Les utilities européennes sous la menace des GAFA et de la Chine

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Les GAFA sont de gros consommateurs, mais également producteurs, d'énergie, notamment d'origine renouvelable
Les GAFA sont de gros consommateurs, mais également producteurs, d'énergie, notamment d'origine renouvelable (Crédits : Steve Marcus/reuters)
L’observatoire mondial des marchés de l’énergie publié par Cap Gemini montre que les acteurs européens redressent la tête après des années difficiles. Cependant, ils font face à une concurrence exacerbée venue de plusieurs autres secteurs d’activité, GAFA en tête, pendant que la Chine avance toujours un peu plus ses pions dans l’énergie européenne.

C'est une bonne nouvelle pour les utilities européennes. Pour la première fois depuis plusieurs années, elles renouent dans leur ensemble avec la croissance et les bénéfices, comme le montre la vingtième édition de l'observatoire mondial des marchés de l'énergie publiée ce 6 novembre par le cabinet Capgemini. Une amélioration de leur situation qui résulte d'un accroissement de la demande accompagné d'une hausse des prix et de premiers revenus produits par les marchés de capacité. Signe de ce dynamisme retrouvé, les fusions et acquisitions sont également reparties à la hausse.

Mais elles auraient tort de s'endormir sur leurs lauriers. Elles font en effet déjà face à une nouvelle concurrence aux multiples visages.

En France, par exemple, plus de 10 ans après l'ouverture à la concurrence, outre l'irruption sur le marché de l'électricité pour les particuliers non seulement d'Engie, mais aussi de Total, de nombreux nouveaux fournisseurs alternatifs de toutes tailles, français ou étrangers, se positionnent depuis un ou deux ans.

Distributeurs, GAFA, télécoms, acteurs de la mobilité électrique

Mais ce qui est plus nouveau, c'est l'arrivée d'acteurs venus d'autres secteurs d'activités. C'est notamment le cas des distributeurs, dont certains - par exemple Leclerc ou Casino via GreenYellow ou Cdiscount - sont déjà présents, et qui « vont également pour la plupart se positionner sur la vente d'électricité et de gaz aux particuliers, d'autant plus facilement que cela n'exige pas d'investissements importants, il s'agit essentiellement de dépenses de marketing », prédit Philippe Vié, directeur adjoint du secteur Energy, Utilities et Chimie du groupe Capgemini.

L'étude montre toutefois que les utilities se sentent encore plus menacées par les GAFA, notamment Google et Apple.

« Ces géants sont non seulement déjà présents au sein des foyers, mais ils sont aussi devenus ces dernières années de grands producteurs et consommateurs d'énergies vertes, pour leurs propres besoins ou via des corporate PPA (power purchase agreements, ou contrats de longue durée de gré à gré) », rappelle Philippe Vié.

Etant donné qu'il s'agit de sources d'énergie intermittentes alors que la consommation des data centers, à laquelle cette production est essentiellement destinée, est stable, cela leur permet de donner accès à des capacités à d'autres acteurs. « Aujourd'hui ils le font dans le cadre des PPA, mais peut-être demain les vendront-ils directement sur les marchés ? » anticipe le consultant.

Autres nouveaux venus, ou revenants : les télécoms, également présents dans les foyers, et qui avaient mis un pied dans l'énergie il y a quelques années avant de s'en éloigner. « Ils reviennent dans le jeu à la faveur du rôle toujours plus important que joue le digital dans la communication autour de l'énergie », explique Philippe Vié.

Une quarantaine d'acteurs sur les marchés français du gaz et l'électricité

Enfin, ajoute-t-il,

« À terme, les acteurs qui opèreront la charge et la décharge de votre voiture électrique (Vehicule to Grid), notamment les fabricants de batteries ou les constructeurs automobiles ou encore les réseaux de stations-service, pourraient bien devenir vos fournisseurs d'énergie. »

La recharge du véhicule électrique peut en effet représenter jusqu'à 50% de la facture d'un particulier. Certes, c'est un service que peuvent et veulent proposer les utilities, mais elles sont déjà en retard sur des Tesla ou Nissan.

Y aurait-il trop d'acteurs notamment sur le marché français de l'électricité, comme s'en est récemment ému le président de la Commission de régulation de l'énergie (CRE) ?

