Agnès de Clairville, Colin Barrett, Virginie Adane... Nos critiques littéraires de la semaine
Olivier Mony, Juliette Einhorn, Aurélie Marcireau, Anne-Laure Walter et Alexis Brocas

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine du 24 mars.
LTD/DR
Olivier Mony, Juliette Einhorn, Aurélie Marcireau, Anne-Laure Walter et Alexis Brocas

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C'est une femme. 33 ans. À la croisée de ses chemins. Elle aime un homme et au crépuscule de cette année 2001 n'aime guère ce que le monde devient. Pourquoi a-t‑il fallu, alors qu'elle s'apprête à donner enfin la vie (elle est enceinte de quelques mois seulement), que deux avions soient venus percuter par un clair matin deux tours jumelles, que l'écho de la guerre fasse son retour ? Mauvais timing... Le réveillon de fin d'année se profile.
Elle passe une échographie dont les conclusions vont la rassurer. Son homme, son mari, Marc-Aurèle, n'a pas souhaité, par superstition sans doute, l'accompagner. À la place, ce beau garçon au regard doux, médecin de son état, a préféré s'adonner à sa passion comme échappée de l'enfance, la conduite de vieilles voitures sportives, des roadsters anglais, une Lotus. La nuit venue, cette nuit du réveillon, une employée de mairie et un officier de police se présenteront à sa porte. Marc'O, comme elle l'appelle, ne reviendra pas. Il s'est tué dans l'après-midi au volant de son bolide.
Bien sûr, il y a des choses que même la plus accomplie des romancières ne peut tout à fait seulement imaginer. Des choses comme le deuil, la solitude, le chagrin et comment tout de même s'en émanciper, la peur. Tout cela, Agnès de Clairville, qui est une magnifique romancière, n'a pas pu l'inventer. Mais ce serait tout de même faire bien peu de cas des pouvoirs de transfiguration de la littérature que d'assigner à la résidence de l'autobiographie son nouveau livre, La Route des Crêtes, récit bouleversant d'une femme plongée au cœur de la catastrophe...
À le lire, on ne peut, il est vrai, faire tout à fait abstraction d'un autre récit de deuil (et de ce que nous désapprend la vitesse...), le Vivre vite de Brigitte Giraud, qui obtint en son temps le Goncourt. Même quête obsessionnelle d'une impossible reconstitution des faits, même restitution minutieuse d'un passé, d'une époque, qui ne pourra plus jamais vraiment passer. Mais il n'y a pas de constantes dans le chagrin pur qu'est la perte brutale de l'être aimé.
Pour la narratrice d'Agnès de Clairville, cette mort, « l'événement même », disait Barthes, chemine aux côtés de cette vie à venir, qui oblige et rouvre le champ des possibles et également d'une histoire familiale faite de déterminisme social douloureux (la grande bourgeoisie, ceux qui en sont, ceux qui n'en sont pas, plus ou moins). Alors, il y aura des lendemains et, finalement, ce livre comme un complot de colère et de douceur.
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Roman écorché, immergé « juste sous la surface des pensées », Fils prodigues réveille la torpeur de Ballina, ville poussée au milieu des collines, dans l'ouest de l'Irlande, accrochée à l'embouchure de la Moy, dans le comté de Mayo. La prose martelée de l'écrivain explose pour capter la férocité exsangue de ses jeunes personnages, leur aura désarçonnée. Aussi caressante que cinglante, l'ironie empathique de ses portraits et dialogues sculpte des conversations désopilantes et poisseuses, les dégringolades intimes, l'électricité collective, la volatilité de ce qui circule entre les êtres.
Sous le tranchant d'une lumière anguleuse, ce livre-rapt tressaute dans un suspens de huis clos : Cillian, le dealer local, n'ayant pas remboursé une dette, Doll, son petit frère de 17 ans, est arraché à sa vie de tous les jours par Gabe et Sketch, deux caïds, pour être retenu de force chez Dev, qui n'en demandait pas tant. Tous devront vivre au diapason de cette embardée, extirpés de leur quotidien moite pour traverser cette acmé qui les fait chanceler.
Le roman fait vaciller le cours des choses dans une cohabitation forcée où Dev héberge donc de force, entre deux crises d'angoisse, la victime d'un enlèvement dont il ne sait rien mais dont il devient le coauteur indirect. Renvoyé à son insu à son hérédité (le jour de son enlèvement, Doll a croisé le père de Dev, qui fit parler de lui par le passé à cause d'un ravissement), Dev est-il sur le point de devenir lui aussi un kidnappeur, rattrapé dans une étrange fatalité identitaire par ce qu'il avait réussi à fuir ? Ou parviendra-t‑il à subvertir son rôle d'otage (si Doll est prisonnier de Gabe et Sketch, Dev, pour sa part, n'est-il pas captif de la situation ?) pour devenir un intercesseur, en miroir du rôle de Nicky, la petite amie de Doll, qui les aidera à démêler cet écheveau ?
En deux jours, alliances et contre-alliances se redessinent - sentiment inassignable improvisant des chorégraphies parfois incongrues, l'amitié peut surgir de l'hostilité. Entre Dev et Doll se nouera au débotté une relation inespérée : celui qui a été enlevé et celui qui en est malgré lui le témoin et complice s'allient subliminalement contre les agresseurs, pourtant des amis de Dev. La fraternité se mue en concurrence et la relation d'otage à ravisseur en coalition, réversibilité troublante des polarités.
Au départ spectateur des événements, Dev, qui a quitté le collège à 16 ans après l'internement de son père et la mort de sa mère, opposant à ces drames la défense passive, indirecte et mutique qui a été aussi sa réponse au harcèlement subi à l'école, vit paradoxalement cette cruelle épreuve initiatique comme un révélateur qui le fait changer de statut.
Car, s'il fait à cette occasion la démonstration de son répondant, ce n'est pas de force qu'il est question ici, mais d'énergie vitale. En balançant Sketch contre une armoire au moment où Gabe tente de noyer Doll, Dev fait acte de présence. Il donne symboliquement de la voix, se réveillant de sa léthargie pour se mettre à exister. Il devient celui qui soigne les autres (les ravisseurs comme l'otage), sortant du cercle dans lequel on l'a enfermé. Il n'est plus ni victime ni bourreau, mais acquiert un statut inédit qu'enfin il façonne lui-même.
Saisissant le point d'achoppement entre la gifle du réel et la vie intérieure, ce que l'on sculpte de soi pour le rendre présentable aux autres et les pulsions sauvages qui happent, Colin Barrett fait trembler cette zone flottante entre injonctions sociales et frissonnante fragilité. Et nous embarque très loin dans son sillage vibrionnant.

