Elizabeth II, une vie entre deux siècles, la mort d'une icône pop

Avec Elizabeth II disparaît aussi le temps béni de la « cool Britannia », celui d'une insouciance toute britannique dont la reine a incarné l'esprit éternel. Pour le Royaume-Uni, la fin de l'ère « élizabéthaine » ouvre une période d'incertitude et de possibles tensions qui n'est pas sans rappeler la fin des années 70, lorsque le mouvement Punk chantait « No Future ». Menacé par le Brexit, le Royaume de Charles III va-t-il se désunir, à l'image de la série « Game of throne » ?
Philippe Mabille
(Crédits : POOL)

Avec la disparition de la reine Elizabeth II prend fin véritablement le XXème siècle, un siècle de tumultes et de progrès dont le long règne de 70 ans de celle qui n'était pas destinée à porter la couronne (Elizabeth Windsor était troisième dans l'ordre de succession au trône) a été le témoin. Née le 21 avril 1926, cette femme a connu un destin extraordinaire au sens le plus noble du terme et a accompagné son peuple et son pays avec un courage qui force le respect. Elle a connu le pire avec la Seconde Guerre mondiale, le Blitz et les privations, comme le meilleur avec l'héroïque résistance des Britanniques (dont elle a porté l'uniforme) contre le Nazisme. Elle a incarné l'Histoire avec un grand H d'un pays qui était encore à sa naissance un immense empire colonial.

« Reine du Royaume-Uni, de Grande-Bretagne et d'Irlande du nord et de ses autres royaumes et territoires, chef du Commonwealth, défenseur de la foi », selon son titre officiel, que l'on appelait, improprement en France, la « Reine d'Angleterre » a rencontré tous les chefs d'Etat et de gouvernement, dont 10 présidents de la République française. Comme en contraste avec ses débuts tendus avec la nouvelle Première ministre britannique Liz Truss, Emmanuel Macron a salué en Elizabeth II « une amie de la France », alors que les relations entre nos deux pays se sont tendues depuis le Brexit et encore plus depuis le début de la guerre en Ukraine.

A 96 ans, Elizabeth II laisse un peuple britannique orphelin à un moment carrefour de son histoire, menacé de se diviser avec des tensions en Irlande du Nord et en Ecosse, tentées de sortir du Royaume-Uni pour rejoindre l'Europe des 27. Un pays qui connaît aussi de très fortes tensions sociales en raison de la flambée de l'inflation et des prix de l'énergie. Comme un clin d'oeil du destin, la reine s'est éteinte paisiblement, au moment même où le Parlement britannique était en train de s'écharper à Westminster autour d'un plan de soutien massif de 150 milliards de livres pour freiner la hausse de la facture de gaz et d'électricité des ménages et des entreprises.

Pour les Britanniques, l'émotion de la disparition de leur reine de cœur traduit la perception de la fin d'une époque, cette « ère élizabéthaine », plus longue encore que l'époque victorienne au cours de laquelle le Royaume-Uni était devenue la première puissance mondiale. De l'empire au Brexit, d'une guerre à l'autre, elle a été pour son peuple une ancre de stabilité face aux innombrables changements d'un siècle à l'autre.

« God save the Queen »

Une période qui n'a pas été exempte de turbulences pour la monarchie : très critiquée dans les périodes de crise économique, notamment au mitan des seventies, l'époque du célèbre « God save the Queen » de Johnny Rotten, le chanteur des Sex Pistols, la Couronne doit certainement son salut à l'intelligence de cette reine dont le seul faux pas restera son attitude à l'égard de Lady Diana, décédée en France dans des circonstances tragiques, qui fut la première à contester publiquement le conservatisme de la famille royale. Tout le talent d'Elizabeth II a été de renverser l'opinion en sa faveur en devenant en quelque sorte la « grand-mère » idéale de tous les Britanniques et même une icône pop comme on l'a vu lors de son jubilé de platine. Les critiques sur le coût pharaonique de l'entretien d'une famille royale par ailleurs parmi les premiers propriétaires fonciers et immobiliers du pays se sont atténuées au profit d'une vision plus pragmatique d'une monarchie figurant parmi les principaux actifs touristiques du pays, un peu comme notre tour Eiffel. Elizabeth II était à elle seule, entre ses chapeaux, ses robes aux couleurs criardes, ses fidèles Corgies et son nom moins loyal James Bond, une véritable école en matière de relations publiques.

