Défense : des trous capacitaires dans la panoplie des espions... (3/4)

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Près de cinq ans après la réorganisation des services de renseignements français, La Tribune publie une série de quatre articles faisant le point sur leur évolution, les nouveaux enjeux auxquels ils doivent faire face, leurs succès et leurs manques. Troisième épisode de cette série, les services de renseignements ont-ils tous les moyens nécessaires à leurs missions secrètes ? Pas toujours...

Dans le monde secret des espions, les principales armes utilisées pour lutter contre l'ennemi sont silencieuses, voire invisibles. De quoi ont principalement besoin les services de renseignements ? De satellites de télécoms sécurisés et d'écoute, de drones, de systèmes de cryptologies et enfin de systèmes d'informations sécurisés. Car, outre le renseignement d'origine humaine (dit ROHUM) indispensable à la réussite de la collecte d'information et à leur compréhension, les services travaillent sur des renseignements d'origine électronique (dit ROEM), provenant d'images (dit ROIM) et, dans une moindre mesure, d'origine informatique. Par exemple, les principales dépenses de la direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD) concernent les équipements en matériels informatiques et transmissions spécialisées. Ainsi, la DPSD vient de déployer une équipe à Gao, qui est reliée à la centrale par un réseau de communication informatique autonome, sécurisé et numérisé. Au sein de la direction du renseignement douanier (DRD), les bases de données, matériels informatiques et logiciels destinées à la surveillance du cybercommerce, représentent également un poste budgétaire important.

Des systèmes de hautes technologies qui ont permis jusqu'ici à la France et à ses services de renseignement d'être reconnus comme performants par des services alliés. Ce que confirme le directeur du renseignement militaire (DRM), le général Didier Bolelli : « la France se caractérise par une indépendance marquée dans le domaine du renseignement. C'est pourquoi de nombreux pays sont très heureux de coopérer avec nous. Nous les intéressons notamment par notre connaissance de l'Afrique francophone. En contrepartie, ils nous renseignent sur leurs zones d'intérêt ». Et dans le débat actuel sur la réduction du budget de la défense, le général Bolelli pose les bonnes questions : « à quoi sert-il de savoir sans pouvoir ? Mais à quoi sert-il de pouvoir sans savoir ? Plus les moyens opérationnels des armées sont limités, plus la fonction « connaissance et anticipation » est importante. Dit autrement : moins on sait avant, moins on fait après. La question principale devient donc : où met-on le curseur ? Problème politique plus que militaire ».

Des insuffisances capacitaires

Mais comme partout ailleurs dans la défense, la France, là aussi, a des trous dans la raquette alors que les services de renseignements sont une priorité nationale. Plus précisément des trous capacitaires. « Il faut simplement savoir que nous souffrons de quelques insuffisances capacitaires, notamment au titre du renseignement électromagnétique, des drones et de Musis (le successeur du satellite d'observation Helios, ndlr) », précise pudiquement le général Bolelli. En clair, les grands enjeux de la DRM dans le cadre du prochain Livre blanc, portent d'abord sur les investissements dans les satellites. C'est notamment le cas du satellite de renseignement d'origine électromagnétique Ceres, qui avait pourtant déjà été évoqué dans le livre blanc de 2008. En vain visiblement... Ce satellite permettra « de survoler des pays non permissifs et donc d'adapter les contre-mesures de nos avions et nos armes aériennes aux menaces sol-air et anti-missiles balistiques », explique le général Bolelli. La France en aurait eu grand besoin notamment en Libye (opération Harmattan).

La DRM attend également le remplacement des satellites de renseignement par images de la génération Helios par ceux de la constellation Musis, « dont les performances sont meilleures et réduisent les délais de revisite (le passage sur une cible, ndlr) ». Le général Bolelli souhaite par ailleurs des outils pour mieux maîtriser les flux d'informations dont l'accroissement est exponentiel. « Tous les services de renseignements sont confrontés à ce même défi », rappelle-t-il. C'est bien évidemment aussi le cas à la DGSE pour qui cet « enjeu technique est majeur », estime le Directeur général de la sécurité extérieure (DGSE), le préfet Érard Corbin de Mangoux, qui préconise « le développement des outils capables de traiter cette information ».

