Philippe Collin, l’homme aux 30 millions d'auditeurs
Rémi Jacob

« La Tribune Dimanche » a rencontré Philippe Collin, le créateur du podcast à succès « Face à l’histoire ».
LTD/Radio France
Rémi Jacob

« La Tribune Dimanche » a rencontré Philippe Collin, le créateur du podcast à succès « Face à l’histoire ».
LTD/Radio France
« C'est étourdissant, colossal, fou. » Philippe Collin peine à réaliser. Moins de quatre ans après son lancement, la collection de -podcasts « Face à l'histoire » pourrait franchir dans quelques semaines le cap des 30 millions de téléchargements. Une juste récompense pour ces 13 séries documentaires au long cours - chacune comprend une dizaine d'épisodes de cinquante-quatre minutes - plébiscitées par un auditoire éclectique.
« Ce podcast est écouté par toutes les générations, notamment les jeunes, se réjouit ce passeur hors pair. On l'a d'abord constaté avec "Léon Blum, une vie héroïque", puis avec "Simone de Beauvoir, itinéraire d'une jeune fille rangée". Des professeurs s'en servent au lycée ou à l'université. On touche également des personnes qui avaient lâché l'histoire et qui y reprennent goût grâce au côté immersif et feuilletonesque. »
Une immense fierté pour celui qui se définit comme un « enfant de la République » dont les origines sociales ne le prédestinaient nullement à ce parcours : « Ma mère était auxiliaire puéricultrice et mon père sous-officier dans la Marine nationale. Il m'a transmis sa passion pour la vie politique. »
Quant à l'histoire, c'est durant ses études à l'université de Brest que Philippe Collin la découvre. Avec à la clé l'obtention d'une maîtrise et la rédaction d'un mémoire sur l'épuration des collaborateurs à la Libération. Peu après, en 1999, il débarque sur France Inter : « J'y ai appris la grammaire de la radio. J'ai été formé par des producteurs qui venaient de la presse écrite, et qui rédigeaient tout, à la virgule près. Je fais partie de l'école de la "radio écrite". »
Au fil des années, les auditeurs l'apprécient dans différents exercices : des émissions foutraques comme Panique au Mangin Palace, des rendez-vous culturels - comme L'Œil du tigre, où il pose un regard affûté sur le sport - ou des pastilles décalées dans la matinale de Patrick Cohen. « En 2020, j'avais le sentiment d'avoir fait le tour et je commençais à m'ennuyer, se souvient le journaliste. Je ressentais le désir de me servir davantage de ma formation initiale en histoire. »
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La bascule se fait un an plus tard lorsqu'il produit de manière empirique un podcast « one shot » de sept heures sur Napoléon, à l'occasion du bicentenaire de sa mort. Le bouche-à-oreille est excellent, et la machine lancée : « Laurence Bloch [la patronne de France Inter à l'époque] m'a alors proposé d'arrêter l'antenne pour me consacrer entièrement à cela. J'ai dit banco. Beaucoup de collègues pensaient que c'était une punition car pour eux, l'antenne, c'est "sacré". Moi, je l'ai vu comme une occasion unique de raconter l'histoire politique de la France au XXe siècle. »
« Le fantôme de Philippe Pétain », « Louis-Ferdinand Céline, le voyage sans retour » ou encore « Alfred Dreyfus, le combat de la -République » - sorti en décembre, et déjà écouté 1,5 million de fois -, chacun de ses récits est bâti sur le même modèle : « Dans l'équipe, on est tous animés par un esprit de service public et la volonté de proposer un "objet" gratuit de qualité qui soit le plus fédérateur possible. »

Neuf mois de travail sont nécessaires pour concocter chacune de ces séries, dont les véritables « stars » sont les historiens. Une bonne dizaine à chaque fois, tous des pointures dans leur domaine. Leur expertise se croise avec des archives de l'INA, des extraits de fictions et des lectures de comédiens. Avec en guise de fil rouge la narration ciselée de Philippe Collin, courroie de transmission entre le savoir universitaire et le grand public. Depuis quelques mois, ces fresques audio se déclinent également sur le petit écran.
En avril, France 5 proposera en prime time une série documentaire en quatre épisodes tirée du podcast « Les résistantes », avec dans le même temps la parution d'un livre aux éditions Albin Michel - qui ont par ailleurs édité son premier roman en avril dernier, Le Barman du Ritz, devenu un best-seller vendu à 290 000 exemplaires. Quant à son récit consacré à Léon Blum, il s'est même invité sur scène grâce à la complicité de Charles Berling, avec qui Philippe Collin a concocté un spectacle « ovni » de... neuf heures, joué partout en France.

Ses deux prochaines productions, Philippe Collin a choisi de les faire résonner avec les 80 ans de la libération des camps de concentration. « Elles viendront clore notre travail sur le XXe siècle, on se tournera ensuite davantage vers le XIXe. » Le 28 mars, le public découvrira « Les déportés », qui retracera le destin de trois personnages : Edmond Michelet, résistant gaulliste, Gisèle Guillemot, résistante communiste, et Denise Kahn, déportée en raison de sa judéité : « On racontera leur arrestation, leur déportation, puis le retour. » Avec en toile de fond la question de la mémoire et de la transmission aux générations futures.
Puis, en octobre, sortira « Le crépuscule des bourreaux », tourné au château de Sigmaringen, en Allemagne. Là même où furent exilés à la fin de la guerre les dignitaires du régime de Vichy comme Pétain et Laval. « C'est une histoire très peu connue des Français, reprend le journaliste. On fera un grand récit qui ira jusqu'au procès de Nuremberg. » En attendant de découvrir ces deux volets, les auditeurs de France Inter pourront retrouver Philippe Collin ce lundi 27 janvier lors d'une soirée en direct du Mémorial de la Shoah. Il donnera la parole à d'anciens déportés, avec à ses côtés l'historien Tal Bruttmann. Une émission diffusée de 20 heures à 22 heures.
LE PHÉNOMÈNE « BIGDIL »
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