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Entreprises & FinanceAéronautique & Défense

Comment l'intelligence artificielle va révolutionner l'aérospatial

Photo de Pierre Manière

Pierre Manière

Publié le 24 juin 2017 à 08:19 - Mis à jour le 05 juillet 2017 à 08:06

Le Quotidien Numérique

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Lors de la quatrième édition du Paris Air Forum organisé vendredi 16 juin par La Tribune et Forum Media, Tom Enders, le patron d'Airbus, s'est entretenu avec Éric Schmidt, le président d'Alphabet (société mère de Google). De la gestion du trafic aérien à la baisse des coûts de production, en passant par les développements en matière de vol autonome, les grands patrons ont examiné, à la veille du Salon du Bourget, comment les nouvelles technologies bouleversent le secteur aérospatial.

Un face-à-face entre Tom Enders et Eric Schmidt relève, a priori, d'un choc des cultures. Le premier est le patron d'Airbus, le vénérable constructeur aéronautique européen. Et le second est le président d'Alphabet Inc (la société mère de Google et de ses autres filiales), le mastodonte américain du Net et des nouvelles technologies. Pourtant, les deux géants affirment aujourd'hui travailler de concert. Pour Google, Airbus est un client industriel de choix. Et pour le constructeur européen, collaborer avec le groupe de Mountain View est essentiel pour ne pas rater sa transformation digitale.

De fait, le numérique et les nouvelles technologies sont aujourd'hui essentiels pour le développement de l'aérospatial dans de nombreux domaines.

Eric Schmidt a par exemple évoqué la gestion du trafic dans les airs.

«Je pilote, et lorsque je vole en Europe, je ne comprends pas pourquoi on n'a pas un système unifié pour le contrôle aérien,a-t-il indiqué.Or si un tel système voyait le jour[grâce aux logiciels, aux ordinateurs, et technologies de communication, NDLR],on pourrait largement améliorer la gestion du trafic, gagner en efficacité et faire des économies.»En ligne avec le patron d'Alphabet, Tom Enders a renchéri : «Certaines études ont montré que si nous mettions en place ce "ciel unique" européen, avec un même système de contrôle aérien, les avions pourraient très facilement consommer 10 % de carburant en moins... C'est énorme. Et c'est pourquoi tous les acteurs de l'industrie aéronautique demandent depuis des lustres aux gouvernements d'en finir avec cette fragmentation du contrôle aérien.»

« Des gains énormes d'efficacité »

De manière générale, le chef de file d'Airbus estime que les derniers développements en matière de numérique, d'intelligence artificielle, de réalité virtuelle, couplés avec la recherche de matériaux nouveaux, doivent permettre au constructeur de faire à terme « des gains énormes d'efficacité tout en diminuant les coûts ».

«Cela permettrait de mettre un peu d'air frais sous les ailes de l'industrie aéronautique», a-t-il poursuivi. À ses yeux, ces technologies doivent notamment permettre à Airbus d'économiser beaucoup d'argent dans le développement et la construction des avions. Reste que, d'après Tom Enders, Airbus a déjà largement pris le virage du numérique. «On a bien compris que les données seront de plus en plus au coeur de notre proposition de valeur», a-t-il affirmé. Il en veut pour preuve qu'«aujourd'hui, l'utilisation des données a notamment été primordiale dans la réussite du programme A350».

D'après Eric Schmidt, Airbus et Google ont tout à gagner à travailler ensemble. Pour lui, les logiciels sont le Graal pour optimiser quantité de tâches. Il donne en exemple une collaboration récente entre les deux groupes dans le domaine de l'imagerie satellite. « On a travaillé avec la division d'Airbus spécialisée dans ce domaine, a-t-il précisé. Nos programmes ont permis d'automatiser l'analyse des images satellites. Il faut savoir qu'auparavant, tout ce travail était effectué à la main, et avec une précision bien moindre que celle des ordinateurs. » Sur le fond, Airbus a-t-il donc intérêt à garder la main sur ses logiciels ? Ou doit-il dorénavant uniquement faire appel à des fournisseurs spécialisés comme Google ?

