"L'avenir pour BNP Paribas se pense nécessairement post-transition énergétique" (Jean-Laurent Bonnafé)

A l'occasion du cinquième anniversaire de l'Accord de Paris sur le climat, ce samedi 12 décembre, entretien exclusif avec le banquier Jean-Laurent Bonnafé, président d'Entreprise Pour l'Environnement (*) et directeur général de BNP Paribas. Il affirme que les entreprises accélèrent leur virage vers une économie décarbonée à l'horizon 2050. Et que les banques et les grands investisseurs amplifient cette transition.

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(Crédits : dr La Tribune)

Jean-Laurent Bonnafé, en tant que président d'Entreprise pour l'Environnement, cinq ans après l'accord de Paris, quel bilan tirez-vous de l'action des entreprises à l'égard de la question climatique ?

Clairement, au risque de surprendre certains, ce sont les entreprises qui ont fait le plus de chemin depuis 2015 sur la voie de l'objectif zéro carbone en 2050. Leur accélération vers la transition énergétique a caractérisé ces cinq dernières années. Dans tous les secteurs, par vagues successives, pas de façon linéaire, les entreprises se sont engagées. Des bascules s'organisent, secteur par secteur, sujet par sujet. Et si elles n'étaient pas au centre des engagements à l'origine, elles sont aujourd'hui au centre des réalisations.

Délivrer la transition énergétique, cela passe par des offres de services, de techniques, de technologies que seules les entreprises peuvent concevoir. C'est le propre des entreprises de se donner des jalons et de s'y tenir. C'est dans la génétique des entreprises. Cela peut parfois sembler imparfait ou insuffisamment rapide, mais le résultat est qu'il y a de réelles avancées. Aux Etats-Unis, si Tesla émerge, c'est que des investisseurs se disent qu'on a besoin de financer cette voiture électrique. Sinon ils ne l'auraient pas soutenu à bout de bras en prenant autant de risques. L'innovation est un fait d'entreprises et d'entrepreneurs de capitaux privés.

Les parties prenantes des entreprises, notamment les salariés contribuent activement à ces changements. Dans un monde, où les espaces privés et professionnels sont de plus en plus entremêlés, plus personne n'envisage de travailler dans une entreprise qui agirait de façon contraire à ses valeurs personnelles.

Ceux qui sont en retard, ce sont les Etats. Ils ont conscience qu'il faut agir, mais cela nécessite des décisions politiques impopulaires...

Les Etats portent ou conduisent des politiques publiques qui peuvent reposer sur des incitations d'ordre financière, fiscale ou de règlementation sectorielle. Ils peuvent aussi mobiliser des leviers comme l'éducation du plus jeune âge jusqu'aux filières spécialisées, ou encore le soutien à la recherche publique ou l'innovation. Il faut aussi souligner l'engagement parfois déterminant des collectivités territoriales, notamment les villes et les agglomérations.

La COP21 a vu la défection de certains pays, comme les Etats-Unis d'Amérique. Vous croyez en leur retour dans l'accord de Paris ?

Oui, c'est ce qui semble se confirmer et c'est une excellente nouvelle.

Est-ce que la crise Covid de 2020 est un point de bascule, le tournant sur la question de l'urgence climatique ?

On peut prêter bien des choses à la Covid-19. Je ne pense pas qu'on puisse lui prêter la prise de conscience sur la question climatique. Nous connaissions déjà la trajectoire technologique et industrielle de la transition énergétique à l'horizon 2050 pour atteindre l'objectif zéro carbone. Dans son étude ZEN 50, l'EpE explique comment la France pourrait devenir neutre en carbone avec une croissance analogue à celle qu'on a connu dans le passé, soit 2% en moyenne. Et ce, à condition d'avancer simultanément sur tous les sujets, l'éducation, l'énergie, la mobilité, l'habitation ou encore la publicité.  En revanche, la Covid-19 est liée à mon sens à un autre enjeu majeur pour notre société, la biodiversité. Nos modes de développement l'ont clairement mise à mal entraînant son appauvrissement et sa dégradation. La crise sanitaire actuelle semble d'ailleurs être l'une des conséquences de cette évolution. La biodiversité est un enjeu complexe, avec de nombreuses dimensions et interactions. C'est le prochain grand sujet de nos sociétés. Dans ce contexte, les entreprises n'auront d'autre choix que d'être au rendez-vous.

Vous tenez un discours volontariste et optimiste sur la capacité de tenir les engagements de neutralité carbone. Mais les scientifiques ou les écologistes estiment que nos économies ne sont pas du tout la trajectoire définie en 2015...

