Deutsche innovation

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Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio.
Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio. (Crédits : DR)
OPINION. Berlin fait partie des pays les plus innovants au monde. Plongée au cœur du modèle d'innovation allemand pour en comprendre quelques rouages à l'aube d'élections européennes importantes sur ce sujet puisque l'enjeu est d'arriver à combler le retard avec les États-Unis et la Chine. Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio.

L'appréciation est brutale. Presque politiquement incorrecte si elle n'avait pas été prononcée par l'ancien ministre Vert des Affaires étrangères de la République Fédérale, Joschka Fisher. Celui-ci affirmant, dans un contexte d'élargissement de l'Europe à de nouveau pays, que « le problème de l'Europe aujourd'hui, c'est l'Allemagne».

S'il est vrai que cette phrase commence à dater, il n'empêche que, depuis ces derniers mois, elle semble à nouveau d'actualité. Outre que le modèle économique de notre voisin d'outre-Rhin montre quelques signes d'essoufflement du fait des exportations menacées par la politique de l'America First du président américain, du recentrage de la Chine sur son marché intérieur (Made in China 2025[1]) et d'un nouveau contexte politique national avec le départ annoncé de la chancelière en 2021, ce léger « trou d'air » se fait également sentir sur les relations du couple historique France-Allemagne qui a largement façonné la construction européenne au cours des quarante dernières années.

Les effets du Traité de coopération d'Aix-la-Chapelle

Pour autant, rien de rédhibitoire au point de faire vaciller l'axe Paris-Berlin, pivot historique des institutions européennes. La récente signature du Traité de coopération d'Aix-la-Chapelle[2] a ainsi mis en avant une quinzaine de nouveaux projets prioritaires axés sur la coopération transfrontalière en passant par le social, la défense, l'éducation, la culture, l'énergie et le climat et bien sûr l'innovation.

Sur ce dernier point, France et Allemagne se sont engagés à intensifier leur coopération dans le domaine de la recherche et de la transformation numérique, notamment en matière d'intelligence artificielle, d'innovations de rupture et d'éthique liées aux nouvelles technologies. Bien plus, ce texte prévoit (enfin !) la création d'un fonds franco-allemand notamment destiné à favoriser des programmes de recherche et d'innovation ainsi que le soutien aux start-up les plus prometteuses, gage de souveraineté numérique.

Le modèle allemand d'innovation

Sur fond de ces nouvelles priorités définissant le cadre d'une coopération franco-allemande renouvelée, il est toujours instructif « d'aller sur le terrain » pour entendre, voir, rencontrer et tenter de comprendre la culture de l'innovation d'un pays. Au-delà de slogans publicitaires, un brin caricaturaux, du type  «Deutsche Qualität » (qualité allemande) ou « Vorsprung durch Technik » (l'avance par la technologie), qui tous magnifient l'innovation et le savoir-faire technologique de nos voisins d'Outre-Rhin, cette plongée dans « l'innovation allemande » s'est faite à l'occasion d'un récent voyage organisé par le Club de Paris des directeurs de l'innovation[3].

Quels enseignements à ce voyage ? Commençons par un constat qui entérine l'image que l'on a de l'Allemagne : dans son dernier rapport sur la compétitivité mondiale[4], le Forum économique mondial place l'Allemagne parmi les économies les plus innovantes au monde. Avec un score de 87,5 sur 100 sur le seul critère « Capacité d'innovation », l'Allemagne aurait même dépassé les États-Unis et la Suisse, autre pays connu pour le nombre de ses innovations industrielles. Quant à la France, elle se classe à la 17ème place sur un total de 140 pays. Traduction concrète de ce constat, en 2017, l'Office allemand des brevets et des marques[5] a enregistré près de 130000 brevets, soit près d'un tiers de l'ensemble des brevets déposés dans l'Union Européenne.

