« La Tribune Dimanche » fait sa rentrée littéraire. Alice Ferney, Vanessa de Senarclens, Jess Row, Virginie Noar, Robin Watine : découvrez notre sélection de la semaine du 1er septembre 2025.
Chaos debout
L'Américain Jess Row fait feu de tout bois pour convertir notre riante réalité en une foisonnante jungle narrative.
« Un Monde nouveau » de Jess Row, traduit de l’anglais États-Unis) par Stéphane Roques, Albin Michel, 594 pages, 24,90 euros. (Crédits : LTD/DR)
Les romans modernes ressemblent souvent à des jardins à la française : paragraphes tirés au cordeau, écriture à la ligne claire, personnages nettement découpés... On ne s'égare pas dans ces lieux post-voltairiens. Et puis, à l'autre bout du spectre, il existe des romans-jungles qui, loin de chercher à ordonner l'existence, ambitionnent de mimer son chaos, quitte à verser dans la démesure et à défier toutes les élégances. Évidemment, avec son titre mégalo, sa pagination copieuse, sa pelote d'intrigues, son armée de personnages et leur collection de névroses, Un monde nouveau s'inscrit avec panache dans cette catégorie.
De quoi cela parle ? Oh, c'est tout simple : Un monde nouveau traite des conditions filiale, parentale et fraternelle, de bouddhisme et de judaïsme, d'Amérique et de Palestine, de nouvelles technologies et de la politique trumpienne sévère envers les immigrants - et aussi de New York et de Jérusalem, des mouvements révolutionnaires latinos et de la récupération des œuvres d'art spoliées par les nazis, d'amitié et d'homosexualité.
Ah, et il reste une grosse place pour la dépression, et une petite pour l'inceste. Cela à travers une famille située à l'intersection de toutes ces questions - c'est fou ce que les gens ordinaires sont compliqués ! Bref, si vous aimez Pynchon, Franzen ou Proust, prenez place à bord de cet extraordinaire roller coaster narratif, vous ne serez pas déçus !
Bien sûr, cela commence raide au début des années 2000 par un poème/prière/mail non envoyé par une certaine Bering Wilcox qui nous parle d'un « sac de couchage en Palestine », d'un gâteau collé contre un mur et de karma. Suit une discussion entre des personnages qui trouveront plus tard leur identité.
De cette confusion surgit Stan Wilcox, avocat new-yorkais dont le titre de gloire est d'avoir aidé un descendant de victime de la Shoah à récupérer les œuvres de sa famille - pas de chance, ledit descendant était un imposteur. Stan que l'on découvre tenté de se jeter par la fenêtre « parce que la vie de famille lui était insupportable et que la vie sans famille lui était insupportable ». Et s'il n'a plus de famille, c'est que son épouse, Naomi, l'a quitté sans divorcer (elle vit aujourd'hui avec une femme), et que leur fille, la Bering du début, est morte en Palestine.
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À partir de ces personnages - auxquels il faut ajouter Winter, leur autre fille, et Patrick, son frère surdoué -, le roman pullule dans toutes les directions. Écologie : Naomi, géo-physicienne, a écrit un essai où elle postule que l'homme n'a jamais vécu en harmonie avec la nature mais s'est toujours battu contre elle, d'où les actuelles joyeusetés climatiques.
C'est que ce livre est vivant, et bien vivant : ses histoires ne cessent d'en engendrer d'autres, ses personnages n'en finissent pas de déployer leur humanité, ses métamorphoses nous font aller de surprise en surprise...
Spiritualité : Naomi et Stan ont vécu en communauté, dans une petite utopie bouddhiste qui a craqué sous le poids de désirs bien naturels (en clair, Naomi s'est envoyé le gourou). Identité : le père biologique de Naomi est un homme noir, et celle-ci a tardé à en parler à ses enfants, qui se croyaient des juifs new-yorkais typiques. Immigration : Winter, enceinte, s'apprête à épouser Zeno, Mexicain sous la menace d'une expulsion. Fossé culturel : en Cisjordanie, Bering était hébergée par Heba, jeune mère palestinienne à qui elle aurait volontiers payé « un hôtel cinq étoiles » - sans se rendre compte que ladite Heba la voyait comme « sa goule »...
Cela, bien sûr, n'est qu'un minuscule aperçu, mais qui dit la méthode Jess Row : l'histoire de Winter et de son fiancé mexicain permet d'ouvrir sur le père de celui-ci, intello zapatiste ; celle de Bering nous fait visiter les pensées de la femme qui l'hébergeait et du sniper qui les a tuées... Il y aura des flux de conscience, des mails partis ou non, des discussions sur un forum consacré à l'inceste, des mémos enregistrés, et même de la narration classique ! L'ensemble vous séduira (quelle ampleur !) et vous exaspérera (ah, les névroses des enfants gâtés de ce monde !), vous larguera (mais qui parle et à qui ?) et vous reconquerra illico.
