets d'infrastructures dans les pays en développement, en n'hésitant pas à débaucher ses propres ingénieurs et ouvriers sur place. (Crédits : Joe Tym via Flickr)

La Belt and Road Initiative (BRI) chinoise, souvent désignée en français sous le nom de « Nouvelles routes de la soie », souffle cette année sa dixième bougie. Au cours de cette période, l'ex-Empire du Milieu a investi plus de 1.000 milliards de dollars dans ce grand projet d'infrastructures à destination des pays en développement. Pour marquer la date, Xi Jinping a annoncé en octobre plus de 100 milliards d'investissements frais lors d'un événement à Pékin organisé pour l'anniversaire du projet.

Aux pays d'Asie centrale, d'Amérique latine et surtout d'Afrique souhaitant se doter de ponts, de ports, de routes et autres infrastructures de téléphonie, la Chine a su, depuis le lancement de cette initiative, user d'arguments séduisants. En témoignent les représentants de 130 pays, dont Vladimir Poutine, qui ont répondu présent au forum des Nouvelles routes de la soie organisé en octobre à Pékin. Ainsi que la visite il y une quinzaine de jours du président colombien Gustavo Petro, dont le pays est membre de l'initiative, en Chine. Le Premier ministre chinois s'est quant à lui rendu au Kirghizstan.

Des prêts facilement accordés

« Pour les pays en développement, obtenir un prêt de la Banque mondiale relève souvent de la gageure, notamment parce que celle-ci impose un certain nombre de conditions en matière de transparence, de bonne gouvernance, de lois anti-corruption visant à s'assurer que les fonds ne sont pas détournés... Des conditions justifiées, mais que nombre de pays en développement ont du mal à remplir », résume Tobias Gehrke, chercheur qui étudie la façon dont les grandes puissances rivalisent sur la scène internationale au Conseil européen des relations internationales (ECFR), un laboratoire d'idées basé à Berlin.

La Chine, elle, se montre beaucoup moins regardante, prête facilement des sommes importantes et propose une voie vers le développement qui a fait ses preuves.

« Le message de la Chine à ces pays, c'est que le modèle de développement imposé par l'Occident ne fonctionne pas pour eux, que sortir de la pauvreté implique de mettre en œuvre de grands projets d'infrastructures. La Chine l'a fait chez elle, et elle peut reproduire cette stratégie avec succès dans d'autres pays, en déployant même ses propres ingénieurs sur place », note le chercheur.

La Chine, premier créancier au monde

Force est de constater que les arguments chinois ont su séduire. L'ex-Empire du Milieu est devenu le premier créditeur au monde, avec un portfolio largement supérieur à celui du FMI et de la Banque mondiale réunis. Ces prêts passent principalement par la Banque de Développement de Chine et la Banque d'exportation et d'importation de Chine -deux banques publiques chinoises - et la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures, une banque multilatérale de développement asiatique dominée par la Chine.

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« La Chine représente plus de 30% de la dette extérieure de plusieurs pays en développement, dont le Pakistan, le Kenya et le Laos », note Agathe Demarais, qui dirige les travaux en géoéconomie à l'ECFR.

Nombre de pays africains ont bénéficié de ces prêts. D'après la China Africa Research Initiative, un programme de recherche de l'Université Johns Hopkins, à Baltimore, ces pays se sont, entre 2000 et 2019, endettés à hauteur de 153 milliards de dollars auprès de la Chine. Étant donné que la moitié des dettes contractées auprès de l'ex-Empire du Milieu ne sont pas rendues publiques, le montant réel pourrait être encore beaucoup plus élevé. Un autre rapport estime ainsi que la Chine détient plus de 1.100 milliards de dollars de créances dans le cadre de son programme des Nouvelles routes de la soie, dont 80% envers des pays en difficulté financière.

Des prêts chinois en question

Malheureusement pour ces pays, la politique peu regardante de la Chine en matière de crédit ne va pas sans contrepartie. « La façon dont la Chine prête de l'argent est extrêmement peu transparente, il est donc très difficile de savoir à quelles conditions exactes ont été accordés ces prêts. Il semble toutefois qu'ils n'aient pas été très avantageux, avec par exemple des taux d'intérêt élevés. De nombreux pays bénéficiaires ont ainsi du mal à les rembourser », note Tobias Gehrke.

D'autant que l'ex-Empire du Milieu se montre intraitable en matière de négociations pour une restructuration éventuelle. « La Chine refuse notamment de permettre à ses créanciers de restructurer leurs dettes dans le cadre des règles multilatérales du Club de Paris, un organisme qui permet la restructuration des dettes souveraines en fonction de règles bien établies. Avec la Chine, tout doit être fait de manière bilatérale, au cas par cas », précise Agathe Demarais.