Conserver ce capital ne sera pas aisé pour le nouveau roi Charles III. « His Majesty » est beaucoup moins populaire que sa mère et à 73 ans aura bien du mal à trouver la même place dans le cœur des Britanniques. Mais, alors qu'Elizabeth II n'a jamais exprimé ses opinions (on l'a dit plutôt de gauche, plus proche d'un Wilson ou d'un Tony Blair que de Thatcher avec qui elle s'entendait très mal), le Prince Charles, devenu roi, a pris des positions très engagées sur le climat en particulier et pourrait surprendre tant il a eu le temps de se préparer à régner...

Son accession au trône, en attendant le couronnement officiel l'an prochain, intervient à un moment décisif pour le Royaume-Uni, pour l'Europe en guerre à ses frontières orientales et pour la planète menacée par l'accélération du dérèglement climatique. La prise de position de Liz Truss, la Première ministre, en faveur de la fracturation hydraulique, le « fracking » du gaz de schiste, risque de tendre les relations avec le nouveau roi.

Sur le plan économique, le Royaume-Uni traverse surtout une période très difficile, menacé par une inflation à 10% cet été que Liz Truss veut diviser par deux avec son bouclier énergétique, au prix d'un déficit budgétaire abyssal. Au point que certains analystes craignent de voir le Royaume-Uni retrouver les démons du milieu des années 70 lorsqu'il était sous tutelle du FMI, en 1976. Un traumatisme pour le pays à l'époque bloqué par des mouvements de grèves violents et des syndicats tout-puissants qui amèneront au pouvoir Margaret Thatcher et sa révolution conservatrice. Pour rester dans la comparaison musicale, le slogan du mouvement punk scandé à la fin du « God save the Queen » de Johnny Rotten était « No Future » répété comme un mantra. Un mouvement punk né, il faut le rappeler, entre deux chocs pétroliers. L'autre chanson des Sex Pistols symbolique de la fin des années 70 s'intitulait « Anarchy in the UK » ! A méditer à l'heure où toute une génération de jeunes hommes et de jeunes femmes est inquiète du changement climatique et se demande si elle a un futur sur une planète en crise. Par sa musique pop, l'Angleterre a toujours été en avance sur son époque. Le choc de la disparition de la reine pourrait provoquer des chocs en retour dans un pays fracturé. Certes, les grèves déclenchées cet été par la flambée de l'énergie sont suspendues le temps du deuil jusqu'à l'enterrement de la reine dans 10 jours. Mais l'explosion de l'inflation pourrit l'ambiance dans une Grande Bretagne à la recherche de son identité depuis le Brexit en 2015 et frappée par des inégalités de plus en plus criantes.

Le manque d'exemplarité de Bojo, Boris Johnson et ses fêtes alcoolisées pendant les confinements, a eu raison de son séjour au 10 Downing Street. Face aux restrictions à venir, la monarchie britannique ne s'en sortira pas sans montrer l'exemple et on prête déjà au roi Charles III la volonté de resserrer les cordons du budget de la Couronne. La mort d'Elizabeth II pourrait ainsi amener une indispensable modernisation de la monarchie britannique pour la rapprocher des 6 autres monarchies de l'Union européenne (Danemark, Suède, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Espagne), qui font beaucoup moins parler d'elles, mais rapportent il est vrai beaucoup moins de devises à leur pays.

Monté sur le trône de fer de la célèbre série « Game of throne » dont le prequel « House of Dragons » vient de sortir, « His Majesty the King » va affronter des temps nouveaux et difficile où se jouera plus que l'avenir de sa Couronne, mais bien le destin et l'unité du Royaume-Uni.  Winter is coming, le parallèle est saisissant et presque troublant.

Philippe Mabille
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Commentaires 2
à écrit le 09/09/2022 à 14:29
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Je craque ..... déjà en overdose de reportages sur la mort de la reine. Le peuple français a autrefois guillotiné un roi. Doit-il supporter à présent que TOUS les médias évoquent EN MEME TEMPS et TOUT LE TEMPS, de manière tyrannique, le décès de la ...

à écrit le 09/09/2022 à 13:14
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Jamais rencontré, dsolé je peux pas vous dire. "Le journalisme consiste pour une large part à dire “Lord Jones est mort” à des gens qui n'ont jamais su que Lord Jones existait." Gilbert Keith Chesterton

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