C'est que ce livre est vivant, et bien vivant : ses histoires ne cessent d'en engendrer d'autres, ses personnages n'en finissent pas de déployer leur humanité, ses métamorphoses nous font aller de surprise en surprise... Nous ne lui avons trouvé qu'un seul (gros) défaut : faire passer une bonne part de la concurrence pour un ramassis de pauvres petites choses mortes.
Le feu dont nous sommes le brasier
Pour dire l'incendie intérieur qui a calciné sa famille, Alice, la narratrice de Virginie Noar, invente une langue de lave.
« Et brûlent les enfances » de Virginie Noar, aux éditions Les Pérégrines, 24 pages, 20 euros. (Crédits : LTD/DR)
C'est un suaire posé sur l'enfance. Un « épanchoir de chagrin » bramant la nécessité fatale de la riposte. C'est un roman qui troue en dedans, linceul écrit à travers la peau, à l'autre bout du silence, pour dire, « par-delà les chairs tendres », l'éboulement de quatre enfants qui « périssent dans un cloaque d'images et de mots » - le règne de la terreur imposé par leur beau-père, qui bat leur mère.
Flotte, à l'épicentre de cette confession à feu et à sang, la prescience, floue et saignante, du drame possible. Comment leur mère, Annick, peut-elle rester vivante ? C'est contre elle qu'Adama exerce sa violence derrière la porte de leur chambre. Mais, au cœur de cette dévastation dont ils savent tout en n'en voyant rien, Alice et ses deux frères, et bientôt Marie, la petite sœur née de cette union neuve, prennent les coups par ricochet. En échec scolaire, Alice frappe les garçons. Baptiste est dévoré par le psoriasis et s'arrache les cheveux. Sami, lui, cesse de parler, se cognant la tête inlassablement contre le mur de sa chambre.
Pantelante, cette mise à nu qui dit la peur mortifère, la violence qui n'engendre qu'elle-même, mais aussi le feu sacré de la colère, est écartelée entre deux postulations : la nécessité intérieure, pacte qu'Alice aurait scellé avec elle-même, de circonscrire la vérité, si impitoyable soit-elle, sans l'esquiver. Mais aussi la tentation de l'effacement face à la tendance vertigineuse des mots, à l'instar des consciences, à se disloquer sous l'écrasement d'une brutalité qui empêche de penser.
Pour défaire ce nœud qui l'asphyxie, Alice l'épouse au lieu de le contourner. Elle le transforme en une oscillation narrative, tremblante typographie affective : le recours intermittent à l'italique lui permet de s'exfiltrer de son propre récit. De ne pas se laisser aspirer par l'apocalypse en marche, qui gangrène tout. De l'accompagner, en somme, pour la formuler, mais de l'extérieur.
Le temps de quelques pages, elle prend les événements à revers, en contrechamp, et les remet en mouvement : façon de les défiger, les extirper de leur carcan. Elle leur offre, à eux, la possibilité de se transformer sous son regard, et à elle de ne plus les recevoir de plein fouet. Elle s'envole au-dessus des choses, transforme les monstres dévorants en objets du décor, inoffensifs.
Se décrochant des situations pour se pencher sur elles, elle en soupèse l'imminence, en prévoit les écoulements. En débusque la tragédie pour la contenir hors champ - en biais. C'est qu'à l'indicible premier, « la candeur inconsolable des enfants stupéfiés », s'en superpose un deuxième : son amour de petite fille, ivre de solitude et d'abandon, pour l'homme qui démolit ; sa loyauté inversée, qui attache dans sa tête l'idée de vulnérabilité non à sa mère, qui, avec sa « démarche de guerrière, les poings en commandante », ne lui semble pas pouvoir être une victime, mais bien à son beau-père.
Face à cette distorsion, insoluble conflit intérieur, et au morcellement de la famille (son frère Baptiste a été placé dans un autre foyer), la rage d'Alice devient un feu que l'on ne peut plus arrêter.
Car si « la sédition exige plusieurs tentatives », elle finit par exploser, et l'âme asphyxiée par rendre les coups à l'aveugle - la violence est un feu rampant que seuls les mots parviennent à calciner. Petite histoire frémissante de la « grande histoire des femmes et des enfants qui meurent sous les mains hommes », Et brûlent les enfances invente une autre façon de raconter la guerre intime, dont les récits appartiennent le plus souvent aux hommes. Brûler, ici, ne signifie plus consumer, tout détruire sur son passage, mais étinceler de mille feux, en majesté.
Le garçon sans qualités
Derrière cette ode à la sensualité, Robin Watine livre un subtil roman social.