L'innovation tirée par l'industrie

En consacrant quasiment 3% de son PIB à la recherche et développement, l'innovation bénéficie largement au secteur industriel, et singulièrement à celui de l'automobile (ce secteur représente à lui seul 13% du PIB allemand et près d'un cinquième des exportations du pays) qui tire l'innovation autour de sujets liés aux véhicules autonomes et aux nouvelles énergies renouvelables. Le seul bémol à ce constat que l'Allemagne est bien ce « super innovateur » européen est à mettre au crédit de la Fédération allemande de l'industrie (BDI) adossé au très respecté Institut Fraunhofer.

Pour ces derniers[6], l'innovation stagne en particulier auprès du tissu très dense de PME présentes sur l'ensemble du territoire. Ce fameux «Mittelstand » qui renvoi à ces innombrables petites entreprises, le plus souvent familiales, non cotées en bourse et qui composent l'essentiel des entreprises allemandes, serait moins bien armé que les grands groupes pour travailler en lien avec les écosystèmes d'innovation (start-up, centres de recherche...) ; sans parler du fait que se lancer par soi-même dans de vastes programmes d'innovations peut s'avérer coûteux et technologiquement très complexe.

Le singulier Fraunhofer Institut

Le modèle allemand d'innovation repose également sur quelques institutions singulières à l'instar du Fraunhofer Institut. Largement connue en Allemagne et dans le monde via ses 80 implantations, cet institut spécialisé dans la recherche en sciences et en recherches appliquées, emploie 25.000 personnes et, de ce fait, en fait l'un des principaux organismes de recherche au niveau international à l'instar du MIT (Massachusetts Institute of Technology) américain ou du CNRS français. Financé en partie par l'État fédéral et les Länder, l'essentiel de son budget provient de contrats de recherches passés avec des industriels pour développer des innovations à dominante technologiques. C'est aussi à Berlin, que se trouve le CeRRI[7] (Center for Responsible Research and Innovation) qui se consacre quant à lui aux innovations d'usages liées à l'ergonomie et au design.

Même enjeu d'innovation au sein de la Bundeswehr (l'armée de terre allemande). Avec à sa tête l'amiral Marcel 'Otto' Yon, par ailleurs ex-entrepreneur en intelligence artificielle et doté de la double nationalité franco-allemande, le Cyber Innovation Hub[8] (CIB) est l'instance chargée de faire « bouger les lignes » afin de faire souffler un esprit d'innovation au sein de l'armée allemande.

Le CIB allemand, un "permis d'innover"

Créée en 2016, cette cellule rattachée en direct à Ursula von der Leyen, ministre de la Défense, s'apparente quelque peu à la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) américaine et à l'Agence de l'innovation de défense créée en 2018 par la France. Doté d'une « license to innovate » - à traduire approximativement par « permis d'innover », le CIB allemand s'est fixé comme ligne de conduite de travailler en mode start-up et de ce fait d'accélérer le rythme d'innovations afin que les centaines d'idées qui remontent du terrain passent le stade de POC (Proof of Concept) pour devenir au plus vite des MVP (« Minimum Viable Project » ou « produit minimum viable »), et cela en quelques mois. Travaillant avec un vivier de plusieurs milliers de start-up identifiées en Europe et au-delà, le fonctionnement du CIB repose sur un savant mélange d'innovation ouverte et d'innovation participative avec en interne, la nomination d'innovation heroes, qu'ils soient simples soldats ou officiers supérieurs.

Les élections européennes du 26 mai et la mise en place d'une nouvelle Commission vont être l'opportunité d'inscrire cet impératif d'innovation au cœur de l'agenda européen. Pour que l'Europe redevienne un géant mondial de l'innovation, ce rendez-vous ne sera pas à rater. Toutes les bonnes volontés seront nécessaires à commencer par celles du couple franco-allemand. La France et l'Allemagne ont beau être de grands pays en Europe, leur taille apparaît plutôt modeste dans le monde d'aujourd'hui. Plus que jamais, les impératifs de realpolitik nous obligent à être unis pour avoir voix au chapitre alors que de nouveaux enjeux d'innovation très structurants (intelligence artificielle, informatique quantique...) sont déjà en train de façonner le palmarès des pays qui seront à la pointe de l'innovation de ceux qui ne le seront définitivement plus. Pour cela, il faut savoir prendre les bonnes idées d'où qu'elles viennent, que celles-ci proviennent de l'un ou de l'autre côté du Rhin.

