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OpinionsHomo Numericus

Le cerveau, nouvelle frontière technologique

Philippe Boyer

Publié le 05 septembre 2023 à 08:25

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HOMO NUMERICUS. Des implants cérébraux connectés permettent à des humains d'atténuer leurs handicaps. Demain de contrôler nos pensées ? Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.

On aurait tort de bouder son plaisir, surtout dans une chronique comme celle-ci où, depuis presque neuf années, je m'emploie à mettre en relief comment certaines avancées technologiques peuvent nuire ou entraver la liberté des « Homo Numericus » que nous sommes. Qu'on le veuille ou non, nous vivons une époque incroyable faite de progrès techniques et technologiques sans précédent, et cela pour le meilleur comme pour le pire.

Ce « meilleur technologique » existe comme en témoigne cette toute récente publication parue dans la revue Nature révélant que des patients paralysés peuvent partiellement recouvrer leurs capacités d'élocution grâce à des implants cérébraux qui captent leurs signaux neuronaux qu'une intelligence artificielle (IA) traduit ensuite en phrases qui apparaissent sur un écran d'ordinateur. Les auteurs de science-fiction en ont rêvé, les neuroscientifiques et informaticiens l'ont fait.

Interfaces cerveaux-ordinateurs

Concrètement, et via l'implantation d'électrodes capables de décoder l'activité neuronales de patients privés de parole ou de mobilité, plusieurs expérimentations en cours visent à enregistrer un grand nombre de signaux électriques que produit le cerveau lorsque, par exemple, celui-ci commande des mouvements réflexes tels que la déglutition, le mouvement de lèvres ou de mâchoires...

Autant de « mouvements » qui peuvent se traduire en équivalent mots. Reliées à un ordinateur équipé d'un logiciel d'IA, les électrodes qui équipent le patient ont la mission de transmettre ces informations à la machine. À charge pour cette dernière de bâtir une sorte de table de concordance entre signaux cérébraux et phonèmes (ces plus petits éléments du langage) auxquels le patient « prononcera » dans sa tête lorsqu'il pensera à une action qu'il aimerait réaliser.

La finalité de cette expérimentation « Homme-machines » ? Faire en sorte que l'algorithme emmagasine suffisamment de données afin qu'il puisse prédire mots et phrases que le patient souhaiterait prononcer ; le tout s'affichant sur un écran. Certes, nous sommes loin d'une communication aussi fluide que celle que nous connaissons d'individu à individu, mais ce type d'interface (peut-être demain par ondes, car pour l'heure les électrodes imposent certaines conditions d'expérimentation) pourrait rendre l'impossible possible : connecter le cerveau à des machines pour atténuer certains handicaps ou mieux comprendre et soigner des pathologies neurologiques.

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À livre ouvert

Cette exploration du cerveau par la machine est source de nombreuses convoitises et de fantasmes. L'on touche ici à la face sombre de ces technologies qui, dérégulées et poussées à leur paroxysme, peuvent faire vaciller nos civilisations. Fin mai, les autorités américaines ont ainsi autorisé Neuralink, la société d'Elon Musk qui développe des implants cérébraux, à tester ses implants cérébraux sur des humains. Si la société californienne ambitionne dans un premier temps d'aider des personnes paralysées ou souffrant de maladies neurologiques, en l'occurrence aidé des personnes paralysées ou souffrant de maladies neurologiques à communiquer, il serait facile d'utiliser ces nouvelles technologies en les orientant vers des desseins moins avouables, capables de reconfigurer nos échanges.

Sans faire de procès d'intention, il pourrait être tentant d'écarter les considérations éthiques en poussant les usages de ces implants neuronaux pour percer les mystères de nos pensées, rêves, voire de nos intentions. Dans un tel contexte où notre cerveau deviendrait alors « transparent », c'est-à-dire « à livre ouvert », que transmettrions-nous à cette interface neuronale, évidemment connectée au cloud, et de ce fait capable de conserver ad vitam aeternam nos idées, des nobles aux plus subversives ? Et pour aller plus loin, cette connexion « cerveaux-machines » pourrait-elle jusqu'à affecter notre personnalité ? Si nous devenions à ce point transparents et prévisibles, quel espace mental restant aurions-nous à notre disposition pour nous isoler et à nous construire, sachant que nos pensées, devenues « data », seraient stockées et traitées comme des milliards d'autres données de toutes natures qui peuplent des centres de données ?

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Nous sommes encore loin de cette vision dystopique, mais c'est précisément pour l'éviter qu'il faut, très tôt, pointer les dérives possibles, non des technologies en tant que telles, mais de ceux qui les utilisent pour leur propre compte. L'enjeu principal étant de ne pas perdre le contrôle de nos relations avec la technologie. Si tel était le cas, il deviendrait alors difficile, voire impossible, de différencier innovation et progrès au point de considérer aveuglément que chaque avancée technologique est nécessairement un progrès pour l'humanité. Ce qui est loin d'être toujours le cas. Bref, cela reviendrait à passer sous silence le fait de systématiquement s'interroger sur les impacts sociétaux des innovations technologiques. Nous aurions alors totalement perdu la tête, dusse-t-elle être connectée...

Philippe Boyer

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