Et dans ces négociations, le géant asiatique fait rarement preuve de souplesse. Ainsi, durant la pandémie, la Zambie, endettée à hauteur de sept milliards de dollars auprès de la Chine et frappée de plein fouet par la crise économique, demande à son créancier de suspendre momentanément le paiement de ses intérêts. Pékin répond par la négative, ne laissant au pays africain d'autre choix que de faire défaut sur sa dette. Le Sri Lanka a également dû lutter corps et âme pour obtenir la restructuration de sa dette et contracter un nouveau prêt auprès du FMI. Avec la remontée actuelle des taux d'intérêt, les banqueroutes pourraient se multiplier. L'année 2022 a déjà connu davantage de défauts sur la dette que toute autre année précédente.

Pour Géraud Neema, éditeur du projet Afrique Chine, qui couvre l'actualité de la Chine dans les pays du Sud, la légende noire selon laquelle l'ex-Empire du Milieu piégeait les pays en développement par la dette doit être nuancée.

« Les taux d'intérêt chinois (4-5% en moyenne) sont, certes supérieurs à ceux du FMI et de la Banque mondiale (1-2%), mais inférieurs à ceux des bailleurs de fonds privés (6.2 %). Si les conditions sont moins favorables que celles accordées par la Banque mondiale, par exemple, c'est parce que la Chine se montre beaucoup moins regardante en matière de demandes de réformes structurelles, et, connaissant la mauvaise gestion de nombreux gouvernements africains, elle requiert des taux d'intérêt plus élevés pour compenser le risque », note l'expert.

En outre, la réticence de Pékin à renégocier les dettes de ses créanciers africains s'explique aussi par des contraintes internes. « Les gouvernements provinciaux chinois ont également tous des dettes vis-à-vis du gouvernement central. Si ce dernier décidait d'effacer la dette de certains pays africains, il deviendrait difficile de demander aux gouvernements provinciaux de s'acquitter de leurs propres dettes. Pékin se trouve donc dans une situation délicate », explique Géraud Neema.

À l'occasion des dix ans des Nouvelles routes de la soie, la Chine a de son côté défendu le programme, soulignant de vraies retombées économiques pour les pays bénéficiaires.

La réaction de la Banque mondiale et du FMI

Cependant, les largesses financières de la Chine ne sont plus systématiquement vues d'un aussi bon œil dans les pays en développement. « Les entreprises chinoises étant bénéficiaires finales de ces financements et apportant souvent leur main-d'œuvre avec elles, les projets liés à la BRI ont pu être perçus localement comme une forme de néocolonialisme. C'est le cas en Asie centrale par exemple, où on a noté des manifestations d'hostilité aux projets d'implantation des entreprises chinoises », affirme Julien Vercueil, professeur d'économie, vice-président de l'Inalco et auteur de Les pays émergents. Brésil-Russie-Inde-Chine... Mutations économiques, crises et nouveaux défis (Bréal, 2015).

Un retour de bâton dont les pays occidentaux tentent de profiter pour regagner de l'influence dans ces pays, alors que la Chine, en proie à une crise économique, se voit de son côté contrainte de réduire la voilure. Depuis le début de la pandémie, les pays en développement ont ainsi versé davantage d'argent à l'ex-Empire du Milieu pour rembourser leurs emprunts existants qu'ils n'ont reçu de fonds sous forme de prêts de la part de Pékin.

« La Chine a changé d'approche : les prêts à un ou deux milliards de dollars ont pratiquement disparu et ont été remplacés par de petits investissements plus ciblés, dans des projets précis », note Géraud Neema.

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Une réforme de la gouvernance du FMI, visant à donner davantage de poids aux pays en développement dans le processus de décision, est à l'étude : « Les pays riches détiennent 40% du PIB mondial en parité de pouvoir d'achat, mais 60% des droits de vote au sein du FMI », note Agathe Demarais. Toutefois, « la réforme sera longue, car convaincre Washington de diminuer son poids dans la prise de décision sera difficile », concède-t-elle. Les Occidentaux ont malgré tout engrangé quelques succès : en juin, le FMI, l'UE et le Japon sont ainsi parvenus à obtenir la restructuration d'une partie de la dette de la Zambie. « Cela montre qu'il est possible de travailler et d'avancer avec la Chine », se félicite Tobias Gehrke. Le FMI a également exprimé son souhait d'augmenter les quotas de chaque État de 50% pour accroître ses capacités de financement.

L'idée d'accroître les financements de la Banque mondiale est également à l'étude, mais là encore, le chemin s'annonce parsemé d'embûches. « Dans un contexte de crise économique, les pays occidentaux ne voient pas vraiment l'aide au développement comme une priorité, et sont donc peu enclins à injecter davantage d'argent dans la Banque mondiale », affirme Agathe Demarais.

Côté chinois, le récent élargissement des BRICS a généré beaucoup de discussions autour du futur rôle de la banque commune à ces puissances, qui pourrait constituer une alternative solide à la Banque mondiale. On en est toutefois encore loin, selon Julien Vercueil.

