Cerveaux connectés

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Philippe Boyer.
Philippe Boyer. (Crédits : Thomas Lainé)
OPINION. Le contrôle des machines par la pensée pourrait devenir une réalité. Les avancées technologiques couplées aux financement de ces projets par les GAFA rend envisageable l'interface Hommes-machines. Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio.

« La science-fiction, déclarait Ray Bradbury, l'auteur de « Fahrenheit 451 », c'est l'art du possible. La fantaisie est l'art de l'impossible. » Rédigé au tout début des années 1950, ce roman d'anticipation relève bien de la première catégorie. Ecrans muraux dans les maisons d'où surgissent des images destinées à amuser les foules, oreillettes qui répandent des messages lénifiants...Bradbury avait un incontestable talent de visionnaire. Le héros de ce roman de science-fiction, Beatty, capitaine d'une brigade de pompiers, décrit un monde qui nous est à présent presque en tous points familier : l'information tend à supplanter la pensée grâce à tout un tas de moyens technologiques, y compris certaines récentes inventions qui ont pour objet de connecter les machines aux cerveaux.

Mark Zuckerberg et Elon Musk aux première loges

Si proche d'une vision dystopique décrite dans « Fahrenheit 451 », cette idée d'interface « naturelle » entre l'Homme et la machine tend à devenir une réalité. De nombreux projets de cerveaux « augmentés » ont vu le jour au cours de ces dernières années. Parmi ceux-ci, la start-up Neuralink 1créé en 2017 par Elon Musk ou, très récemment, le rachat de CTRL-Labs2 par Facebook, une société new-yorkaise qui a créé un bracelet capable d'interpréter les signaux cérébraux. Si pour le premier, il s'agit d'implanter des électrodes dans le cerveau d'abord à des fins médicales, en l'occurrence pour soigner des pathologies aussi diverses que la maladie de Parkinson, l'épilepsie, les dystonies, les dépressions, la restauration de la vue pour les aveugles, de l'ouïe pour les sourds ou encore potentiellement permettre à des handicapés de contrôler un smartphone via des mécanismes associés au cortex moteur, pour le second, ce rachat s'inscrit dans une autre stratégie : connecter, à terme, les cerveaux aux machines. Mark Zuckerberg ne s'en cache d'ailleurs pas : « ce rachat permettra de traiter de manière naturelle davantage d'informations. Notre cerveau peut produire un térabit de données par seconde, soit l'équivalent de 40 films en très haute définition. L'enjeu est de créer une plateforme qui permette à l'humain de s'exprimer de manière plus fluide3. »

Menaces sur l'intégrité de nos pensées

Sans clavier, sans souris, voire sans la moindre action de la main, sera-t-il un jour possible de contrôler son ordinateur ou son smartphone simplement par la pensée ? Si pour Facebook ou d'autres adeptes de « l'Homme augmenté », ce scénario n'a rien d'un film de science-fiction, il n'empêche que ce rêve de télépathie version XXIème siècle soulève de nombreuses interrogations éthiques. La première d'entre-elles porte sur le risque de voir émerger un société de contrôle et de surveillance. Si les promesses de ces avancées technologiques portent sur le fait de diriger sa pensée pour effectuer des gestes et mouvements de la vie quotidienne (allumer un ordinateur ou, comme vu récemment, être capable de déplacer un fauteuil roulant par la pensée4), qu'en sera-t-il lorsque les technologies permettront à nos cerveaux de se connecter les uns aux autres, de sorte que nos pensées se transmettront à d'autres individus sans le recours à l'écrit ou à la parole. En suivant cette idée, la question qui se pose est celle de notre individualité. La perspective de connecter entre eux des cerveaux ne fera-t-elle qu'élargir les modes de communication humains ou bien devenir un vecteur idéal d'un futur contrôle (politique) de la vie intérieure des individus ? En d'autres termes, l'individu pourra-t-il conserver son individualité sans perdre conscience qu'il pourrait se trouver contrôlé, voire téléguidé ?