Si vous préférez Calamity Jane aux égéries de la « Mar‑a-Lago face » et Rosa Parks aux trad wives des réseaux sociaux, Des femmes en Amérique est votre bouée de sauvetage du moment ! Virginie Adane revient sur 20 périodes de l'Histoire en y associant à chaque fois un portrait vivant et bien écrit d'une femme connue ou non : une véritable épopée ! Elle éclaire ainsi le passé d'un point de vue féminin qui, ici comme ailleurs, est absent des récits nationaux.
Et quand parfois la femme incarne ce récit, à l'instar de Rosie la Riveteuse qui, mèches blondes et bandana rouge, proclamait « We Can Do It » en 1942, l'historienne nous décrypte les dessous de cette mise en scène. On comprend alors que le peu que nous connaissons de ces femmes parfois iconiques est... faux ! Et cela, dès le début du livre avec... Pocahontas.
Elle n'est pas la belle jeune femme Disney qui s'amourache d'un capitaine anglais capturé par les Indiens et le sauve, mais une petite fille de 12 ans. Loin du mythe fondateur des États-Unis qu'incarne cette liaison supposée, la jeune fille représente surtout la fonction diplomatique que certaines femmes ont pu exercer, notamment en tant qu'interprètes, lors des premiers contacts avec les Européens.
Plus loin, avec la figure d'Angela, l'autrice cherche à mieux connaître les femmes esclaves qui ont disparu des mémoires. En effet, sur cinq femmes arrivées aux Amériques avant 1800, quatre étaient des captives africaines. Et quid des autres ? Des femmes importées d'Europe, car les colonisateurs voulaient installer des familles pour cadrer la société. La France, par exemple, décida d'envoyer en Nouvelle-France des orphelines de familles déclassées, les « Filles du roi », qui « passent finalement à la postérité comme de véritables mères fondatrices du Canada francophone ».
Les luttes pour les droits politiques sont présentes avec notamment les portraits d'Abigail Adams, qui exhorte son mari (rédacteur de la Constitution américaine et futur président) : « N'oubliez pas les dames ! », ou de Rosa Parks. Son geste, raconte Virginie Adane, n'était pas celui d'une couturière éreintée qui refuse de céder sa place par épuisement mais un acte politique résultant d'un engagement de longue date. Et même Barbie réserve des surprises. On apprend ainsi que la Barbie‑Q commercialisée dans les années 1960 en train de préparer un barbecue fut un échec. Comme quoi la belle blonde a tenté de s'émanciper des stéréotypes.

