L'essor d'une économie circulaire locale accentue la démondialisation du recyclage

DOSSIER MONDIALISATION- La fermeture des frontières de plusieurs pays aux importations de déchets occidentaux, la désorganisation des flux logistiques, l'inflation des matières premières vierges et le lancement de politiques de souveraineté industrielle sont autant de facteurs qui profitent à la demande de matières premières recyclées. Mais l'essor de l'économie circulaire reste très relatif. Et il semble davantage porté par la prise de conscience écologique que par la démondialisation.
Giulietta Gamberini
En 2019, une directive de l'Ue a notamment établi qu'au  plus tard en 2025 les bouteilles en plastique, fabriquées à partir de PET, devront incorporer au moins 25% de plastique recyclé: un objectif que certaines marques de boissons ont d'ailleurs déjà annoncé vouloir dépasser, pour répondre aux attentes de leurs clients. Résultat: le PET recyclé est désormais plus cher que celui vierge, relève Plastics Europe.
En 2019, une directive de l'Ue a notamment établi qu'au plus tard en 2025 les bouteilles en plastique, fabriquées à partir de PET, devront incorporer au moins 25% de plastique recyclé: un objectif que certaines marques de boissons ont d'ailleurs déjà annoncé vouloir dépasser, pour répondre aux attentes de leurs clients. Résultat: le PET recyclé est désormais plus cher que celui vierge, relève Plastics Europe. (Crédits : ADNAN ABIDI)

Dans le secteur du recyclage, le phénomène a débuté depuis au moins 2017. Cette année-là, la Chine a commencé à fermer ses frontières à une grande partie des déchets étrangers qu'elle importait jusqu'ici pour produire les matières premières recyclées destinées à son industrie. Pour des raisons relevant tout autant de l'écologie que de la volonté des autorités chinoises de développer une économie circulaire domestique, s'appuyant sur l'augmentation de la consommation interne, les entreprises du recyclage européennes se sont alors brutalement trouvées face à une première forme de « démondialisation » d'un marché jusqu'alors planétaire, et dont la Chine était le plus important débouché.

L'exemple a ensuite été suivi par d'autres pays, notamment de l'Asie du Sud-Est, où les déchets occidentaux avaient été redirigés en masse, malgré leur impossibilité de les réabsorber. Résultat : les exportations européennes de déchets plastiques vers la Chine -qui représentaient jusque-là 80% de ses exportations- dégringolent., passant « de 3,1 millions de tonnes en 2016 à 1,6 million de tonnes en 2020 », selon l'association européenne des producteurs de plastique, Plastics Europe.

Une solution face à la raréfaction des ressources

Depuis la crise sanitaire due au Covid-19, puis la guerre en Ukraine, qui ont d'une part désorganisé les flux logistiques, d'autre part contribué à l'inflation des prix des matières premières fossiles et de l'énergie, un nouveau phénomène est venu accentuer cette démondialisation du recyclage, et favoriser l'essor d'une économie circulaire locale. Les entreprises ont de plus en plus pris conscience de la rareté des ressources indispensables pour leur production, et ont fini par intégrer les enjeux de résilience à leurs stratégies, observe Stanislas Ancel, directeur associé au sein de l'activité « Intelligent industry » de Capgemini Invent.

« Le recyclage, le réemploi de certaines composantes des produits, mais aussi l'augmentation de leur durée de vie, la réduction des matières utilisées, ou le développement d'offres de location sont de plus en plus reconnus comme solutions permettant de réduire la criticité des matériaux », analyse-t-il.

Plusieurs pays ont, en parallèle, commencé à intégrer l'économie circulaire à leurs politiques de soutien à la souveraineté industrielle. En janvier 2022, le gouvernement français a ainsi lancé un appel à projets visant à favoriser l'industrialisation des procédés de recyclage des plastiques, leur consacrant 300 millions d'euros du plan France 2030. Ils favoriseront entre autres le développement du recyclage chimique, auquel est dédié le premier volet de l'appel d'offres, et qui est censé permettre d'obtenir des résines recyclées de meilleure qualité que le recyclage mécanique.

La demande de plastique recyclé en hausse

Depuis trois ans (date à partir de laquelle l'organisation recense ce chiffre), la demande de plastique recyclé augmente de plus de 15% chaque année, et est de moins en moins corrélée du prix du plastique vierge, pourtant en hausse à cause de la flambée des prix du pétrole, témoigne le syndicat professionnel des plasturgistes Polyvia.

« Elle aurait même pu progresser plus, si cette hausse de la demande n'était pas accompagnée d'une hausse des prix due au fait que les ressources restent limitées », observe d'ailleurs son directeur du développement durable, Marc Madec, pour qui il s'agit néanmoins désormais d'un changement « inscrit profondément dans l'industrie ».

Les adhérents de Plastics Europe prévoient d'ailleurs d'investir 7 milliards d'euros d'ici 2030 dans le seul recyclage chimique, relève l'association.

Les obligations d'incorporation, un moteur puissant

Mais encore plus que par un phénomène de démondialisation, ce moment favorable au recyclage du plastique est porté par des facteurs liés à la prise de conscience écologique : la demande des consommateurs, la recherche par les entreprises de solutions leur permettant de réduire leurs émissions de CO2, et surtout les obligations d'incorporer, dans certains produits en plastique, de la matière recyclée, édictées par la France et l'Union européenne.

