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"L'affaire Kerviel, c'est quelque part entre Tchernobyl et le 11 septembre"

Laura Fort

Publié le 20 juin 2012 à 15:32

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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La huitième journée du procès en appel de Jérôme Kerviel a commencé ce mercredi 20 juin. La Cour entend comme témoin Marine Auclair, employée de la Société Générale en préavis de départ.

Jérome Kerviel est sous le coup de trois chefs d'accusation : abus de confiance, introduction frauduleuse de données dans un système de traitement automatisé, faux et usage de faux. Son procès en appel a commencé lundi 4 juin. Suivez en direct la huitième journée d'audience couverte par notre journaliste Laura Fort, avec les clés pour comprendre le procès. Retrouvez le compte-rendu de la première journée d'audience, le compte-rendu de la deuxième journée d'audience, le compte-rendu de la troisième journée d'audience, le compte-rendu de la quatrième journée d'audience, le compte-rendu de la cinquième journée d'audience, le compte-rendu de la sixième journée d'audienceet le compte-rendu de la septième journée d'audience.

Mercredi 20 juin

15h40. "L'affaire Kerviel, c'est quelque part entre Tchernobyl et le 11 septembre"

La Cour entend comme témoin Philippe Baboulin, ancien N+3 de Jérôme Kerviel et responsable mondial Equity Finance, dont faisait partie Delta One. Cheveux grisonnants, costume gris, cravate bleue, Philippe Baboulin se tient bien droit, mains dans le dos et se présente, la voix grave.
Jérôme Kerviel continue quant à lui à passer en revue des documents.
Philippe Baboulin décrit son activité de l'époque : Le principal enjeu était de développer cette activité en Europe et à l'étranger.
Mireille Filippini, la présidente de la Cour, lui demande : Que pouvez-vous dire de vos relations avec J. Kerviel ?
PB : Pas très régulières, comme pour les autres membres de son équipes. Mon sentiment était celui de quelqu'un de sérieux et professionnel, mais de manière plus personnelle, je le trouvais un peu réservé.
MF : Qu'est-ce que ça veut dire le message « OK bien joué » que vous avez envoyé à J. Kerviel après les justificatifs qu'il avait donnés à l'équipe passerelle ?
PB : Je l'ai remercié d'avoir fait le nécessaire pour fournir ces documents.
MF : Est-ce que le résultat de 55 millions d'euros de J. Kerviel vous a surpris ?
PB : Pendant l'année 2007, tout notre business a fortement augmenté et si je me souviens bien, M. Rouyère [N+2] a décidé d'augmenter légèrement le mandat de J. Kerviel pour l'autoriser à prendre des positions sur les warrants de la concurrence. Et je pense qu'il savait très très bien que ce résultat n'attirerait pas l'attention outre mesure.
MF : Apparemment, J. Kerviel « spielait » en intraday...
PB : Je ne le savais pas.
MF : Est-ce que vous étiez au courant de ses positions fictives ?
PB : Je n'étais absolument pas au courant. Si J. Kerviel le dit, c'est un mensonge éhonté. A aucun moment M. Cordelle [N+1] et M. Rouyère [N+2] ne m'en ont parlé. Si j'avais été mis au courant de quelque manipulation ou dissimulation que ce soit, j'aurais fait exactement ce que j'ai fait le 18 janvier 2008, à savoir voir ma hiérarchie et arrêter immédiatement J. Kerviel.
Me Richard Valeanu, avocat représentant les actionnaires salariés, l'interroge : Vous avez déclaré en première instance : « Je ne suis pas l'activité des traders par manque de temps ». Etiez-vous suffisamment nombreux pour être assez vigilants ?
PB : Nous étions en période de forte croissance.
Me Valeanu : Aviez-vous des difficultés à embaucher ?
PB : On a eu des difficultés à embaucher pour trouver les bons profils.
Mireille Filippini, la présidente, s'interpose : Pourquoi ?
PB : Je pense qu'un avait à peu près le nombre de traders qu'il fallait au front-office. La période la plus critique a été celle de la démission d'Alain Declerck, le prédécesseur d'Eric Cordelle [N+1 de Jérôme Kerviel].
L'avocat général se lève : Parmi les interlocuteurs présents le 18 janvier, avez-vous eu l'impression qu'une quelconque personne avait connaissance des opérations ?
PB : Je suis certain que personne n'en avait connaissance.
Avocat général : Pouviez-vous imaginer que les positions de J. Kerviel étaient couvertes par un desk quelconque ?
PB : C'est de la science-fiction. C'est un mensonge, c'est n'importe quoi.
La président lui demande : Quand êtes-vous parti de la banque ?
PB : J'ai été licencié le 31 décembre 2010, sur un désaccord sans lien avec l'affaire Kerviel.
Me François Martineau, avocat de Société Générale, l'interroge : Quel a été votre ressenti suite à l'annonce des 50 milliards d'euros de positions ?
Philippe Baboulin : C'est immonde.
FM : Vous parliez de Tchernobyl à l'époque ?
PB : Oui, c'est quelque part entre Tchernobyl et le 11 septembre.
Me David Koubbi prend la main : Vous avez instruit M. Rouyère pour piloter le sujet des écarts passerelle. Or il a déclaré lundi qu'il n'avait regardé que la première page du mail. Il a désobéi à une de vos instructions ?
Philippe Baboulin : Pour moi il pilotait.
DK : Est-ce qu'on peut changer en vol le mandat d'un trader ?
PB : Oui, par un process de validation.
DK : C'est quoi le process de validation ?
PB : Je pense que mes N-1 me faisaient une proposition et que je la soumettais à ma hiérarchie.
DK : Vous n'avez suspecté aucune complicité le week-end des 19-20 janvier 2008 ?
PB : Je suis convaincu que personne n'a été au courant.
DK : Pourquoi alors M. Cordelle [N+1] a-t-il été écarté ? Vous ne l'avez jamais suspecté ?
PB : Je n'ai jamais suspecté M. Cordelle de quoi que ce soit. C'est quelqu'un d'honnête. Ce dont je me souviens, c'est qu'on se psoait des questions sur d'éventuelles complicités.
DK : Les conversations enregistrées lors des entretiens ce week-end là l'étaient-elles à des fins de preuves ?
PB : Il était indispensable que les personnes chargées de l'investigation puissent accélérer leurs recherches. Pour moi ça n'était pas à des fins de preuves.
DK : C'était quoi le dispositif ?
PB : C'était probablement une pieuvre [système de conférence téléphonique à plusieurs interlocuteurs situés dans des endroits différents, ndlr].
DK : Que disait le marché avant le 25 janvier, avant que la communication de la banque ne se mette en route ? Est-ce que le marché liait l'affaire à la perte des subprimes ?
PB : Peut-être.
DK : Vous en avez le souvenir ?
PB : Oui certainement.
DK : Ca n'est donc pas une idée nouvelle.
PB : Mais c'est délirant de dire que l'on a utilisé J. Kerviel pour planquer les pertes des subprimes.
DK : Comment ça se fait que tout le monde a été licencié ?
PB : Après une catastrophe pareille c'est normal que toute la ligne hiérarchique soit impactée.
DK : Pourtant sans avoir démérité... Faisiez-vous partie des initiés du débouclage ?
PB : Oui.
DK : Que diriez-vous si 17 milliards d'euros étaient visibles par des non initiés ?
PB : J'ai du mal à répondre sur des sujets que je ne connais pas.
La Cour libère le témoin