Dès la couverture, on sait que Billy Lavigne ne sera pas un Blueberry, un Clint Eastwood ou un Charles Bronson. Sur l'image inspirée de l'Officier de chasseurs à cheval de la Garde impériale chargeant, célèbre portrait équestre de Géricault, il y a certes les grands espaces ocre de l'Ouest américain, la lumière écrasante d'un soleil texan et l'appaloosa qui se cambre, mais le beau cow-boy ne plante pas ses yeux bleus glaçants dans les nôtres ; il ne défie ni l'adversaire ni l'avenir, mais porte un regard plein de doute derrière lui. Pour sa deuxième incursion dans le western après le très réussi La Femme à l'étoile en 2023, Anthony Pastor rend hommage au genre, pour mieux le hacker.
Gardien de troupeau au Texas, le cow-boy aux yeux bleus se nomme Billy Lavigne. Alors qu'il chevauche son mustang à travers le canyon de Palo Duro dans une magnifique scène introductive, il apprend la noyade de sa mère, sans doute assassinée par son amant. Ce féminicide l'amène à revisiter son passé et à tenter de percer le mystère de sa filiation, avec deux prétendants dans le rôle du père, Ford, riche propriétaire de troupeaux, et son bras droit, Thorpe.
Une voix off détricote les mystères passés, scandant un « ouvre les yeux Billy ! », entre lamento d'un chœur tragique et refrain d'une chanson de blues. La mort de sa mère invite surtout le jeune homme à choisir son héritage - « Si vous étiez mon père... je ne serais pas votre fils », lance-t‑il à celui qui, a défaut d'un fils, cherche un héritier pour reprendre le ranch -, à inventer son système de valeurs et la vie qu'il souhaite mener.
Sous des cieux vangoghiens, Billy Lavigne ressent, s'interroge, écoute les femmes dont les voix pointent à peine dans cette arène virile. Si le héros s'éloigne du cow-boy tel que l'imagerie hollywoodienne a pu le populariser, l'album reste un très bon récit de Far West avec son shérif, sa loi du plus fort et le dressage des chevaux sauvages comme rite de passage pour les jeunes vachers.
Anthony Pastor a un sens du cadre très cinématographique, jouant des regards, des duels ou dézoomant sur la nature qui écrase l'homme. Un cow-boy qui ressent autre chose que le vent dans ses cheveux, c'est assez jouissif. Anthony Pastor a annoncé que son interprétation du western prendra la forme d'un triptyque. Vivement le troisième volet !

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Comment Colette (1873-1954) est-elle devenue cette fabuleuse styliste que Gide comparait à La Fontaine, si douée que ni ses strip-teases de music-hall ni ses amours bisexuelles, délices des échotiers d'alors, n'ont entravé la reconnaissance de son génie ? La réponse tient en deux syllabes : Sido - le surnom de sa maman, qui finira en couverture d'un de ses plus beaux textes.
Justement, Folio republie Sido, flanqué de deux œuvres riches en éléments maternels. À y replonger, on comprend vite pourquoi cette Sidonie Colette, née Langlois, fascinait tant sa fille : en son jardin de Saint-Sauveur-en-Puisaye, Sido était de ces poètes qui n'écrivent pas mais mettent leur art dans leurs gestes, leurs paroles, et ne font donc rien comme tout le monde.
« Je célèbre la clarté originelle qui, en elle, refoulait, éteignait souvent les petites lumières péniblement allumées au contact de ce qu'elle nommait le "commun des mortels". Je l'ai vue suspendre, dans un cerisier, un épouvantail à effrayer les merles, car l'Ouest, notre voisin [...], ne manquait pas de déguiser ses cerisiers en vieux chemineaux et coiffait ses groseilliers de gibus poilus. Peu de jours après, je trouvais ma mère sous l'arbre, passionnément immobile, la tête à la rencontre du ciel d'où elle bannissait les religions humaines... "Chut ! Regarde..." Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair rosée... »
Sidonie n'a pas laissé de fortune à sa fille mais elle lui a donné mieux : sa science des jardins et des gens, sa manière de parler d'affaires de fleurs et de chats comme s'il s'agissait d'affaires d'État, et, par-dessus tout, cette façon de regarder le monde sans filtre moral ou religieux.
Or, comme Flaubert l'écrivait au jeune Maupassant, bien écrire, c'est d'abord « regarder tout ce qu'on veut exprimer assez longtemps et avec assez d'attention pour en découvrir un aspect qui n'ait été vu et dit par personne »... Auprès de Sido, Colette a acquis un regard unique qu'elle a promené dans tous les milieux, parisiens ou provinciaux, et sur tout le vivant, des noceurs du beau monde aux animaux chers à son cœur. De là cette œuvre qui a souvent changé de forme en gardant la même qualité poétique : derrière les mots de Colette, il y aura toujours les yeux de Sido.
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