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Céline Minard, écrivaine : « La magie n'est pas hors du monde, elle est dedans »

Propos recueillis par Alexis Brocas

Publié le 29 septembre 2025 à 07:00

« Tovaangard », de Céline Minard, Rivages, 688 pages, 23,50 euros.

« Tovaangard », de Céline Minard, Rivages, 688 pages, 23,50 euros.

LTD/Patrice Normand/Leextra via opale ; DR

La Tribune Dimanche

N142 ● 21 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Sur les ruines de notre présent, l’écrivaine pétrie de science-fiction a édifié un avenir radicalement optimiste.

Certains romans sont des voyages dont on ne revient jamais tout à fait. Dans Tovaangar, Céline Minard imagine un avenir lointain mais pas trop où partout la vie collabore avec la vie. Un monde dont personne ne se revendique le maître et où chaque vision nous rend aux émerveillements de l'enfance.

Rien que résumer ce texte, c'est retrouver sa magie et son lexique enchanté  : Ama, bipède Auboisière, et Mianeh, Dronote volante et pensante, se lancent dans une « Expé » à travers la Sauvagerie minérale qui s'appelait Los Angeles avant que des Activistes à pattes ou à racines ne se mêlent de la démanteler.

Elles rencontreront un Gros-Cerveau cavernicole capable de sentir les réseaux souterrains, suivront un temps la piste d'une Hydro retournant à Frog-Toh, embarqueront des Créates qui repoussent par le déni tout ce qui les dérangent, se laisseront porter par le flot d'une rivière où elles fraterniseront, entre autres, avec de vaillantes Troutes en migration...

Entre-temps, on aura appris que ce monde a renoncé à toute culture de « l'extraction » - celle qui dévore des ressources et les vomit en pollution. Que renvoyer animaux et humains à leur nature de Corps est une manière astucieuse de les placer sur un pied d'égalité. Que cette égalité leur permet de communiquer, et de créer d'autres prodiges, comme ce « tapis flovant » qui emportera certains personnages sur la rivière précitée.

J'ai passé plus d'une centaine d'heures à jouer à Zelda - Breath of the Wild.

Bien sûr, tout cela se mérite, et il nous faut, au début, accepter de nous laisser emporter par cette langue du futur qui allie précision et invention, et s'accrocher à un détail, une étymologie pour saisir ce que le roman nous montre. Mais c'est une bonne gymnastique, et les récompenses sont à la hauteur.

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C'est la pensée écologique sans haine et sans prêchi-prêcha qui sous-tend ce monde possible. C'est le mouvement du roman, qui se passe fort bien de but et vous emmène de rencontre en rencontre et de merveille en merveille. C'est cette foi dans le vivant, hautement contagieuse, qui anime chaque page. Et c'est la beauté de ce futur, qui nous réapprend à voir celle qui subsiste dans notre présent.

LA TRIBUNE DIMANCHE — Avec cette « Expé » qui n'a d'autre objectif qu'elle-même, votre livre rappelle les explorations de mondes ouverts que l'on trouve dans les jeux vidéo. Était-ce le but ?

CÉLINE MINARD — Je suis ravie si l'espace du livre évoque un monde ouvert ! J'ai passé plus d'une centaine d'heures à jouer à Zelda - Breath of the Wild. J'ai ramassé des champignons, grimpé des montagnes, cuisiné, amadoué et monté des chevaux sauvages, descendu quantité de sommets en paravoile, et le jeu aurait pu se passer de la quête principale, ça ne m'aurait pas dérangée. La possibilité d'entrer dans un autre monde en ouvrant un livre ou une console m'émerveille autant qu'à 5 ou 10 ans.

Avez-vous construit ce monde avant de vous lancer ?

Tout se construit en même temps, les personnages, l'action, les collines et les plaines, le rythme de la phrase, le fond, la forme. Ce qui est là en premier - mais qui n'est pas non plus l'origine, peut-être le prétexte au sens littéral -, c'est la géographie, et la rivière. Avant de commencer le livre, j'ai le parcours, puis la carte. Le reste vient en marchant, en écrivant. Le monde se peuple et se précise au fur et à mesure de l'Expé. Ce que j'aime faire en littérature, que je lise ou que j'écrive, c'est découvrir. C'est aussi ce que j'aime jouer.

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« Tout ouïe », d'Alexandre Postel. Quand le sang pétille comme une rivière de champagne

N'était-ce pas difficile d'avancer sans le fil d'une quête ?

Pas le moins du monde ! Les quêtes sont des leurres, elles existent pour mieux profiter des diverticules, des divertissements, des parenthèses. En introduisant une certaine urgence, attention, tu n'as pas le temps de faire ce détour, d'aider cette personne, de parler avec cette autre, le monde doit être sauvé. Ce qui produit un plaisir coupable, un peu trouble. Dans Tovaangar, Ama donne l'impulsion du départ pour Hidden, et c'est une Auboisière expé suffisamment affûtée pour savoir que l'Expé se justifie tout au long du cheminement dès le moment où elle s'entreprend.

