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Espions : les services de renseignements ont enterré la hache de guerre (4/4)

Michel Cabirol

Publié le 15 mars 2013 à 13:50 - Mis à jour le 15 mars 2013 à 13:52

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Près de cinq ans après la réorganisation des services de renseignements français, La Tribune publie une série de quatre articles faisant le point sur leur évolution, les nouveaux enjeux auxquels ils doivent faire face, leurs succès et leurs manques. Quatrième et dernier épisode de cette série, les six services de renseignements coopèrent de plus en plus entre eux... avec efficacité. Même si l'affaire Merah a jeté une ombre sur les succès de l'ombre.

Les services de renseignement français sont-il plus efficaces après la profonde réforme exigée par l'Etat en 2008 ? Il semblerait que cela soit le cas à la lecture des auditions de cinq grands patrons des services de renseignement lors de leur passage devant la commission de la défense de l'Assemblée nationale. Rappelons qu'aux termes d'un arrêté du Premier ministre du 9 mai 2011, la communauté française du renseignement - soit 13.000 agents, dont 5.000 à la DGSE - compte six services : la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), la Direction du renseignement militaire (DRM), la Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED) et, enfin, le Service de traitement du renseignement et d'action contre les circuits financiers clandestins, Tracfin. « Ainsi, en quelques années, le renseignement français a acquis un niveau de compétences, une qualité technique, que nous n'avions pas », estime le coordinateur national du renseignement, le préfet Ange Mancini.

Une nouvelle organisation efficace

En 2008, l'Etat a également créé le Conseil national du renseignement (CNR), un organisme de coordination des services français, ainsi que la fonction de coordonnateur national du renseignement, assuré depuis 2011 par le préfet Ange Mancini. « Le concept de communauté française du renseignement est nouveau, rappelle ce dernier. C'est lui qui a conduit à la création d'un coordonnateur national du renseignement, d'un conseil national du renseignement et à la mise en place d'un plan national du renseignement, qui doit permettre une mutualisation des investissements de toutes les ressources techniques et humaines ». Le bilan de la coordination est « excellent, comme en atteste la décision du président de la République de poursuivre dans cette voie, et même d'aller plus loin encore », estime le préfet Ange Mancini.

Et les patrons des services estiment eux aussi que cette coordination a été bénéfique dans l'organisation du renseignement en France. « La création du CNR a apporté une considérable plus-value en faisant se rencontrer, une fois par mois, tous les chefs de services de renseignements, ce qui facilite et favorise grandement notre collaboration, confirme le patron de la DRM, le général Didier Bolelli. Nous avons ainsi conclu des protocoles avec tous les autres services de renseignement ». En outre, le coordinateur fait tous les jours pour le président de la République un point de situation du renseignement dans le monde alors qu'auparavant, « chaque service faisait remonter comme il pouvait ses informations au président de la République », précise Ange Mancini. Pourtant, cette organisation basique allait de soi...Mais alors pourquoi avoir attendu autant de temps ?

Qu'est-ce qui a changé ?

« La création de la communauté du renseignement a profondément transformé le renseignement français, estime Ange Mancini. Les services de renseignement, que je réunis au moins une fois par mois, ont appris à se connaître et à travailler ensemble dans la confiance ». Et plus précisément la création de l'Académie du renseignement, également préconisée par le Livre blanc, a contribué à l'instauration de ces relations de confiance entre les services. Chargée d'assurer la formation des cadres de la communauté du renseignement, elle doit permettre d'assurer la diffusion d'une culture du renseignement commune aux différents services. Pour autant, chaque service dispose de sa propre formation technique. « Depuis sa création en 2010, plus de 700 personnes sont passées par cette académie et commencent à diffuser cette culture commune dans leurs services », explique le coordonateur national du renseignement. De plus, l'utilité de l'Académie du renseignement est reconnue de tous : « les agents constatent de plus en plus qu'ils exercent le même métier. Cela rend la coopération bien plus facile », précise le patron du CNR.

Surtout il y a eu également une prise de conscience très forte des responsables politiques. « Le changement de majorité n'a nullement compromis ces réformes, affirme Ange Mancini. Le pouvoir politique assume son rôle de pilotage du renseignement plus qu'il ne l'avait jamais fait. On le mesure lorsqu'on connaît l'importance qu'a prise le renseignement à chaque phase des décisions que prennent le Président de la République ou le Premier ministre ». Par exemple, pour le Mali. « Nos opérations militaires sont de plus en plus 'intel-led' c'est-à-dire conditionnées, sinon déterminées, par le renseignement. Nous l'avons éprouvé en Afghanistan, en Libye et le mesurons encore au Mali », confirme le général Bolelli. Et le patron du CNR de marteler que « l'exécutif n'hésite pas à utiliser le renseignement comme un des outils de mise en ?uvre de sa politique ».