« Gaz et électricité confondus, on compte plus d'une quarantaine de fournisseurs d'énergie en France, confirme Phillippe Vié. À terme, ce sont probablement trois à quatre grands acteurs qui vont truster le marché. Il n'y a pas de place pour tous, mais tous ont le droit de tenter leur chance. »

En attendant, les acteurs historiques ont intérêt à « accélérer leur transformation, notamment en utilisant mieux le potentiel de la digitalisation, en particulier de l'intelligence artificielle, non seulement sur l'aval, mais aussi sur l'amont de la chaîne de valeur. »

La Chine, nouveau concurrent sur le marché mondial du nucléaire

D'autant plus qu'une menace plus globale plane sur le secteur de l'énergie européen. Déjà leader des énergies renouvelables - et plus seulement de la fabrication de panneaux solaires dont elle a inondé les marchés du monde entier-, la Chine a également commencé à exporter des centrales thermiques équipées des standards les plus récents, tels que le captage de CO2.

Plus récemment, grâce à des coopérations avec des acteurs occidentaux, comme avec EDF pour l'EPR de Taishan, ses ingénieurs ont acquis ses compétences lui permettant non seulement de construire ses propres centrales nucléaires pour ses propres besoins, mais aussi, et elle ne s'en cache pas, d'en exporter.

« Jusqu'à ce que l'EPR fasse ses preuves en Europe, la Chine (qui a mis en service le premier EPR au monde à Taishan l'été dernier, Ndlr) pourrait prendre des positions avant nous sur certains marchés », reconnaît ainsi Philippe Vié.

« C'est pourquoi il est important d'accélérer, pour démontrer la validité de nos technologies et d'autre part bénéficier de l'effet de série, et atteindre le coût visé à la fois par EDF et par le gouvernement, de 60 à 70 euros par mégawattheure (à comparer avec les 110 euros/MWh point de référence britannique pour la production d'Hinkley Point, Ndlr). »

Mais, rappelle l'étude de Cap Gemini, la Chine a également procédé ces dernières années à de nombreuses prises de participations dans des acteurs européens des réseaux, notamment le portugais REN en 2012, les italiens CDP Reti et Enel en 2014, le maltais EneMalta, le National Grid et Public Power Corp. Au Royaume-Uni en 2016, le grec Copelouzos et le portugais EDP en 2017, ou encore le luxembourgeois Encevo en 2018.

L'Europe bientôt alimentée par l'électricité verte produite en Chine ?

Si ces signaux n'y suffisaient pas, certains commencent à évoquer des projets qui montrent bien comment la Chine projette sa domination sur l'énergie mondiale. « Certains cadres chinois du secteur de l'énergie évoquent la possibilité d'exporter la production de leurs capacités renouvelables implantées dans l'Ouest du pays vers l'Europe, via des lignes à courant continu de plusieurs milliers de kilomètres », affirme ainsi Philippe Vié. Un projet qui pourrait se réaliser d'ici une dizaine d'années seulement...Il est donc grand temps pour les acteurs européens de préparer la riposte.

« Face au poids de la Chine, sur les technologies de production, les batteries et véhicules électriques, mais aussi des terres et métaux rares, l'Union européenne doit développer ses propres filières, notamment pour les batteries, et accroître par ailleurs son indépendance énergétique, particulièrement vis-à-vis du gaz russe », estime le consultant.