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NOTES

[1] https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/etats-unis-chine-la-longue-marche-vers-un-yalta-commercial-809038.html

[2] https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/allemagne/relations-bilaterales/traite-de-cooperation-franco-allemand-d-aix-la-chapelle/

[3] http://www.directeur-innovation.com/

[4] http://www3.weforum.org/docs/GCR2018/05FullReport/TheGlobalCompetitivenessReport2018.pdf

[5] https://www.dpma.de/

[6] https://www.isi.fraunhofer.de/en/presse/2018/presseinfo-42-2018-innovationsindikator.html

[7] https://www.cerri.iao.fraunhofer.de/

[8] https://www.bmvg.de/de/themen/cybersicherheit/partnerschaften-zur-cybersicherheit/cyber-innovation-hub

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Commentaires
a écrit le 23/05/2019 à 16:19 :
Fraunhofer est surtout composé de "trouveurs" alors que CNRS est rempli de "chercheurs"
a écrit le 23/05/2019 à 10:30 :
pour mémoire :
- la France a 7 entreprises sélectionnées dans le Clarivate Top 100 Global Innovators. 8 en prenant en compte Nokia/Alcatel.
seulement 4 entreprises allemandes.
- la France a 4 organismes dans le Top 15 du classement Reuters des Instituts de Recherche les plus innovants au monde. dont le CEA qui est 2e devant Fraunhofer.
- la France a un meilleur ratio 'brevets obtenus/demandes de brevets' que l'Allemagne et les autres pays développés (d'après les World Intellectual Property Indicators de l'OMPI). une des explications de la solide performance de l'Hexagone dans les classements Clarivate et Reuters.
- la France a été la 1ère nation du classement Deloitte Tech Fast 500 EMEA sur les 8 dernières éditions.
- L'effort de R&D français des entreprises, corrigé de la structure industrielle du pays, est dans les plus élevés avec les scandinaves et le Japon (données OCDE dans "The UK R&D Landscape", University of Cambridge, 2012).
- 25% de la dépense de R&D des entreprises françaises est engagée par les PME, contre 10% en Allemagne (stats OCDE)
- les industriels français ont le 2e taux d'investissement le plus élevé d'Europe derrière les suédois, à 25,7%, contre 19% en Allemagne. le taux d'investissement des industriels français dans l'immatériel (logiciels notamment) est le plus élevé. et le taux d'investissement dans la R&D est supérieur à celui des industriels allemands.
voir le rapport France Stratégie d'octobre 2018 sur l'investissement des entreprises françaises.
etc...
Réponse de le 23/05/2019 à 16:24 :
@ gfx
le résultat de tout ceci c'est bien l'état de décrépitude général de notre industrie

1980 > 2,6 millions de fonctionnaires

2016 > 5,6 millions !

les fonctionnaires sont productifs et exportent ?
Réponse de le 23/05/2019 à 16:29 :
@gfx

Vous m'avez bien fait rigoler, merci :-)
Certains de vos classements à l'instar de celui de Reuters, ne sont pas sérieux. Les seuls classements sérieux en matière d'innovation sont celui du Word economic Forum et celui de l'OMPI: Et comme par hasard, vous ne les citez pas. Malheureusement, la France est larguée dans ces deux classements.
a écrit le 23/05/2019 à 9:49 :
OUi c'est bien vrai ça et on l'a bien constaté l'année dernière leur capacité à innover quand ils ont fait des test de gaz d’échappements sur des cobayes humains !

Même si ça se faisait bien plus massivement sous le troisième reich, le bon temps quoi ! Quand l'industrie allemande faisait des bons en avant scientifiquement en torturant et exécutant des gens...

Vite un frexit.
a écrit le 23/05/2019 à 8:39 :
"le stade de POC (Proof of Concept) pour devenir au plus vite des MVP (« Minimum Viable Project » ou « produit minimum viable »), et cela en quelques mois" a part faire des appli sur un telephone portable, je vois pas comment on peut faire un produit meme basique en quelques mois

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