Des drones en souffrance

Les services ont par ailleurs besoin de drones à double capacité, électromagnétique et imagerie. De quoi s'agit-il ? « La charge électromagnétique permet de détecter des émissions suspectes sur un champ large ; la caméra associée peut ensuite surveiller les sites à partir desquels ces émissions ont été passées sur un champ étroit et confirmer ou non l'intérêt de l'objectif », explique le patron de la DRM. Et de rappeler qu'il « existe des virages à ne pas manquer ». « Nous avons manqué celui des drones dans les années 2000, ils sont aujourd'hui indispensables. Les rattrapages sont quelques fois plus coûteux que les investissements réalisés à temps », conclut-il.

Qui fait quoi ?

C'est le coordonnateur national du renseignement, le préfet Ange Mancini, qui est le garant des moyens et des capacités consacrés à la fonction de renseignement. « Certes, ce n'est pas le coordonnateur qui arrête le budget des services - lequel est préparé par les ministères de tutelle -, mais il défend les moyens des services auprès des ministres, qu'il s'agisse des besoins de fonctionnement les plus quotidiens ou des équipements majeurs comme les satellites », explique Ange Mancini.

Le préfet veille aussi « à ce que la mutualisation des moyens techniques se fasse dans les meilleures conditions ». À la différence de ce qui se passe dans d'autres pays, les services de renseignement français ne disposent pas d'une agence technique : c'est à la DGSE qu'est dévolue la mise en place de l'essentiel des capacités techniques mutualisées au profit de l'ensemble de la communauté du renseignement. « Nous devons en bénéficier, confirme le directeur central du renseignement intérieur (DCRI), Patrick Calvar. Les objectifs et les contraintes des deux services ne sont pas forcément les mêmes mais un dialogue constructif est engagé avec la DGSE pour parvenir au résultat que nous souhaitons. Une main nous est tendue, à nous de la saisir ». La DGSE est par ailleurs intervenue aux côtés de la DRM en Afghanistan, avec de nombreux moyens techniques, sachant qu'elle est en charge des interceptions électromagnétiques à l'étranger. Un exemple parmi tant d'autres.

C'est la DGSE qui dispose du plus gros budget

La loi de finances initiale pour 2013 a octroyé à la DGSE 655 millions d'euros d'autorisations d'engagement. « Ce budget doit nous permettre de prolonger nos efforts d'équipement, estime le Directeur général de la sécurité extérieure (DGSE), le préfet Érard Corbin de Mangoux. Il s'agit d'une course permanente : la cryptologie, qui constitue le c?ur de notre métier, requiert des techniques de plus en plus sophistiquées et demande un investissement constant ». Pour autant, la DGSE a besoin de plus de moyens. « Globalement, nous avons besoin d'accroître nos capacités, souligne le préfet Érard Corbin de Mangoux. Il nous faut en effet développer notre dispositif en Asie du Sud-Est, sans pour autant abandonner nos positions traditionnellement fortes en Afrique - l'actualité suffit à s'en convaincre ».

Quels sont les équipements actuels ?

A ce jour, la France dispose d'une constellation formée par les familles de satellites d'observation Helios, qui sont purement militaires, et Pléiades, à la fois militaires et civils. « Si Helios venait à devenir inopérant, nous disposerions toujours de Pléiades, constellation civilo-militaire qui apporte déjà beaucoup d'informations », estime le général Bolelli. Les services possèdent de moyens embarqués, notamment ISR (pour intelligence surveillance and reconnaissance) par les avions Atlantic et Rafale, équipés du système de reconnaissance de nouvelle génération (dit pod reco NG). Ils ont également des capteurs spatiaux d'interception des signaux électromagnétiques, dont Elisa, à l'origine un démonstrateur qui est devenu opérationnel et qui sera bientôt hors service. Elisa doit être remplacé par Ceres. Ils peuvent travailler avec les capteurs maritimes sur le navire Dupuy de Lôme. Enfin, dans le domaine aérien, ils disposent du Transall Gabriel, très engagé ces derniers temps.

