OPINION. « Le Pen : Les répliques d’un séisme politique », par Zaki Laïdi, directeur de recherche à Sciences po
Zaki Laïdi

Zaki Laïdi est directeur de recherche à Sciences po.
LTD/laidi.org
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Zaki Laïdi est directeur de recherche à Sciences po.
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La première concerne la réception du jugement par l'opinion. Les premiers sondages, malgré leurs limites, expriment une adhésion majoritaire aux décisions du tribunal. Plus encore, une majorité de français y voient l'expression d'une démocratie fonctionnant bien ! Nous serions donc confrontés à un séisme politique et non à un séisme démocratique. La nuance est d'importance. C'est la raison pour laquelle certaines interprétations péremptoires selon lesquelles « l'état de droit ne survivrait pas à cette décision » semblent en l'état actuel infondées.
La seule question juridique qui fait débat concerne l'exécution provisoire. Mais elle renvoie davantage à la responsabilité du législateur qu'à celle du juge. Un législateur qui n'a pas vu la contradiction évidente entre la temporalité de l'exécution provisoire et celle de l'appel par définition différée. Mais vouloir revenir très vite sur cette disposition à la faveur d'une nouvelle loi serait catastrophique. D'une part parce qu'elle confirmerait que le Parlement ne légifère qu'à chaud et dans l'émotion.
Ensuite parce qu'elle risque d'introduire un différentiel de traitement entre les politiques et les autres. Ce qui aurait un effet catastrophique sur l'opinion. Quant à la sévérité du jugement elle doit probablement aussi beaucoup au déni dont ont systématiquement fait preuve les prévenus. C'est ce même déni dont a fait preuve Nicolas Sarkozy dans le procès libyen qui exposera probablement lui aussi à des peines sévères.
Il est donc peu probable que nous assistions à un soulèvement populaire contre la justice. Un soulèvement qui pourrait d'ailleurs très largement se retourner contre le Rassemblement national soucieux de respectabilité républicaine. D'autant que, les électeurs frontistes déçus ou accablés imaginent aisément que Jordan Bardella puisse se substituer à Marine Le Pen. Une hypothèse que cette dernière n'est pas forcément disposée à accepter si vite.
Ce qui conduit à une seconde observation concernant l'avenir du Rassemblement national. Malgré le contrôle qu'elle exerce sur son parti, Marine Le Pen va entrer dans une phase de grande difficulté. Il est probable qu'au sein de son parti une fraction désireuse d'accéder à tout prix au pouvoir en 2027 poussera Bardella à en prendre le contrôle effectif même s'il n'en a pas encore envie ou s'il ne s'y sent pas prêt.
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Quand bien même apprend t-on que le procès en appel aura lieu d'ici l'été 2026, son jugement ne garantit nullement la fin de l'inéligibilité et encore moins la réduction des peines. De sorte que l'incertitude politique demeurera avec une Marine le Pen rivée sur les sondages jusqu'à l'été 2026. On ne saurait donc exclure qu'entre un chef menacé et un parti qui monte, les élus du Rassemblement national choisissent forcément la seconde option.
On ne compte que peu d'exemples ou un parti aux portes du pouvoir vienne à renoncer au nom d'une fidélité réelle ou supposée à un chef menacé. La politique reposant sur un darwinisme sévère, on ne voit pas par quel miracle le Rassemblement national pourrait y échapper. Mais son impréparation semble être un vrai problème pour lui. Le Rassemblement national vit avec l'idée que son ascension est telle que rien ne pourra l'arrêter.
De fait, il dispose d'une très faible capacité à anticiper les événements inattendus ou malheureux. Il n'avait pas anticipé le Front Républicain aux législatives car il croyait la vague qui le portait trop forte. Il n'avait pas non plus anticipé le résultat négatif du procès car le Pen ne pouvait imaginer qu'on puisse lui « faire cela à elle ». Le vrai test interviendra en appel : si Marine le Pen change de ligne de défense cela signifiera qu'elle aura appris de ses erreurs.
Dans le cas contraire, ses chances de concourir à la prochaine présidentielle s'en trouveront singulièrement amoindries. Et là encore toute la question est de savoir si son parti est prêt à la suivre sur cette voie intransigeante. Pour le moment, le soutien au leader semble total. Mais rien n'indique que cela durera si l'image du RN se dégrade. Et il paraît impossible que Jordan Bardella n'ai pas intégré cette nouvelle donne.
La troisième leçon est que ce jugement va mécaniquement dégager de l'espace pour le gouvernement tout simplement parce que le risque de censure suivi d'une dissolution va s'éloigner. On voit mal en effet le Rassemblement national provoquer une dissolution qui ferait perdre à Marine Le Pen son siège et réduirait de ce fait encore un peu plus son autorité sur son parti. Quant à la droite, elle sait que c'est sa présence au gouvernement qui accroît son espérance de retour au pouvoir. D'autant que les difficultés du Rassemblement national peuvent lui profiter comme semble devoir l'indiquer l'élection partielle dans le Jura.
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Il revient donc au gouvernement dans un tel contexte de reprendre à tout prix l'initiative, d'occuper l'espace soit en proposant de nouvelles réformes comme la loi sur la proportionnelle ou celle sur la Banque de la Démocratie, de faire en sorte que le conclave social se solde par un résultat acceptable, en agissant dans tous les domaines où le vote du Parlement n'est pas indispensable. Beaucoup d'actions, beaucoup de réformes comme celle concernant l'éducation peuvent être menées dans un cadre réglementaire sans s'exposer aux convulsions d'un Parlement en ébullition. François Bayrou doit donc en profiter. C'est sa chance.
Zaki Laïdi