La rivière ne se demande pas si elle doit couler ni où elle va, elle le sait, ce qui ne l'empêche pas d'avancer. La narration suit cette pente et cette énergie. Il y a ce fil principal, le cours de l'eau, qui est comme l'épine dorsale liquide du livre, et il y a les affluents, les rigoles, les pluies, les vapeurs qui toutes vont se jeter dedans. La narration draine les personnages, les histoires, les rencontres et les rassemble dans un récit hétérogène, unifié par l'espace.

Et pourquoi Los Angeles ?

Los Angeles est à la fois le pire et le meilleur endroit pour faire monde. C'est une mégapole ultra-bétonnée, dévolue à la voiture, traversée d'autoroutes gigantesques, mais on voit toujours le lieu magique, l'immense plateau au pied des collines devant l'océan. La lumière est magnifique, la vie sauvage est tout autour, prête à sauter sur la table, les arbres traversent les rues et craquent le béton. Les Natifs, comme ils le disent, sont toujours là. L.A. avait tout ce qu'il fallait d'histoire, d'essences, d'espèces et d'espace pour provoquer et accueillir ce monde possible.

Qu'elle soit articulée, posturale, sifflée, soufflée, grognée, ou reniflée, la langue est aussi partagée que l'espace dans lequel elle se déploie.

Vous décrivez un avenir post-industriel, post-spéciste, post-genres, même. Mais vous choisissez de ne pas raconter l'histoire qui relie ce monde au nôtre ; pourquoi ?

Parce que la mémoire est fragmentaire, ou kaléidoscopique, trouée d'oubli. Pour moi, il n'y a pas de début du monde, il y en a plusieurs. Je pense que cette façon parcellaire de transmettre l'histoire est un moyen de désamorcer toute recherche de l'origine. Il n'y a pas de pureté non plus, pas de raisons simples à l'existence, pas de version unique, ni de cosmogonie dominante. Les Hydros ont une lecture - et un souvenir - des événements du passé, les Créates et les Auboisières en ont une autre. Les faits sont les mêmes, mais leur importance est relative.

Si je ne détaille pas la fin de notre civilisation, c'est aussi parce que ce n'est pas si important. Et qu'elle n'est en aucun cas l'origine de ce monde-là, on est dans un temps plus long, dans une perspective qui n'est pas exclusivement humaine, tant s'en faut. Ce décentrement est peut-être vexant, mais il va bien falloir l'intégrer. Nous ne sommes pas au sommet d'une quelconque échelle de l'évolution, nous ne sommes pas la mesure du monde, il ne nous appartient pas.

Ce qui fait la grande originalité de votre futur, c'est la convergence des corps et des esprits que vous mettez en scène...

J'ai voulu mettre tous les corps sur le même plan. Les végétaux, les bestioles, les limons. Chacun évolue avec ses capacités, ses compétences, ses finesses, dans un même lieu, différemment perçu, construit, et pratiqué, mais enveloppé dans un volume et une langue commune. Qu'elle soit articulée, posturale, sifflée, soufflée, grognée, ou reniflée, la langue est aussi partagée que l'espace dans lequel elle se déploie. Les Corps d'Hidden sont très conscients d'être faits de la même matière. Ils sont tous copains-cousines, ils sont terriens, ils se comprennent. Si c'est animiste, très bien !

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Alors que nos descriptions de la nature tendent à la réduire à la concurrence entre espèces, vous insistez sur les symbioses, les interdépendances. Avez-vous voulu retourner le point de vue commun ?

Ou le remettre à l'endroit ! Si on regarde les interactions dans le monde animal et végétal, est-ce que la prédation vient en premier ? Je ne crois pas. L'attention portée sur cette modalité d'échange traduit ou trahit notre façon de concevoir les relations. L'attention portée exclusivement sur la violence et la mort dévorante en dit long sur la façon dont nous regardons les autres corps. Il existe d'autres modes d'interaction, les plantes épiphytes le savent depuis longtemps. La coopération ou l'accordage est intégré par nombre d'espèces végétales et animales, les hérons garde-bœufs ne mangent pas les bœufs.

Ne seriez-vous pas en train de renouer avec le merveilleux médiéval ?

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Je veux un merveilleux où on n'abat pas les dragons parce qu'ils nous font découvrir une allure de vol qu'on ne soupçonnait pas ; un merveilleux où les fleurs poussent comme elles poussent au jardin, où les chevaliers n'ont pas d'épreuves à traverser, seulement de nouvelles cultures à aborder, gentiment, un merveilleux pour ouvrir les yeux comme les enfants devant le moindre papillon, parce que le moindre papillon est beau et sa démarche, fascinante. La magie n'est pas hors du monde, elle est dedans, et nous sommes capables de la voir et de l'exercer.

Propos recueillis par Alexis Brocas

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