C'est une course de fond qui va durer une génération : de 2015 jusqu'à 2050. Nous sommes face à 35 ans de mutations, d'évolution des comportements et d'accélération.Il y a cinq ans, 80% des entreprises considéraient qu'elles n'étaient pas ou peu concernées par la transition énergétique. Aujourd'hui 100% se sentent pleinement concernées.

Pourtant, un horizon à 2050 n'est pas très mobilisateur pour des décisions à prendre aujourd'hui...

Détrompez-vous ! Les inflexions stratégiques des entreprises sont à la mesure des objectifs. Et cela va très vite. Les grandes banques françaises sont déjà sorties de nombreux secteurs et ont fixé des objectifs de sortie du charbon à 2030 en OCDE, et 2040 pour le reste du monde. En ce qui nous concerne, BNP Paribas cesse la fourniture de tout nouveau service financier aux compagnies d'électricité et entreprises minières qui ne font pas les choix industriels nécessaires pour leur permettre une sortie du charbon aux échéances fixées.

Dans le secteur automobile, la proportion de moteurs électriques évolue dans le bon sens alors que tout n'est pas encore disponible notamment les batteries recyclables. L'écosystème se construit petit à petit, au fur et à mesure qu'il génère de nouveaux usages et des profits que l'on peut réinvestir. De même dans le transport aérien, qui aurait cru il y a cinq ans aux avions à hydrogène désormais annoncés à l'horizon 2035 ?

De grandes compagnies pétrolières européennes ont également pris des engagements qui auraient été inimaginables il y a cinq ans. Nous assistons donc à une accélération de l'ensemble des acteurs. C'est toute une génération qui bascule dans ce nouveau monde.

Comment le banquier peut-il concilier à la fois les engagements de sortie des filières carbone et accompagner le financement de cette transition, y compris des sociétés les plus polluantes ?

La phase d'exclusion était une première étape naturelle. Nous avons exclu les secteurs des hydrocarbures non conventionnels, gaz et pétrole de schiste ou issus des sables bitumineux. Nous avons déterminé un calendrier pour accompagner la transition et mettre un terme au charbon. Notre métier de banquier n'est pas d'arrêter la production d'énergie mais d'accompagner le financement de projets qui permettent aux producteurs de se transformer.

Pour cela, il faut inventer de nouvelles techniques de financement, comme les « green bonds » pour les entreprises ou les infrastructures, ou des solutions de crédit plus attractives que des solutions classiques pour les voitures électriques ou la rénovation de l'habitat. Le rôle des banques est certes de prendre des décisions d'exclusion, mais avant tout c'est de mettre à disposition des solutions de financement dédiées à la transition, permettant ainsi  d'accélérer les investissements pour la croissance responsable.

Il y a de plus en plus de banques dans le monde qui s'engagent pleinement dans cette dynamique. Je crois beaucoup au leadership et à l'exemplarité. Il y a cinq ans, lors de l'accord de Paris, très peu de banques étaient engagées, aujourd'hui la majorité d'entre elles en Europe s'engage où ne vont pas tarder à le faire.

Mais comment mesurez-vous concrètement les progrès accomplis, les engagements pris ?

Nous avons beaucoup progressé sur la question de la mesure qui est cruciale pour réussir l'atteinte des objectifs de l'accord de Paris. Nous avons notamment développé avec d'autres banques des instruments d'évaluation comme la méthode PACTA. Une approche qui permet de vérifier si un portefeuille de crédit est aligné avec les objectifs de l'accord de Paris. Nous l'avons partagé avec de grandes banques européennes et nous devrions pouvoir l'exporter mondialement.  De nombreux engagements ont été pris par quelques grandes banques, essentiellement européennes. Les autres régions devraient accélérer, elles n'ont pas d'autre choix.

Chez BNP Paribas, notre plan stratégique à horizon 2025, au-delà des objectifs commerciaux et financiers, intégrera des engagements de neutralité carbone reposant sur ces indicateurs et ces méthodologies à la fois accessibles, vérifiables et publiques.

Que répondez-vous aux critiques des ONG qui, comme Oxfam, estiment que le secteur bancaire est à la traîne des enjeux de la transition ?

Nous sommes des banquiers qui accompagnons le quotidien des entreprises, des collectivités et des particuliers. Et, c'est bien en tant que banquier que nous sommes un acteur essentiel dans une situation de crise sanitaire ou dans l'accompagnement du changement. Ceci étant dit, chacun est dans son rôle. Au-delà des débats sur les méthodes, les ONG poussent à aller toujours plus loin et comme les engagements sont sans cesse plus forts, nous devons nous-mêmes progresser et accélérer sans cesse.