En 2019, une directive de l'UE a notamment établi qu'au plus tard en 2025 les bouteilles en plastique, fabriquées à partir de plastiques PET (qui se recyclent à 100% et peuvent donc être réutilisés à plusieurs reprises), devront incorporer au moins 25% de plastique recyclé : un objectif que certaines marques de boissons ont d'ailleurs déjà annoncé vouloir dépasser, pour répondre aux attentes de leurs clients. Résultat : le PET recyclé est désormais plus cher que celui vierge, relève Plastics Europe. Le gouvernement promet pour sa part depuis le début du premier quinquennat «100% de plastique recyclé en 2025 » : un objectif redéfini et précisé dans la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (dite loi Agec) promulguée en 2020.

En plus de stimuler la demande de plastique recyclé, ces éléments produisent un « effet d'entraînement augmentant progressivement les compétences des entreprises du recyclage françaises et européennes », note Marc Madec. Un avantage concurrentiel face aux producteurs chinois, dont le plastique recyclé ne répond pas aux standards de qualité requis pour son incorporation en Europe, et donc un nouveau facteur de démondialisation, note-t-il.

Une économie circulaire encore fragile

Cet essor de l'économie circulaire reste, néanmoins, encore très relatif. Selon le Global Circularity Gap Report 2022, entre 2018 et 2020, la part de matières premières extraites et ensuite réutilisées chaque année a baissé, en passant de 9,1% à 8,6%. Dans la même période, les milliards de tonnes de matières consommées annuellement n'ont fait que croître.

Le succès du recyclage est de surcroît encore plutôt fragile, estime le directeur général de Plastics Europe en France, Jean-Yves Daclin. Selon lui, si les prix du pétrole, très volatils, devaient rechuter, malgré la dynamique découlant des obligations d'incorporation, « cela poserait de nouveaux problèmes de compétitivité pour le plastique recyclé, dont la qualité est de surcroît encore souvent inférieure à celle du plastique vierge ». Sans compter que tout ralentissement de l'économie a un impact négatif sur le recyclage comme sur le reste de l'industrie.

« On pensait être sorti de la turbulence de la crise sanitaire, mais la guerre en Ukraine génère aussi de nouvelles incertitudes pour notre secteur », résume le directeur général du Bureau international du recyclage (BIR), Arnaud Brunet.

Pas de démondialisation heureuse sans réindustrialisation

Globalement, toute forme de démondialisation risque plutôt de nuire au recyclage, estime Arnaud Brunet. « L'économie du recyclage est par nature mondiale. Les matières recyclées ont une valeur, et doivent pouvoir trouver un client, qui peut être partout », plaide-t-il, en s'insurgeant notamment contre une proposition de règlement européen présentée par Bruxelles en novembre 2021 qui aboutirait à restreindre - pour des raisons environnementales- les exportations de déchets des Etats membres de l'UE. Le directeur général du Bir met en particulier en garde contre toute politique pariant sur le développement d'une économie circulaire régionale avant que la réindustrialisation des zones concernées ne soit accomplie.

« De telles approches risquent de faire baisser la demande de matière première recyclée, et donc ses prix, en produisant ainsi des effets négatifs sur les marges des entreprises du recyclage, et donc sur leurs capacités d'innovation », analyse Arnaud Brunet.

Puisque les temps de réindustrialisation des pays produisant aujourd'hui le plus de déchets -ceux occidentaux, où la consommation est plus forte- seront longs, « le déséquilibre structurel de l'économie du recyclage demeurera », prévoit-il d'ailleurs.

Sans mondialisation, en plus, en Europe, « que va-t-on faire des déchets recyclables que l'industrie locale n'est pas en capacité d'absorber? », questionne Arnaud Brunet.

« Tous les déchets en plastique européens peuvent être recyclés en Europe », estime de son côté, Jean-Yves Daclin. En France, toutefois, après la fermeture des frontières de plusieurs pays, les déchets en papier et en plastique qui ne pouvaient plus être exportés, mais pas encore être recyclés localement ont dû au mieux être incinérés, au pire envoyés en décharge, rappelle Arnaud Brunet.

Et paradoxalement, la Chine, où le tri des déchets locaux est encore insuffisamment développé pour qu'ils puissent suffire à l'industrie du pays, continue d'importer de la matière première recyclée, bien que de qualité supérieure, note-t-il. Le pari souverain de Pékin risque même de la contraindre à recourir à davantage de matière vierge, craint le directeur du Bir, contre toute logique d'économie circulaire.

Giulietta Gamberini

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Commentaires 3
à écrit le 03/08/2022 à 11:15
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"Et il semble davantage porté par la prise de conscience écologique" D'un point de vue responsables peut-être mais d'un point de vue classe productrice c'est d'abord et avant tout la crise économique qui précipite le phénomène. Contrairement à la nou...

le 03/08/2022 à 13:33
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Pas uniquement , dans la réparation automobile les pièces de réemploi constituent une nouvelle activité , en carrosserie cela représente environ 15% des pièces remplacées avec des filières organisées.. Vous rajoutez que depuis 2006 les professionnel...

le 04/08/2022 à 9:19
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Cela fait très longtemps que les casses automobiles existent et font bien gagner leurs vies à leurs patrons. Dommage qu'ils soient obligés de broyer des véhicules dont les pièces pourraient encore resservir d'ailleurs. J'ai vu dans les déchetteries c...

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