Qu'il est exaltant de s'éprendre d'un personnage, le suivre, comme caméra à l'épaule, et trembler pour lui. C'est le cas pour Noé. Soit une petite station balnéaire du sud de la France. Noé est un adolescent du pays. Notre littérature regorge de transfuges enfuis ; lui n'a aucune velléité de partir, et tant pis s'il est de ceux dont on dit qu'ils « rouillent », entendez : s'encroûtent.
C'est la fin de l'été, les estivants vont bientôt s'évaporer et, notamment, son béguin de vacances : demain, Léna rejoindra Paris et, au passage, son amoureux officiel. En ce dernier jour, l'adolescente semble plus occupée à parfaire son bronzage qu'à profiter de Noé, lequel crève tellement d'être regardé (considéré).
Autant l'avouer d'emblée : face à cet adolescent ultra-complexé et terrifié à l'idée de n'avoir aucune personnalité, la Parisienne branchée, volage et jolie, si jolie, commence par nous agacer. Et l'on s'attache d'autant plus au garçon qui voit et décode tout avec une telle intelligence. L'occasion pour l'auteur de livrer un très subtil portrait du creuset social passionnant que sont certaines plages, l'été.
Alors non, pas facile d'idolâtrer une gosse de riches auprès de laquelle on se sent trop souvent « comme un chien devant son maître, avec l'air un peu con qu'ils ont, bouche ouverte, langue pendue, et leur amour inconditionnel ». Noé sait très bien que l'affection de Léna est mâtinée d'un fichu mépris de classe.
Il n'empêche, il rêverait de laisser son empreinte (il n'a plus qu'une nuit pour cela) : « On sera jamais du même monde, c'est pas possible. D'un autre côté, je crois qu'il y a un endroit où nos mondes se touchent et qu'à force de passer du temps à cet endroit, y a un peu de son monde dans le mien. Peut-être même un peu du mien dans le sien. » Hélas (ou pas ?), une lucidité découragée le reprend à intervalles réguliers : « Je suis donc un amour vide. » Et d'ajouter : « Cette vie, pas sûr de pouvoir en faire grand-chose de plus que ce que j'en ai fait jusqu'ici. » Là, on a carrément envie de le serrer dans nos bras.
À confronter deux jeunesses si étrangères l'une à l'autre, rien ne se passera fatalement comme prévu. Le roman avance en temps réel avec, jusqu'au bout, son lot de tensions. Noé ne manquera pas de connaître les affres de qui sort avec une nantie mais entend rester loyal à sa bande d'autochtones. Mais il découvrira aussi des choses inattendues et troublantes, comme cette sensualité (le tibia de Léna contre sa jambe) qui s'avère parfois plus enivrante qu'un rapport sexuel (« je pense trop à ce que je suis en train de faire »). Ce sont toutes ces intimes vibrations, ces cruciaux atermoiements que Robin Watine épingle à merveille.
Plus le départ de Léna approche, plus nos gorges se serrent. On ne dira rien de l'issue, sinon que l'auteur réussit un tour de force : nous faire découvrir in fine une Léna bien différente de celle que l'on s'était représentée. L'été serait-il décidément le moment parfait pour déboulonner nos préjugés ?
Ils se sont connus, se sont reconnus
Et si toutes les histoires d'amitié étaient des histoires d'amour qui ne s'en sont pas donné les moyens ? Le nouveau roman d'Alice Ferney pose la question.
« Comme en amour » d’Alice Ferney, aux éditions Actes Sud, 290 pages, 22 euros. (Crédits : LTD/DR)
Parmi les affections (dans tous les sens du terme) qui tour à tour illuminent et assombrissent nos vies, si l'amour a en littérature plutôt bonne presse, l'amitié reste en quelque sorte le parent pauvre. Logique, les gens heureux sont réputés n'avoir pas d'histoire, et Montaigne et La Boétie, finalement, non plus. C'est pourtant faire peu de cas que l'un et l'autre, l'amour et l'amitié, sont plus voisins et cousins que l'on ne se l'avoue, semble nous dire Alice Ferney dans son nouveau roman, si justement intitulé, en cette circonstance, Comme en amour.
Ce sera donc l'histoire de tout ce qui réunit et pourrait tout de même, in fine, séparer Marianne et Cyril. La première, la quarantaine, connaît le succès comme styliste, heureusement mariée (cela ne durera pas), trois enfants. Le deuxième, sorte d'éternel ado chic, désabusé, désargenté, séduisant, vit dans une chambre de bonne de la rue Bonaparte, exerçant de-ci, de-là ses talents bien réels de photographe et chroniqueur plus ou moins mondain auxquels il doit d'avoir justement pu rencontrer Marianne à propos de laquelle un article lui a été commandé.
Il y a dans l'œuvre d'Alice Ferney une constante, quelque chose comme toujours une douce violence.