Chez BNP Paribas, nous sommes très attentifs à tout ce qui se dit ou s'écrit. Nous essayons de trouver, y compris dans les critiques, de bonnes idées, de bonnes approches. Notre intérêt est de financer des entreprises qui ont un avenir et non celles qui appartiennent au passé. Il est néanmoins important d'accompagner le passage d'un monde à l'autre et de ne pas tout décider du jour au lendemain sinon le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui vacillerait. Il est important de trouver le meilleur chemin, qui est un équilibre entre la vitesse et la sécurité.

L'opinion est souvent sceptique sur la réalité de l'engagement des entreprises. Comment expliquez-vous cette défiance ?

Le mot important dans la « transition énergétique », c'est le mot transition. Il faut être réaliste, dans plusieurs secteurs nous en sommes encore aux préliminaires de la mise en œuvre de cette transition. Il s'agit d'une approche progressive qui connaîtra secteur par secteur les accélérations nécessaires.

Qu'est-ce qui vous rend aussi optimiste sur cette marche vers la transition ?

L'ampleur des investissements ! C'est massif, même si on en perçoit, à l'échelle de l'économie mondiale, que des fractions. C'est incrémental : plus vous augmentez vos objectifs, plus les parties prenantes consacrent des moyens à des solutions plus durables qui viennent se substituer à des éléments de chaîne de valeur dépassés. Cela va de l'usage des plastiques à toute forme d'énergie carbonée ou issue du carbone. Nous sommes dans un système où les objectifs augmentent de manière certes raisonnable, mais également d'une façon déterminée et irréversible.

L'étude ZEN 2050 montre que la transformation des énergéticiens est la réponse à un quart du problème ; un autre quart provient des logements et des bâtiments, le reste relève d'autres sujets à traiter comme l'éducation et la formation, ou encore la publicité. C'est le combat d'une génération.

Les gestionnaires d'actifs s'impliquent de plus en plus dans les entreprises dans lesquelles elles investissent. Total a voté une résolution climat avec le soutien de BNPP AM. Cette première en France a-t-elle vocation à se généraliser ?

Vous citiez les ONG mais le monde des investisseurs joue également un rôle essentiel. Nous sommes nous-mêmes investisseurs avec notre activité d'Asset Management. Les critères ESG sont devenus la règle et ils sont exigeants pour les investisseurs comme nous le sommes pour nos clients. L'investisseur actionnaire exprime de plus en plus fréquemment, et de façon de plus en plus contraignante, aux entreprises dans lesquelles il investit quelles sont les orientations et les attentes de ses épargnants.

Le monde décarboné passe également par un changement des habitudes de consommation. La nouvelle sobriété défendue par la jeunesse est-elle compatible avec le maintien de la croissance ?

C'est une excellente nouvelle pour nos sociétés que les jeunes générations souhaitent aller plus vite et qu'ils perçoivent plus nettement la dégradation de la planète que leurs aînés. Nous devons tous veiller à ce que cette prise de conscience intègre bien l'impact énergétique et sociétal des nouveaux usages qu'il s'agisse du numérique, des smartphones, d'une mobilité plus intense et plus lointaine. Face à cela, toutes les générations sont plus ou moins cohérentes. Nous sommes encore loin de la sobriété énergétique, mais il y a une forte volonté de faire différemment chez les plus jeunes, en respectant mieux la planète.

Comment une banque comme la vôtre se prépare à ces mutations technologiques et industrielles ?

L'avenir pour BNP Paribas se pense nécessairement post-transition énergétique. Les entreprises qui n'auraient pas compris la nécessité de changer n'ont plus d'avenir et nous ne voyons aucun intérêt à poursuivre nos relations avec elles. Nous constatons d'ailleurs, que secteur par secteur, les entreprises pivotent ne serait-ce que par instinct de survie. A l'avenir, les entreprises auront de plus en plus de mal à se financer à un prix de marché si les obligations ne sont pas indexées à des objectifs de performance environnementale. A titre d'exemple, la dernière émission de « Green Bond » que nous avons dirigée pour Vinci s'est réalisée à un meilleur prix que l'émission obligataire classique. Quant aux investisseurs, ils  auront évidemment de leur côté de plus en plus de mal à attirer l'épargne s'ils ne sont pas pleinement concentrés sur les enjeux ESG.

Donc finalement, le capitalisme se réinvente devenant « Green » ?

Il n'y aura pas de futur pour les entreprises sans transition énergétique réussie dans la durée. C'est ce qui les conduit à consacrer des moyens toujours plus importants à cette finalité. Nous devons rester humbles et lucides sur le travail accompli jusqu'ici, et aussi très conscients et mobilisés face à l'ampleur de la tâche qu'il nous faut accomplir collectivement.

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Commentaire 1
à écrit le 11/12/2020 à 10:14
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Encore un qui nous prend pour des jambons !!!!!!!!!!!!

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