La double énigme de la réforme de la dépendance

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Copyright Reuters (Crédits : A.Caen)
Alors que les groupes d'experts sur la dépendance ont rendu leurs conclusions hier, un étrange paradoxe saute aux yeux. La réforme de la dépendance devait être urgemment réglée avant la présidentielle ? Pour les experts, il n'y a pas de problème réel avant 2025. À court terme, une réformette suffira. Alors pourquoi tant d'agitation ?

D'un côté, les démographes nous promettent une France de vieillards, le nombre des plus de 80 ans triplant d'ici à 2060 pour atteindre 8,4 millions de personnes. De l'autre, alors que le système de financement actuel de la dépendance (24 milliards d'euros en 2010) craque de partout, le groupe de travail dirigé par Bertrand Fragonard, qui a travaillé sur la question du financement, recommande le maintien du système public actuel, et même son enrichissement, avec un système d'assurance volontaire et labellisé. Et ce, pour réduire le reste à charge des familles.

La semaine dernière, Roselyne Bachelot a annoncé une enveloppe de 1 milliard seulement pour parer aux besoins urgents en 2012. Et même à l'horizon 2040, l'effort public de dépendance ne coûterait à législation inchangée « que » 0,44 % de PIB supplémentaire, s'ajoutant au 1,22 % actuel, selon le rapport Charpin. Soit un peu moins de 10 milliards d'euros par an, dont 2 milliards entre 2010 et 2025. Bref, avec un panachage de solutions douces (voir page 4), qui seront tranchées par l'Élysée en juillet pour ne pas faire éclater une solidarité intergénérationnelle qui commence à se fissurer, on devrait s'en sortir.

 

À écouter les experts qui ont rendu leurs conclusions hier, tout se passe en effet comme si, à la différence des retraites, cette effrayante inflexion démographique allait être absorbée sans douleur par une société déjà surtaxée. Alors, intox ? Désinformation d'un gouvernement qui veut accréditer l'idée qu'il entreprend une vraie réforme sans effrayer son électorat moins d'un an avant la grande consultation par des prélèvements forcément impopulaires ? Il y a quelque chose qui ne colle pas entre le discours politique et l'analyse des experts.

Au coeur de cette contradiction apparente, un calendrier et une suite de paris qui pourraient venir adoucir le poids de cette charge pour la société. Les projections démographiques d'abord : ce n'est qu'à partir de 2025 que les premiers « papy-boomers », qui auront alors 80 ans, viendront gonfler les bataillons de vieillards. On a donc un peu plus de dix ans pour s'y préparer, et d'ici là, la dépendance devrait être à peu près gérable. D'autant que « démographiquement, explique l'économiste Jean-Michel Charpin, les personnes dépendantes seront jusqu'en 2040 dix fois moins nombreuses que les retraités ». L'urgence de réformer étant à la hauteur des ordres de grandeur et cadrée par le calendrier, cette réforme-là n'a donc pas le caractère d'urgence qu'avait celle des retraites.

Les paris médico-sociaux ensuite : les experts projettent que les Français, qui souhaitent maintenir leur autonomie le plus tard possible, parviendront à reculer l'âge de l'entrée dans la dépendance. Aussi les masses de « personnes dépendantes » devraient-elles progresser moins vite que celles des vieillards. À noter toutefois que si l'allongement de l'espérance de vie s'est jusqu'à présent accompagné d'une augmentation de la durée de vie en bonne santé, nombre de gériatres estiment que cette courbe est asymptotique. On observe notamment que les progrès médicaux de l'Alzheimer ont moins retardé l'âge de l'entrée dans la maladie qu'ils n'ont augmenté la durée de la dépendance, et donc accru le nombre de personnes dépendantes. Ainsi les anticipations de la démographie des personnes dépendantes sont-elles très vite dépassées : en 2006, la DREES (*) prévoyait ainsi que la France compterait 1,2 million de personnes dépendantes en... 2040, alors que nous y sommes déjà, trente ans plus tôt !

Le pari économique enfin : les experts ont retenu les hypothèses macroéconomiques du Conseil d'orientation des retraites. Alors qu'il voit le chômage tomber à 4,5 % de la population active en 2024, taux que la France n'a pas connu depuis 1978, ces hypothèses de croissance gonflées à l'optimisme réduisent d'autant le poids financier de la dépendance sur la société jusqu'en 2025.

En clair, même si certaines hypothèses paraissent discutables, les experts estiment que la dépendance ne commencera à être un vrai sujet que d'ici dix à douze ans.

 

Pourquoi alors avoir fait un tel ramdam politique sur le sujet en le hissant au statut de dernière « grande réforme du quinquennat » alors que la vraie réforme de la dépendance ne sera lancée que bien plus tard et touchera à l'organisation de toute la filière gériatrique : du guichet unique au parcours de vie, en passant par la prévention, la conception de l'habitat, l'aide aux aidants, la représentation de la vieillesse pour retarder au maximum la perte d'autonomie ? Est-ce pour « lancer le débat électoral », comme l'a dit en substance la ministre Roselyne Bachelot ? À moins que ce ne soit pour montrer aux Français de plus de 50 ans, ces Français qui passent beaucoup de temps à s'occuper de leurs vieux parents, et qui en 2012 représenteront plus d'un électeur votant sur deux, que la majorité présidentielle s'occupe bien de leurs problèmes.

(*) Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques.

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