La DRM fournit les images d'origine satellitaire aux armées « sachant qu'un satellite transmet ses images une fois par jour », explique le patron de la DRM. Pour ce qui est des prises de vues aériennes, l'armée de l'air fournit directement les images provenant de ses drones et de ses avions, comme nous le faisons pour les images des satellites.

 

Retrouvez les trois autres premiers articles de la série :

Défense : recherche désespérément espions... (1/4)

Cyberdéfense : les espions vont disposer de capacités informatiques offensives (2/4)

Espions : les services de renseignements ont enterré la hache de guerre (4/4)

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Commentaires
a écrit le 07/10/2013 à 9:27 :
La menace est souvent mal ou sommairement identifiée mais il suffit de lui coller l'adjectif de "terroriste" pour que le déploiement de moyens, lui, soit consequent. Au sahel, s'illustre parfaitement la faillite d'un double système, celui du renseignement qui n'est pas capable de convaincre au plan stratégique alors que sa collecte notamment humaine et electromagnetique, est assez bonne et la Diplomatie, qui s'est fait supplanter par les militaires. Ils sont partout.

Il faut bien comprendre que le renseignement (de qualité) est collecté et traité par des militaires en France et que donc la réponse attendue n'ira plus loin que le bout de la lorgnette d'un vieux gradé proche de la retraite, ancien des forces spéciales dans le meilleur des cas, avec plein de réseaux de copains dans l'industrie.

Il faudra que le renseignement soit repensé de facon politique et stratégique et non plus de facon féodale. Sinon, on va faire ce qu'on a fait en Lybie: attendre les américains.
a écrit le 14/03/2013 à 19:30 :
et parmi les technologies en fonction, il existe toujours les bons vieux appareils installés dans les radomes des avions de ligne :-)
a écrit le 14/03/2013 à 15:00 :
Qui dit réduction budgétaire dit obligation de faire plus et mieux avec moins, donc de devenir plus intelligent dans la collecte de renseignement. En France, la technologie de collecte disponible ne suffit plus a traiter des volumes de données en croissance exponentielle si elle n'est pas précédée par des outils d'analyse dont les performances sont elles-mêmes exponentielles. Pour illustrer ce propos, nous avons remarqué qu'un certain nombre de cibles -- pays, organisations et groupuscules -- se sont mises à générer de gros volumes de "données-leures" (random data) consistant en une masse de messages chiffrés mais vides de contenu qui mobilisent équipements et personnels au détriment de la collecte et de l'analyse de renseignement de valeur. Pour la France, la course aux équipements est donc une partie perdue d'avance dans un contexte budgétaire étique et il lui faut repenser entièrement son modèle de collecte et d'analyse du renseignement en donnant priorité à son point fort qui est le renseignement humain ("HUMINT") aux dépens de la technologie ("SIGINT") et surtout en négociant des accords d?échange de renseignement avec ses alliés historiques. Mais comme toujours dans le monde du renseignement les alliances reposent sur une confiance à toute épreuve qui ne peut être forgée que dans la durée. Hélas, le gros problème de la France est qu'au delà d'un niveau de confidentialité ses alliés historiques se méfient comme de la peste de l'imprévisibilité gaullienne des gouvernements d'un pays qui à plusieurs reprises leur à fait faux bond.
a écrit le 14/03/2013 à 14:44 :
Bolelli ;
le fiasco de l' affaire Mérah devrait le rendre plus circonspect . Les satellites espions que l'on envoit à grand
frait, ou se situe leur utilités.....et le partenariat avec les étrangers ? j' ai l' impression que cela marche à sens unique. Les Us communique à minima .
a écrit le 14/03/2013 à 13:51 :
« Nous avons manqué celui des drones dans les années 2000, ils sont aujourd'hui indispensables. Les rattrapages sont quelques fois plus coûteux que les investissements réalisés à temps » Non, pas quelques fois, TOUJOURS plus coûteux . Remarquez il y a un progrès, maintenant on reconnaît ses erreurs...

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