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Comment cette organisation est-elle efficace ?

C'est sur le terrain que les services profitent de la nouvelle organisation. « Les services travaillent de mieux en mieux entre eux : alors que ce n'était pas naturel, de bonnes habitudes se prennent », estime Ange Mancini. « La mutualisation interservices, notamment avec la DGSE et avec la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), constitue un autre progrès important, précise le patron de la DRM. Nous possédons des cellules de crise communes dédiées au suivi des opérations en cours. Mais la mutualisation ne doit pas entraîner de régression des moyens des services : si on abandonne une capacité technique au profit d'un autre service, il faut que les prestations soient de qualité au moins égales à celles rendues précédemment ». Pour le directeur de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), le général Jean-Pierre Bosser, « aujourd'hui, en matière de renseignement, il n'y a plus de barrière entre le théâtre opérations extérieures et la sous-région, voire le théâtre national. C'est là où le CNR trouve toute sa pertinence ».

Ainsi, une cellule commune à la DGSE, à la DPSD et à la DRM a été mise en place en Afghanistan. « Son succès a conduit à la mise en place d'une cellule semblable au Sahel », précise-t-il. Et qu'en pense la DGSE ? « Nous n'avons jamais travaillé en aussi étroite collaboration qu'aujourd'hui avec la DRM, juge le patron de DGSE, le préfet Érard Corbin de Mangoux. L'expérience de l'Afghanistan a favorisé l'établissement de contacts et nous entretenons certains postes en commun, notamment à Djibouti, à Kourou et à Nouméa ». Et leur nouvelle entente va encore plus loin. La DRM et la DGSE, qui dépendent du ministère de la Défense ont entrepris de fédérer leurs systèmes d'information, « ce qui nous permet aujourd'hui d'échanger des flux d'information », précise le préfet Erard de Corbin. Ce que confirme le général Bosser (DPSD) : « je constate dans la manière dont nous conduisons nos opérations au Mali, qu'au moins les trois services du ministère de la défense sont parfaitement complémentaires, la DRM dans le renseignement tactique, la DGSE dans le renseignement hors métropole et la DPSD dans le renseignement intérieur. L'articulation me paraît satisfaisante ».

Et entre la DGSE et la DCRI ?

« L'articulation de ma direction générale avec la DCRI n'a jamais été aussi bonne, explique le patron de la DGSE. Mais rapprocher les structures ne suffit pas : encore faut-il que les hommes se parlent, et de ce point de vue, les efforts que nous menons depuis cinq ans sont fructueux. La création de l'Académie du renseignement a d'ailleurs contribué à faire que les services se connaissent mieux. Nous avons désormais des relations très étroites, qui permettent des échanges quotidiens d'informations sur des cibles ou des individus signalés ». Pour sa part, le patron de la DCRI, Patrick Calvar, estime lui aussi avoir « un dialogue constructif avec la DGSE mais elle a ses propres missions ». Et c'est le tout le rôle du coordinateur national du renseignement de veiller « à ce que la mutualisation des moyens techniques se fasse dans les meilleures conditions », explique le préfet Ange Mancini. Une mutualisation qui s'opère de façon plus générale. Ainsi, le patron de la DPSD fait appel à la DGSE parce qu'il n'a pas actuellement « suffisamment de spécialistes arabophones ». « Pour éviter de trop recruter, nous mutualisons nos services », précise-t-il.

Et la petite direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières au ministère de l'Économie et des finances (DNRED) ? Elle coopère aussi. « Nous travaillons en liaison étroite avec TRACFIN sur de nombreux objectifs, explique son patron, Jean-Paul Garcia. Ce service de renseignement ne peut cependant légalement aller aussi loin que nous le souhaiterions en matière de communication des informations. Il existe également au sein de la DNRED un groupe opérationnel de lutte contre le terrorisme, composé de cinq membres, qui sont plus particulièrement attachés à la recherche d'éléments financiers en rapport avec le terrorisme. Ce groupe peut travailler en liaison avec la DGSE, DCRI et l'Unité de coordination de la lutte anti-terroriste (UCLAT) notamment ».