« La banque des BRICS reste pour l'instant un instrument financier relativement modeste au regard des autres banques de développement multilatérales et plurilatérales, par exemple de l'Asian Infrastructure Investment Bank, lancée par la Chine pour financer des projets liés à ses Nouvelles routes de la soie. L'arrivée des Émirats arabes unis et de l'Arabie Saoudite pourrait être le prélude à son renforcement. De nombreuses étapes doivent encore être franchies pour cela et aucun calendrier n'a été annoncé à ce stade. »

Des minerais hautement stratégiques

Les pays en développement qui ne parviennent pas à satisfaire aux conditions de la Banque mondiale et font face à un tarissement des prêts chinois pourraient être contraints de se tourner vers un autre acteur, selon Géraud Neema. « Les pays riches en ressources naturelles, comme la République démocratique du Congo (RDC), commencent à se tourner vers l'Arabie saoudite, prête à investir des sommes importantes en se montrant très peu regardante sur les conditions, en échange d'un accès aux minerais rares dont elle a besoin pour accomplir son grand projet de transition du pétrole vers les énergies renouvelables. »

Le royaume ne fait du reste que reproduire la stratégie chinoise, qui avant même le lancement des Nouvelles routes de la soie, avait combiné aide au développement et sécurisation de ressources. Un célèbre accord signé en 2008 avec la RDC a ainsi permis à la Chine d'obtenir des concessions sur des mines de cuivre et de cobalt en échange d'investissements dans les infrastructures congolaises. « La Chine a une économie très intensive en ressources naturelles, et ce, d'autant plus depuis qu'elle a mis le cap sur les énergies renouvelables. Au Congo, qui détient 70% des réserves mondiales de cobalt, 15 mines sur 19 sont détenues par des entreprises publiques chinoises. Ce cobalt est ensuite expédié en Chine, où il est raffiné pour produire des batteries », précise Tobias Gehrke.

Une stratégie dont l'Arabie saoudite n'est pas la seule à s'inspirer : l'administration Biden met également les bouchées doubles pour conclure des accords avec plusieurs pays africains, en mettant l'accent sur une exploitation des minerais qui soit à la fois respectueuse de l'environnement et des droits de l'homme. La Russie est également active sur le terrain, mais son influence prend plutôt la forme d'une assistance militaire que d'une aide humanitaire, notamment par l'intermédiaire du groupe Wagner, qui aide actuellement le gouvernement de la RDC à combattre la rébellion du Katanga.

La réponse occidentale aux Nouvelles routes de la soie

Enfin, des initiatives transnationales visant à faire contrepoids aux Nouvelles routes de la soie commencent également à émerger dans le camp occidental. L'Union européenne a lancé son propre programme, Global Gateway : le premier grand projet d'infrastructures financé, un câble internet sous-marin qui reliera l'UE à la Géorgie sans passer par la Russie, a été annoncé en décembre 2022.

Le G7 a également lancé un Partnership for Global Infrastructure and Investment, avec pour objectif d'investir 600 milliards de dollars dans des projets d'infrastructures dans les pays en développement d'ici 2027. L'India-Middle East-Europe Economic Corridor, qui vise à renforcer la coopération économique entre l'Europe et l'Asie à travers notamment des investissements dans les infrastructures ferroviaires et maritimes, a également vu le jour lors du dernier G20.

Des pistes prometteuses, mais qui doivent encore se concrétiser, pour Julien Vercueil.

« La politique extérieure européenne est encore largement une constellation de politiques nationales, et non pas un effort cohérent articulé sur le temps long. Global Gateway est une tentative en ce sens. Pour qu'elle prenne corps, il faut qu'elle soit soutenue dans la durée par les chancelleries de chacun des pays de l'UE, et que ses promesses soient tenues : les atouts pérennes dont l'Union européenne dispose vis-à-vis du reste du monde sont ses valeurs fondamentales.

Par exemple, le respect des libertés individuelles, le droit universel des populations à l'éducation et à la justice, les efforts en matière de solidarité internationale et de régulation des atteintes à l'environnement sont des éléments que toutes les populations du monde sont prêtes à reconnaître à l'Union européenne. Elles ne deviendront crédibles aux yeux des pays émergents et en développement, que dans la mesure où elles seront systématiquement traduites en politiques et mises en œuvre dans la durée. Il faut aussi qu'elles imprègnent les politiques européennes vis-à-vis des BRICS et des pays de l'OCDE. On voit la difficulté de la tâche : tous les gouvernements, au sein de l'Union, ne sont pas convaincus par cette nécessité. »

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Commentaire 1
à écrit le 28/11/2023 à 8:33
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les pays occidentaux se precipitent pour faire des prets a des potentats, avant de se faire mettre dehors et d'annuler les dettes ' sans aucune consequence'., ce qui est juste et tolerant car de gauche......alors que la chine capitalist..... ups, ell...

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