Bref, ils font connaissance, bientôt reconnaissance et, très vite, il ne se passe pas un jour sans que, au téléphone la plupart du temps, ne se poursuive la grâce d'une conversation. Ils se sont plu d'abord, mais sans vraiment se concerter ont très vite renoncé au désir pour une sorte de « vacance insexuelle », les joies d'un dialogue se nourrissant non seulement de leur quotidien à tous deux, mais surtout de leurs dilections communes, de leur fidèle complicité.
Tout y passe, les maris, les amantes, les enfants, mais tout autant les livres, les visages, la vie artistique, les soirs de Paris. Tout est prétexte à se reconnaître. Elle parle, il écoute, et bientôt l'inverse. Sauront-ils se garder puisque, en amitié aussi, le temps peut faire son œuvre... ?
Il y a dans l'œuvre d'Alice Ferney une constante, quelque chose comme toujours une douce violence. Comme en amour, conte moral presque rohmérien où la conversation est une érotique, ne fait pas exception à la règle. La romancière s'y donne plus que jamais à voir en entomologiste, parfois cruelle, souvent tendre, de ce qui nous meut, nous agite, nous comble et nous inquiète.
L'autrice de La Conversation amoureuse compose cette « conversation amicale » en courts chapitres qui sont autant de dialogues. Elle glisse ici ses pas dans ceux du Chardonne d'Eva ou Le journal interrompu, de Colette pour la concision cruelle du style ou, pour quitter les rivages nationaux, de l'immense Javier Marías et de son ressassement sans fin. C'est d'une justesse noire qui ne se laissera pas oublier.
Mémoire libérée
Vanessa de Senarclens a mené l'enquête sur la bibliothèque de sa belle-famille allemande dont les livres ont été volés par l'Armée rouge en 1945.
Comment les Allemands s'arrangent-ils avec la mémoire des conflits auxquels leurs ascendants ont pris part, même passivement ? Vanessa de Senarclens livre une enquête remarquable de rigueur dont l'originalité tient au pas de côté. Car cette spécialiste des Lumières qui enseigne la littérature française à l'université Humboldt est née en Suisse, ce pays « resté notoirement spectateur des catastrophes du vingtième siècle », comme elle l'écrit non sans lucidité et une pointe d'ironie.
Elle a épousé un Allemand dont la famille d'origine noble était jusqu'en mars 1945 propriétaire d'un château à Plathe, en Poméranie, et d'une bibliothèque riche de 16.000 ouvrages fondée au XVIIIe siècle. En 1945, l'Armée rouge fit main basse sur le château et la bibliothèque, et la Poméranie fut déclarée polonaise. Les patriciens sont devenus des réfugiés dans leur propre pays après avoir, pendant plusieurs générations, « mené une vie de château ».
Karl von Bismarck-Osten, dernier de la famille à résider sur place à l'arrivée des Soviétiques, a pris la fuite et emporté le meuble contenant le catalogue de la bibliothèque et quelques manuscrits. Cet objet à tiroirs transmis de père en fils est devenu tabou.
Vanessa de Senarclens rend sensibles et visibles au lecteur des paysages ténébreux, des forêts de bouleaux et « des lacs sombres ravalés par d'immenses ciels qui s'étendent du Brandebourg à la Sibérie ». Elle suit les traces de quelques livres et dénoue les raisons du silence de sa belle-famille : comment déclarer de haute importance la recherche d'une bibliothèque alors qu'un « cataclysme » autrement plus grave s'est déroulé très peu de temps avant, à quelques kilomètres ? C'est moralement difficile ; l'écrivaine le suggère avec délicatesse.
Venue d'ailleurs, elle se sent légitime pour s'interroger sur le sort des ouvrages. Ont-ils été détruits ou éparpillés et conservés ? Mais alors par qui, et où ? Le catalogue à fiches est numérisé et elle crée une adresse électronique, espérant que la présence de volumes ici et là sera signalée. Cela fonctionne. Il reste 13.000 livres sur les 16.000, éparpillés entre la Pologne et l'Allemagne. Elle reconstitue les choix du fondateur de la bibliothèque, Friedrich Wilhelm, qui fut pendant quatre ans le chambellan du roi de Prusse Frédéric II (1712-1786), archétype du despote éclairé, libre-penseur et libertin.
Friedrich Wilhelm a commencé par acquérir les textes des philosophes des Lumières avant de rentrer à Plathe s'occuper de son domaine. À partir de ce moment-là, il a acquis des documents portant exclusivement sur la Poméranie. Son aveuglement sur la marche du monde extérieur a donné un coup d'envoi à la cécité de sa descendance. Et c'est ainsi, plus tard, que « la faillite allemande » s'est confondue avec celle « des élites et de son milieu conservateur qui n'avaient pas fait barrage aux nazis. »