14h15. "Avez-vous eu l'impression d'être manipulée ?"

La Cour entend maintenant comme témoin Marine Auclair, aujourd'hui en préavis de départ, dans le cadre du plan de départs volontaires mis en place par la Société Générale dans sa banque de financement et d'investissement. Bras croisés, elle explique d'une voix timide qu'elle était responsable de l'équipe « passerelle » à l'époque des faits. Une équipe chargée de détecter et de signaler les écarts qui peuvent ressortir du rapprochement entre les résultats comptables et les résultats du front-office. Marine Auclair précise : Nos travaux consistaient essentiellement à traiter des écarts. On était sur une activité en fort développement, et on était régulièrement en écart de 2 milliards d'euros entre le résultat commercial et le résultat comptable.

Mireille Filippini, présidente de la Cour, l'interroge : Est-ce que vous aviez des écarts qui restaient en suspens ?
MA : Oui, on ne pouvait pas résoudre tous les écarts en jours ouvrés.
MF : Vous aviez constatés des écarts assez importants en mars et avril 2007. Expliquez-nous.
MA : Normalement, on est assez autonomes sur la résolution des écarts. Là on ne comprenait ce que ces opérations venaient faire. Dans l'urgence de traiter ces écarts, on a contacté J. Kerviel pour lui demander des précisions. Il nous a donné ces explications en disant que ces opérations servaient à justifier la valorisation économique de warrants. J'ai alerté ma hiérarchie et la sienne. Ces explications nous ont semblé cohérentes. Donc nous avons passé les corrections comptables.
MF : Avez-vous été vérifié les opérations dans Eliot [système d'information qui répertorie toutes les opérations passées par le front-office, ndlr] ?
MA : C'est une personne de mon équipe qui l'a fait.
MF : Un écart de 94 millions d'euros, est-ce que ça vous a attiré l'?il ?

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Et retrouvez notre dossier spécial sur l'affaire Kerviel, les clés pour comprendre le procès (noms, définitions), les analyses de Valérie Segond et de François Lenglet après le verdict de 2010, ce que sont devenus les protagonistes de l'affaire, les plaintes déposées par Me David Koubbi (avocat de Jérôme Kerviel) et par Me Jean Veil (avocat de Société Générale), le témoignage de l'ancienne conseillère en communication de Jérôme Kerviel, et le contexte politique dans lequel s'inscrit le procès.

Laura Fort

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