Le fantasme de la Singularité

Au-delà de ce débat sur notre capacité à préserver notre individualité en gardant la maitrise de nos pensées et nos actions une fois ces puces implantées dans nos cerveaux, la seconde interrogation, philosophique celle-là, porte sur la question de notre capacité à dépasser notre statut de « simple humain ». Cette vision prophétique dont rêvent certains gourous de la Silicon Valley s'incarne dans le fantasme de la « Singularité5 » : l'hybridation « Hommes- Machines » pour aboutir à un mélange de biologie et de machines. Cette « singularité » devant supposer faire entrer l'humanité dans une nouvelle ère, post-humaine. « Neuralink (porté par Elon Musk) ne saurait être rejeté comme un énième projet de recherche scientifique dépourvu d'enjeu philosophique. Il ouvre une perspective radicalement nouvelle et inouïe qui remet en cause notre statut d'humain : la promesse de surmonter réellement notre finitude. », résume le philosophe Slavoj Zizek6 dans un récent entretien.

Neuralink n'en est pas encore à l'étape de la commercialisation de sa solution. Tout au plus la phase de test via des essais sur des rats et des singes. Mais l'étape suivante ne fait pas de doute : une probable demande d'agrément auprès de la FDA (« Food and Drug Administration », administration américaine qui possède, entre autres choses, le pouvoir d'autoriser la commercialisation de médicaments sur le territoire des États-Unis) afin de pouvoir la tester sur des humains d'ici à la fin de l'année prochaine. Reste à savoir si Ray Bradbury aurait pu imaginer que ce scénario-là, à savoir qu'un cerveau puisse un jour commander une machine par la simple action de la pensée, puisse devenir une réalité. A moins que ce soit l'inverse qui se produise un jour, à savoir qu'une machine, sans doute une intelligence artificielle, puisse commander l'Homme.

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NOTES

1 https://www.biorxiv.org/content/10.1101/703801v2

2 https://www.ctrl-labs.com/

3 https://www.lepoint.fr/economie/exclusif-les-confidences-de-mark-zuckerberg-25-09-2019-2337843_28.php

4 https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/ces-chercheurs-deplacent-des-objets-par-la-pensee-lors-d-une-competition-1095299.html

5 https://www.latribune.fr/opinions/blogs/homo-numericus/singuliere-singularite-670038.html

6 https://www.philomag.com/lactu/slavoj-zizek-quand-nos-cerveaux-seront-connectes-39127

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POUR ALLER PLUS LOIN

Twitter https://twitter.com/Boyer_Ph

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Commentaires
a écrit le 03/10/2019 à 14:32 :
Dire qu'il suffirait que tous les consommateurs refusent une technologie pour qu'elle tombe à l'eau. Malheureusement nous ne vivons pas dans un monde idéal, et il existe toujours un certain nombre d'imbéciles prêt à se précipiter sur la dernière nouveauté technologique sortie sous prétexte que c'est "fun", quel qu’en soit les inconvénients et l'insécurité !
Réponse de le 04/10/2019 à 17:39 :
"Dire qu'il suffirait que tous les consommateurs refusent une technologie pour qu'elle tombe à l'eau. Malheureusement nous ne vivons pas dans un monde idéal"

Monde "idéal" dans lequel tout le monde penserait pareil, si cela devait arriver que l'on m'abatte juste avant svp !

Heureusement que ce n'est pas possible que l'évolution humaine a su parer à ce danger dévastateur de la race humaine !
a écrit le 03/10/2019 à 11:36 :
"Le contrôle des machines par la pensée pourrait devenir une réalité"

Alors que le contrôle de cerveaux par des machines existe déjà, cf par exemple AMAZONE parmi tant d'autres, ne pensez vous pas qu'il serait bon déjà de se pencher sur ce phénomène particulièrement inquiétant et source de questionnements profonds quand à notre approche de la recherche en programmation étant donné que l'intelligence artificielle dont les médias de masse nous soulent n'est que ça ?

Ne serait il pas temps d'arrêter de sauter les étapes bon sang !?
a écrit le 03/10/2019 à 11:03 :
Point de vue très intéressant. Il est effectivement important d'anticiper dès maintenant comment et pourquoi nous risquons d'être privés de ce qui fait l'homme : notre liberté de penser

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