« Il y a un débat à ce sujet au sein du groupe », a affirmé Tom Enders. « On fait de plus en plus appel à des sous-traitants, et la tendance va crescendo », a indiqué le grand patron. Mais à ses yeux, il n'est pas question d'abandonner toutes les compétences du constructeur en matière de logiciels. « Il y a un équilibre à trouver », a-t-il estimé. Pour sa part, Eric Schmidt a assuré que quoi qu'il en soit, la firme de Mountain View n'a pas vocation à développer de nouveaux logiciels dans son coin. Pour lui, il est fondamental que les équipes des deux groupes travaillent de concert pour élaborer des logiciels plus performants. « Il est impératif que nous collaborions avec les ingénieurs d'Airbus, a-t-il insisté. Nous avons besoin de leur expertise, car ils nous permettent de voir les choses différemment. »

Les vols autonomes , « On va y arriver ! »

Les grands patrons se sont aussi projetés sur le long terme, évoquant, par exemple, les vols autonomes. « On va y arriver ! », a lancé Tom Enders. Le sujet intéresse évidemment beaucoup Google, qui investit aujourd'hui massivement dans la voiture autonome. « D'un point de vue technique, on dispose déjà de toutes les technologies pour faire des vols autonomes une réalité, affirme Eric Schmidt. Aujourd'hui, des drones volent déjà de manière autonome, et on dispose de programmes capables d'optimiser les trajectoires et d'éviter les collisions. » Tom Enders a aussi évoqué le programme d'avion électrique d'Airbus, sur lequel le constructeur travaille depuis plusieurs années. L'occasion pour Eric Schmidt d'évoquer la décision de Donald Trump de se retirer de l'accord de Paris sur climat.

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Pour lui, « la bonne nouvelle, c'est que les industriels américains vont continuer à réduire les émissions de CO2 avec ou sans réglementations gouvernementales». « Les États-Unis vont demeurer un acteur significatif à ce sujet, a-t-il assuré. Soyons clairs, il est très facile de comprendre que la planète se réchauffe rapidement. Il sera bien plus coûteux d'agir dans vingt ans que maintenant... » Eric Schmidt a estimé que le niveau des eaux pourrait monter « de deux à plus de six mètres » d'ici une centaine d'années. « Alors si vous aimez la Floride, elle va vous manquer quand elle aura disparu ! », a-t-il souligné sur le ton de l'humour, en référence aux résidences de Donald Trump dans cet État du sud-est des États-Unis. Interrogé sur l'appel du président français Emmanuel Macron aux chercheurs américains de venir s'installer en France après l'annonce de Donald Trump, Eric Schmidt a répondu : « J'adore ce que le président Macron a dit. Je pense qu'il sera un excellent leader pour votre pays. » Invité à se prononcer sur l'impact en interne du numérique, Tom Enders a affirmé que ce qui importait, pour Airbus, n'était pas d'ordre technologique. « Ce qu'il faut changer, c'est notre organisation et notre culture », a-t-il indiqué, en faisant notamment référence aux nouvelles formes de management du travail davantage tournées vers la collaboration et la responsabilisation. « On mène des expérimentations sur plusieurs sites industriels, a-t-il ajouté. Les résultats sont vraiment impressionnants. On a par exemple pu réduire l'absentéisme, qui est un gros problème dans notre secteur, de 50 %, tout en augmentant la productivité de 30 %. » « Évidemment, ça n'est pas sans poser certains problèmes, a-t-il poursuivi.

Nous rencontrons parfois des résistances. Par exemple, les managers intermédiaires ont quelquefois le sentiment qu'ils perdent du pouvoir lorsque l'on modifie l'organisation du travail... Mais on se doit de réussir. »

Le défi de la formation

En outre, Tom Enders a souligné qu'avec révolution digitale, son groupe était confronté à des défis en matière de recrutement et de formation.

«Lors du dernier Forum économique mondial, on a insisté sur le fait que les deux tiers des enfants qui sont à l'école primaire auront des professions qui n'ont pas encore été inventées,a-t-il affirmé.Cela vous donne une idée des challenges auxquels nous devons faire face... Dans notre industrie, on se bat pour recruter desdata scientists.Mais on n'en employait pas il y a à peine cinq ans !»

Constatant qu'en parallèle, de vieilles professions vont rapidement disparaître, il appelle à une profonde révision des systèmes éducatifs actuels. « On ne peut plus former les gens pour un seul travail, il faut, au contraire, mettre en place des systèmes d'apprentissage continue, tout au long de la vie », a-t-il souligné.

