« Yokai – Le monde des esprits », « Queer », « La Vie devant moi »... Nos critiques cinéma de la semaine
Aurélien Cabrol

Photo d'illustration
LTD/Vincent Tessier ; Laurent Champoussin ; Yannis Drakoulidis
Aurélien Cabrol

Photo d'illustration
LTD/Vincent Tessier ; Laurent Champoussin ; Yannis Drakoulidis
C'était au siècle dernier, en 1983. L'académie des Césars avait demandé à Catherine Deneuve d'assurer la présidence de sa huitième cérémonie. Antenne 2 (le France 2 de l'époque) s'occupait de la retransmission en direct, en filmant d'abord l'arrivée de la fine fleur du cinéma français en... métro ! On y voyait donc Catherine Deneuve, Barbara, Jack Lang et Gérard Depardieu, entre autres, sortir de la station Bonne-Nouvelle et entrer dans la fameuse salle du Grand Rex, lequel fêtait alors ses 50 ans.
Quelques minutes plus tard, la présidente Deneuve, vêtue d'une robe léopard, montait sur scène en y perdant une boucle d'oreille et, accueillie par Jean-Claude Brialy et Pierre Tchernia, se bornait à dire : « Bonsoir, je ne vous ferai pas de long discours. J'espère simplement que cette soirée sera une fête et que la fête sera réussie. Et je déclare ouverte la huitième cérémonie des Césars du cinéma français. »
Quarante-deux ans et une seconde présidence plus tard, on peut parier que la star sera plus loquace sur la scène de l'Olympia, ne serait-ce que parce qu'elle boudait les Césars depuis presque vingt ans. Elle signe ainsi son grand retour mais, qu'on se le dise, elle n'entend pas en faire une habitude, comme elle le déclarait cette semaine sur France Inter avec son franc-parler habituel.
Forte de ses deux statuettes de meilleure actrice, pour Le Dernier métro de François Truffaut puis Indochine de Régis Wargnier, pour treize nominations au total dans cette catégorie, elle est ici un peu chez elle quoi qu'il en soit. Et c'est à l'insistance du cinéaste Bertrand Bonello que l'on doit le retour de Deneuve aux Césars, qui entendent ainsi fêter dignement leur 50e anniversaire, filmé par Cédric Klapisch en personne. « Qui mieux qu'une actrice hors norme pour fêter [cet anniversaire] ? a ainsi déclaré l'académie des Césars. Grâce à un talent exceptionnel, une carrière unique et une grâce intemporelle, Catherine Deneuve incarne l'essence même du septième art. »

Hasard ou non du calendrier des sorties en salles, l'actrice est également présente sur grand écran avec le nouveau film du cinéaste singapourien Eric Khoo, Yokai - Le monde des esprits. Elle y incarne une chanteuse française à succès, Claire Emery, qui, alors qu'elle se produit au Japon devant ses fans, rencontre Hayato, un jeune homme qui vient de perdre son père. Jusqu'au moment où... Il ne faut pas en dire plus pour ne pas gâcher l'effet de surprise. Précisons seulement qu'en japonais un yokai est un esprit... Alors, oui, il sera question ici de fantômes, de morts revenus à la vie et d'esprits invisibles et bienveillants. Un film tourné au Japon par un cinéaste singapourien avec une actrice française et pour le reste un casting japonais.
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Une réalité linguistique et culturelle plurielle qui colle parfaitement à ce film au charme envoûtant. Deneuve s'y promène sans avoir l'air d'y toucher, présente et lointaine à la fois, parfaite dans son rôle musical et portée par d'impeccables chansons inédites de Jeanne Cherhal. Un parfum de différents mystères se dégage de ce film délicat qui parle avec infiniment de subtilité de la famille, du deuil, tout autant que de la réconciliation et de l'harmonie entre les êtres.
Yokai - Le monde des esprits, d'Éric Khoo, avec Catherine Deneuve, Yutaka Takenouchi, Masaaki Sakai, Jun Fubuki, Denden. 1 h 34. Sortie mercredi.
On se réjouit d'abord de voir Daniel Craig échapper au rôle statufié
de James Bond. Et les habits qu'il endosse dans Queer de Luca Guadagnino l'en éloignent de fait considérablement. Adapté d'un livre du sulfureux William S. Burroughs, le film suit, dans le Mexique des années 1950, l'itinéraire d'un homme maladroit, vieillissant, alcoolique, drogué et fort peu séduisant, jusqu'à ce qu'il tombe amoureux d'un jeune GI.