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Commentaires
a écrit le 07/11/2018 à 13:45 :
Pendant ce temps là, ça traine ! L'Allemagne a les 2 pieds sur le frein
"Les divergences persistent dans l'Union Européenne sur la taxation des géants du numérique"
https://www.usinenouvelle.com/editorial/les-divergences-persistent-dans-l-union-europeenne-sur-la-taxation-des-geants-du-numerique.N765729
"l'Allemagne souhaite une taxe à l'échelle du monde et, à défaut, une mise en œuvre à l'échelle de l'Europe en 2020"
De l’évitement, ou comment trouvé le moyen de freiner par des propositions bidon.
Il ne se passera rien au niveau Mondial si l'Europe ne fait pas le premier pour mettre ensuite la pression sur le reste du Monde !
Il ne se passera rien au niveau Européen si le couple franco-allemand ne fait pas le premier pour mettre ensuite la pression sur le reste de L'Europe !
C'est d'ailleurs ainsi que les paradis fiscaux ont fait des concessions, au fur et à mesure, sous la pression ! Pas encore suffisant, mais cela a permis d'avancer alors qu'il n'y avait pas de consensus européen !
a écrit le 06/11/2018 à 21:19 :
A propos de batteries, en France aussi certains avancent. Une usine Bolloré en Bretagne produit des batteries innovantes pour les véhicules. Nos constructeurs nationaux sont ils clients ?
a écrit le 06/11/2018 à 10:19 :
"Utilities" ?? Je suppose que tout le monde, sauf moi, connait le sens de ce mot. Cette nouvelle trahison de la langue française est tout à fait regrettable. Il est vrai que l'exemple de cet abus de langage vient du sommet du pouvoir. Macron et Philippe se gargarisent de ce sabir venu d'ailleurs que seuls les initiés connaissent.
Réponse de le 06/11/2018 à 12:53 :
Il est vrai que pour les anglo-saxons, le terme "service public" est inconnu, ou vieillot. En bon français existe : le service d’intérêt général ou SIG, mais à l’ère du président de la start-up France, "utilities" s'impose ! Cette question sémantique n'est pas futile, car c'est la Commission européenne en 2004 qui avait enterré le SIG au profit du Service universel, avec en arrière plan l'ouverture (débridée) des services à la concurrence .
Réponse de le 06/11/2018 à 14:13 :
Réponse à Daniel Roux : je réagis comme vous ! Cela m'insupporte de voir la langue de Molière céder la place à une langue moins riche et dont 70 % des termes vient du vieux Français. L'anglais est la langue de la finance, un monde véreux et fort peu démocratique. Ce n'est pas pour rien que certains dirigeants de l'UE lui font remplacer le Français ! A nos dirigeants sensé défendre nos intérêts de se bouger pour remettre le Français à la place de l'anglais dans l'UE, comme il était. Profitons du Brexit et virons tous ces technocrates soit disant Français.
On voit bien que l'affrontement sur les sources d'énergie dépend aussi de l'idéologie des dirigeants politiques et industriels. Il serait temps qu'ils choisissent la France et non les USA, qui sont en train de ruiner notre économie par application extraterritoriale de lois internes ! Contrats avec l'Iran cassés (Total), interdiction nous est faite d'acheter du pétrole Iranien (les USA veulent imposer à l'UE leur gaz de schiste à la place du gaz russe et leur pétrole), Airbus ne peut vendre ses avions alors que l'Iran doit moderniser sa flotte civile etc etc ... le début de la fin pour la France. Voilà où nous mènent les trahisons répétées au projet de De Gaulle d'une UE limitée mais indépendante technologiquement, politiquement, culturellement, militairement.
a écrit le 06/11/2018 à 9:55 :
Il est incroyable que des sociétés qui ne produisent ni gaz ni électricité puissent en vendre, serait-ce de le spéculation?
Réponse de le 06/11/2018 à 10:03 :
Oui, mais ça ne marche que tant que les prix de gros sont bas du fait des surcapacités. Une fois que celles-ci sont résorbées (ce qui est le cas en France), les prix de gros remontent et les fournisseurs alternatifs n’ont plus moyen d’être rentables en dehors du volume qui leur est attribué au titre de l’ARENH.
Réponse de le 06/11/2018 à 11:23 :
Les sociétés qui ne produisent pas et vendent, ben oui, cela existe.
Les marchands de journaux, Amazon, les poissonniers, les vendeurs de chaussure, les magasins de vêtement, les tabacs etc....
Leclerc, Carrefour, Auchan vendent de l'essence, et sauf erreur, n'ont pas de puits de pétrole.
Bref, j'espère avoir éclairé votre lanterne sur le fonctionnement de l'économie. Producteur <>distributeur
Réponse de le 06/11/2018 à 13:27 :
C'est la définition du négoce en fait.
a écrit le 06/11/2018 à 8:11 :
Le mot "utilities" n'existe pas en français.
Où donc êtes-vous allé chercher ce mot ? Au fond des désuètes "commodities" ? :)
a écrit le 05/11/2018 à 23:40 :
"exporter la production de leurs capacités renouvelables"
Si la Chine a un excédent d'énergie verte , c'est qu'elle a dans le même temps produit trop d'énergie pas verte, et donc en prenant cette énergie verte, on les incite à ne pas baisser la cadence des centrales thermiques.
Réponse de le 06/11/2018 à 7:54 :
Vous avez raison. mais si la Chine peut exporter chez nous, c'est parce que les réseaux sont interconnectés pour permettre cette éventualité...

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