Eric Schmidt estime, lui, que dans le domaine des logiciels, les talents ne manquent pas. « De manière générale, l'Europe et la France disposent d'universités parmi les meilleures au monde. Le vrai problème n'est pas de trouver des gens compétents, dit le grand patron. Mais en revanche, il y a un problème d'organisation. » Selon lui, c'est une fois encore la régulation, trop lourde, qui empêche de libérer les énergies et d'aller de l'avant. « Il y a beaucoup de startups dans le domaine de l'aérien. Mais la régulation ne leur permet pas forcément d'innover et d'essayer des modèles différents », poursuit-il.

Au passage, Eric Schmidt a estimé que dans les logiciels comme dans d'autres industries, la Chine allait rapidement devenir un leader mondial.

«C'est juste une question d'échelle,a-t-il ajouté.Les Chinois sont beaucoup plus nombreux que les Américains et les Européens, et nombre d'entre eux sont très brillants. En parallèle, Pékin investit beaucoup dans les nouvelles technologies, et en particulier dans les logiciels. Dans les années à venir, l'essor de la Chine ne sera pas sans conséquence sur nos industries...»

Savoir prendre des risques

Les grands patrons ont ensuite donné leur point de vue sur les conséquences de la révolution digitale en matière de concurrence. Ces dernières années, Airbus a vu arriver de nouveaux concurrents. Et Tom Enders est loin de considérer son groupe comme intouchable. Même si, de son propre aveu, cela n'a visiblement pas toujours été le cas. « L'industrie aérospatiale, dans son ensemble, a fait une grosse erreur en sous-estimant SpaceX pendant trop longtemps, a-t-il affirmé. Celui-ci a été fondé en 2002, mais je crois qu'on ne l'a pas vraiment pris au sérieux avant 2012... Or certaines de leurs façons de travailler sont intéressantes, et n'ont rien à voir avec les nôtres. » Un exemple ?

« Chez Airbus, on a, comme dans beaucoup d'industries traditionnelles, développé une aversion au risque très prononcée, a-til dit. Notre philosophie, c'est d'être à 99 % sûr de notre coup avant de tester quelque chose. Elon Musk

[le patron de SpaceX, NDLR], lui, procède différemment : il se lance sans traîner tout en se disant que s'il échoue, il gagnera de l'expérience et progressera plus vite. Ce qui, au final, lui permet de réduire son temps de développement et donc d'abaisser ses coûts. » Sans vouloir pour autant chambouler la philosophie d'Airbus, Tom Enders estime donc qu'il faut inciter à la prise de risque à certains niveaux du groupe. De manière plus générale, « on doit intégrer le fait que si on ne comprend pas l'importance des nouvelles technologies et si on ne change rien, on risque de se faire dépasser par les nouveaux arrivants », renchérit-il.

À ce sujet, Eric Schmidt a estimé que la prise de risque était la condition sine qua non au progrès économique et industriel. Il a notamment fait référence à l'explosion d'une fusée de SpaceX l'année dernière.

« Aujourd'hui, dès qu'une fusée explose, ça fait la Une ! Mais c'est comme cela que l'on apprend... Dans les années 1950-1960, les États-Unis ont lancé énormément de fusées, et beaucoup d'essais ont échoué. Mais c'est comme cela que l'on acquiert du savoir-faire. Si tous les programmes étaient dépourvus de bugs, on ne pourrait pas progresser... », a-t-il souligné. In fine, Eric Schmidt juge que la prise de risque est justifiée chaque fois que la vie des gens n'est pas menacée. Avant de regretter que de nombreuses industries, y compris l'aérien, soient bridées à ce sujet par une régulation trop lourde.

Enfin, sur un ton presque évangéliste, Eric Schmidt a affirmé que les nouvelles technologies, qui permettent de doper l'efficacité de nombreux processus, sont devenues un outil indispensable pour la bonne santé de l'économie mondiale.

« On peut se réjouir que les Européens vivent de plus en plus longtemps, a-t-il expliqué.

Mais la conséquence, c'est que la proportion de ceux qui travaillent décline. Ainsi, la seule manière de préserver la richesse et la qualité de vie des gens, surtout lorsqu'ils partent en retraite, c'est d'accroître la productivité de ceux qui travaillent... » Et les logiciels de Google, sous ce prisme, constituent logiquement pour lui une brique indispensable afin de « protéger » la santé économique du Vieux Continent.

Pierre Manière

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