En trois chapitres d'une qualité inégale, le film parvient cependant à restituer une ambiance qui oscille entre humour assumé et mélancolie profonde. Étrangement, le cinéaste procède par ruptures de ton entre les trois volets de l'histoire, au risque à chaque fois de perdre son spectateur. De même, des séquences oniriques trop nombreuses finissent par lasser et nous laisser au bord d'une route qu'on aurait aimée mieux dessinée.
Queer, de Luca Guadagnino, avec Daniel Craig, Drew Starkey, Jason Schwartzman, Daan De Wit, Henrique Zaga, Colin Bates. 2 h 17. Sortie mercredi.
« D'après une histoire vraie », la formule finit par lasser car elle semble parfois dissimuler l'absence d'imagination des scénaristes. Mais dans le cas présent, elle prend à la gorge tant ce que raconte La Vie devant moi, le nouveau film de Nils Tavernier, est prenant : après avoir échappé à la rafle du Vél' d'Hiv' en juillet 1942, la jeune Tauba et ses deux parents sont hébergés par un couple de catholiques en plein cœur de Paris, dans une chambre de bonne de 6 mètres carrés.

Et cette vie totalement recluse durera deux ans. Certes, on aurait aimé une mise en scène à la hauteur de cette histoire absolument sidérante qui, soit dit en passant, dissimule un autre secret familial terrifiant que l'on se gardera bien de dévoiler ici. Mais le fond l'emporte, c'est‑à-dire l'effroi que l'on ressent devant cette vie quotidienne réduite à rien entre froid et privations. On lira avec autant d'intérêt le livre éponyme de Guy Birenbaum paru chez Flammarion, qui raconte avec ses mots l'histoire bien réelle de cette jeune fille enfermée, sa mère.
La Vie devant moi, de Nils Tavernier, avec Guillaume Gallienne, Violette Guillon, Adeline d'Hermy, Sandrine Bonnaire, Laurent Bateau, Bernard Le Coq. 1 h 33. Sortie mercredi.
Dix ans ou presque après Pauline s'arrache, son premier film, consacré à sa demi-sœur en pleine crise d'adolescence, la cinéaste Émilie Brisavoine revient avec un nouveau documentaire centré cette fois sur sa mère. « Le plus grand mystère de l'univers », c'est ainsi qu'elle n'hésite pas à définir la très complexe et difficile relation qui la lie à sa génitrice alors qu'elle-même est devenue mère d'un garçon. D'où une sorte de voyage cosmique et métaphysique dans lequel se lance la réalisatrice, pour sonder au plus près l'attelage plus que brinquebalant qu'elle forme avec cette femme en proie notamment à des troubles bipolaires.

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Avec courage et lucidité, Émilie Brisavoine s'implique totalement dans ce portrait qui, par la force des choses, devient également un autoportrait saisissant et touchant à la fois. N'hésitant pas à lire en voix off des extraits de son journal intime d'enfance, elle part à la recherche de souvenirs parfois enfouis au plus profond d'elle-même. Cette quête de soi et des autres ne se fait pas sans heurts et ni dégâts, évidemment. Mais elle est également jalonnée de moments de grâce, comme cette visite commune et a priori dérisoire chez un dentiste qui finit cependant par dévoiler des blessures intimes. Il est manifeste qu'au bout du compte le film et son tournage auront, au moins, été bénéfiques aux deux protagonistes, donnant ainsi aux spectateurs le sentiment à la fois étrange et bénéfique d'avoir assisté au début d'une guérison.
Maman déchire, d'Émilie Brisavoine. 1 h 20. Sortie mercredi.
Aurélien Cabrol