Pour quels résultats ?

Du haut de ses trente ans d'expérience, le général Bolelli observe que « l'outil du renseignement français a beaucoup et favorablement évolué, grâce notamment aux progrès de la coordination et de la collaboration entre les services ». La France est aujourd'hui une des seules puissances à posséder une capacité d'appréciation autonome, rappelle-t-il. Et d'affirmer que « si, par exemple, nous ne sommes pas intervenus en Irak et que nous sommes intervenus au Mali, c'est parce que nous savions, grâce à nos propres informations, quelle était la réalité et, partant, l'intérêt stratégique pour la France. Nous devons faire encore progresser la coopération interservices qui a déjà démontré son excellence et dévoilé son potentiel. J'ai moi-même assez vécu l'avant et l'après 11 septembre pour vous dire qu'une dynamique s'est instaurée depuis et qu'elle continue de progresser vers des succès communs et partagés ».

Et le meilleur exemple de décloisonnement des services est raconté par le patron de la DPSD, le général Bosser. « Nous suivons un garçon qui appartient aujourd'hui à la défense, dont le contrat va s'arrêter dans six mois, et qui a tendance à aller passer des vacances dans des endroits peu recommandables (Afghanistan, Pakistan, ndlr). Quand il quitte le territoire national, c'est la DGSE qui le prend en charge ; quand on s'interroge sur la façon dont il finance ses voyages, on s'adresse à TRACFIN ; quand il revient en France, c'est la DCRI qui le reprend et qui le suivra quand il aura fini ses services chez nous ». Conclusion du général : « on est là vraiment dans la prévention. Le pire serait qu'un individu identifié soit laissé dans la nature. Chacun des six services a un type et une zone d'action, un rôle et une place ; aucun ne doit faire la même chose que l'autre, ce qui serait contreproductif. Depuis deux mois, les cas que j'ai traités ne m'ont pas fait ressentir un tel sentiment. J'ai trouvé plus de complémentarité dans nos services et d'efficience chacun dans son métier que de superposition ». Et de poursuivre : « j'ai voulu vous montrer, par l'image, la disparition complète du cloisonnement du renseignement aujourd'hui, non seulement au sein de la défense, mais également des six services. (...) Dans les endroits où nous sommes déployés, finalement tout est lié. Les trois services sont concernés par le suivi de nos affaires, l'objectif étant d'éviter les intervalles dans ce suivi ».

Mais alors pourquoi l'affaire Merah ?

Dans ce concert de louange, l'affaire Merah fait tâche, notamment à la DCRI. « L'anticipation est sans doute la mission la plus compliquée pour les services de renseignement - Mohammed Merah n'avait-il pas été identifié formellement quinze mois avant de passer à l'acte ? Cette difficulté de l'anticipation est l'objet de ma réflexion aujourd'hui », explique le général Bosser. D'une façon générale, le préfet Érard Corbin de Mangoux rappelle que qu'il « ne peut pas y avoir de système de renseignement parfait. Le filet a nécessairement des trous, mais nous essayons de tenir les mailles aussi serrées que possible ».

« En tant que policier, il me semble que c'est une affaire judiciaire qui a été très vite résolue - cet homme, qui a tué sept personnes, a été identifié en six jours, estime pour sa part Ange Mancini. Après coup, il est facile de penser qu'on aurait pu l'identifier plus vite ; je n'ai pas la réponse à cette question ». Ce qui ne l'empêche pas de tirer les leçons de cette affaire : « ce qui pose problème, c'est souvent la circulation des informations entre les services généralistes et les services spécialisés : en général, la remontée d'informations se fait bien, mais le retour s'effectue moins bien ». Et d'annoncer que « des décisions ont donc été prises pour mieux coordonner les services départementaux de l'information générale (SDIG) et la DCRI. Une inspection interne va être mise en place et l'organigramme a été profondément remanié - les organigrammes des deux services fusionnés (DST et RG) en 2008 avaient simplement été juxtaposés ».

Retrouvez les trois premiers épisodes :

Défense : recherche désespérément espions... (1/4)

Cyberdéfense : les espions vont disposer de capacités informatiques offensives (2/4)

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  • Défense : recherche désespérément espions... (1/4)

Défense : des trous capacitaires dans la panoplie des espions... (3/4)

Michel Cabirol

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