Le député européen (S&D) et membre du bureau national du Parti socialiste François Kalfon revient sur ce qui a tué la gauche et identifie les trois chantiers pour la rebâtir.
La gauche est morte. Pourtant, avec Bill Clinton, Gerard Schröder, Tony Blair et Lionel Jospin, en l'an 2000, la gauche semblait avoir gagné la bataille culturelle et se trouver en phase avec les sociétés qu'elle gouvernait. Mais à la « Fin de l'Histoire », succéda le « Choc des civilisations ». Le 11 septembre ouvrit une ère de conflits qui conduisit la droite à épouser la lecture ethnique du monde de l'extrême droite. Elle enfanta de Trump, du Brexit et du populisme qui ronge l'Europe. Incapable d'opposer un récit au manichéisme historique de « l'Axe du mal », la gauche a inexorablement reculé.
La gauche a creusé sa propre tombe.
L'erreur originelle est connue : incapable de penser l'entreprise comme un compromis entre capital et travail, une partie de la gauche a basculé vers un libéralisme à peine verni. Promotrice de la « mondialisation heureuse », elle a accepté la désindustrialisation de l'Europe au prix de l'abandon des travailleurs. De son côté, la partie radicale de la gauche refuse par essence le compromis social et l'économie de marché. Elle a donc investi les combats culturels identitaires et érigé le « Sud global » en nouvelle incarnation du prolétariat. Oubliant la lutte économique et sociale, elle est devenue la gauche des chimères.
Abandonnés par leurs représentants historiques, les travailleurs de l'Arkansas, de la Saxe et du Pas-de-Calais se sont progressivement tournés vers le populisme nationaliste devenu héraut de la « démondialisation ». En plus d'un agenda économique supposément protecteur, il leur a offert en prime un bouc-émissaire : l'étranger. Actant le basculement des classes populaires, la gauche s'est repliée sur ses bastions géographiques (les aires métropolitaines) et sociologiques (la upper class progressiste et les minorités).
Or, cultiver une parcelle de marché électoral engendre des jardiniers, point d'hommes d'États. Cette stratégie a conduit une partie de la gauche à renier ses propres valeurs. J'en veux pour preuve le phénomène de complaisance - pour ne pas dire de connivence - avec l'antisémitisme, au nom de la saine indignation face aux massacres perpétrés par le gouvernement criminel qui dirige Israël. Penser flatter le musulman par la haine du juif, c'est préjuger de l'antisémitisme du premier et de la solidarité du second avec le pire. S'étant déconnectée du réel avant d'embrasser le cynisme le plus abject, la gauche des chimères s'est ainsi muée en gauche des vipères.
« Le réel, c'est quand on se cogne »
Pour ceux qui n'ont pas basculé, reste à inventer une gauche réellement utopiste fidèle à la tradition Jaurésienne : « Le courage, c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel. » Pour ce faire, j'identifie trois premiers chantiers auxquels s'atteler :
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Le premier est celui du travail qui paye. Pour le valoriser, le financement de la protection sociale ne doit plus peser pour moitié sur la rémunération des travailleurs. Puisque leur remplacement par l'automatisation rend incontournable le sujet, assumons d'aller vers une « taxe robots » et mettons enfin à contribution les GAFAM.
Le deuxième chantier est celui du service public : son expansion est en concurrence avec nos formidables besoins d'investissements - en particulier écologiques et de défense. L'État doit aussi assurer une meilleure rémunération des agents et renforcer des services essentiels : l'école, la santé, la sûreté... Or, la digitalisation de certains métiers présente une opportunité de réforme et de redéploiement des fonctionnaires vers les missions prioritaires.
L'enfermement dans des postures et des idéologies déconnectées du réel empêchent d'atteindre toute utopie concrète.
Le troisième est un traitement de cheval contre la crise démocratique qui alimente le populisme : abstention massive, déconnexion élus-citoyens, crise du résultat et hyper-conflictualité. D'abord, régulons les réseaux sociaux et les ondes, où le mensonge tue le débat démocratique.
Ensuite, allons vers une décision politique basée sur la fabrique du compromis : des conventions citoyennes sur des sujets transversaux, un Parlement davantage basé sur la coopération que sur le clash ou encore un droit effectif de saisie du Parlement par pétition. Si les leviers d'innovations ne manquent pas, le conservatisme de nos dirigeants a jusqu'ici empêché tout changement.
L'enfermement dans des postures et des idéologies déconnectées du réel empêchent d'atteindre toute utopie concrète. A la façon du Front populaire, répondons vraiment aux revendications du peuple : hier les congés payés, aujourd'hui un travail qui paye et émancipe. Hier, la Sécurité sociale, aujourd'hui la santé vraiment accessible pour tous. Hier comme aujourd'hui, l'opposition au populisme en retrouvant une démocratie apaisée et un État social qui ne laisse personne au bord du chemin.
La gauche est morte. Vive la gauche !
François Kalfon, député européen (S&D) et membre du bureau national du Parti socialiste